Étrange, parfois, dans ces nuits convulsées
De rêver avec toi de cette société
D’hommes et de femmes fiers et libres
Moi qui suis si loin mais si proche, écho noir et sourd
Je suis ta fille bâtarde éblouie
Je suis ton amante fraternelle
Toi en rupture de tout, poussé dans la marge
Par tes idées
Par la répulsion qu’inspirait ton visage
Déclassé, inclassable, transfuge
En marge de la bourgeoisie
En marge du prolétariat
En marge de l’anarchie
En marge de la marge
Homme d’exception franc-tireur mal-aimé
Martyr de la révolution à faire
Figure de légende
Modeste, banal et oublié

Tu attirais estime et admiration
— même des flics chargés de t’espionner
Peinant dans l’obscurité et le dénuement
Confiné à des besognes ingrates et obscures
Exploité par les exploités que tu défendais
Rongé par la misère et la souffrance
Lupus facial laryngite tuberculeuse
Rongé par les mythes
Idéaliste sans illusions
Solidaire de la réalité
Sans dieu, sans maître et sans patrie
Révolté de toutes les heures
Fort de tes faiblesses
Éblouissant

Homme de l’action directe
De l’émancipation collective
Tu te méfiais de la masse
Ne croyait qu’aux individus qui la composent
Amant passionné de la culture de soi
Le syndicat était pour toi aventure
qui relève à soi-même
Extraction de l’individu à la foule anonyme
L’idée de grève générale
Un rappel que tu voulais permanent
Des exigences les plus hautes de la révolte
Au sein des contingences
Conseiller, instruire, jamais diriger
Allumer l’incendie
Créer la tension croissante qui mène à l’explosion
Brandir l’individu contre toutes les tyrannies
Même celles nées du désir forcené
D’en finir avec elles

Un jour ou l’autre, nous aurons tous à nous rebeller
Quoi que nous pensions en ce moment
Quelles que soient nos opinions actuelles
Notre sexe notre couleur notre condition
Nous deviendrons tous insurgés
Nécessairement
Un jour
Car c’est la terre qui nous y obligera
Et ce jour, je verserai une larme en pensant à toi
Mort entouré de tes livres, tes seules possessions
Sans avoir vu éclore la timide et fragile fleur
De l’amour de la liberté