Le capitalisme vit ses derniers moments (1/5)

Ce qui m’agace chez les révolutionnaires, c’est leur tendance au prophétisme, leur conviction que la révolution est non seulement imminente, mais écrite dans l’histoire. Par exemple, chaque fois que je lis Kropotkine, sa tendance à prédire le Grand Soir pour la semaine prochaine au mieux m’ennuie, au pire m’irrite. Sans parler des marxistes, détenteurs autorisés du sens de l’histoire, qui n’ont cessé, pendant cent cinquante ans, de prédire la révolution prolétarienne mondiale. Or, le capitalisme a traversé crises après crises non seulement sans s’affaiblir, mais en étendant son hégémonie sur la planète entière.

Mais vous me connaissez, je suis un être de contradictions.

Malgré tout ce que je viens de dire, je reste convaincue que le capitalisme vit ses derniers moments. Ne riez pas! Ses succès des dernières années ne font qu’accélérer sa course à la destruction. Si bien que dans une cinquantaine d’années peut-être, le capitalisme sera caduc et remplacé par quelque chose d’autre. Reste à voir ce que ce «quelque chose d’autre» sera. Personnellement, je ne suis pas très optimiste.

Mais avant de sortir ma boule de cristal, un mot pour définir qu’est-ce qu’on entend généralement par capitalisme.

Ce qui distingue le capitalisme des autres systèmes sociaux et économiques qui l’ont précédé, c’est sa quête incessante et auto-entretenue d’une accumulation toujours plus grande de la part des détenteurs de capitaux. Autrement dit, le capital, défini simplement comme la richesse accumulée (biens de consommation, machines, droits monétaires reconnus sur les biens matériels…) est utilisé, dans un système capitaliste, dans le but premier et délibéré de son auto-expansion. Évidemment, le profit n’est pas le seul objectif du processus de production capitaliste. Mais chaque fois que l’accumulation du capital l’a emporté, avec le temps, sur les autres objectifs, nous pouvons à juste titre estimer que nous avons affaire à un système capitaliste.

Autre caractéristique du capitalisme: il s’agit d’un phénomène historique qui correspond à la marchandisation du monde. Par marchandisation, j’entends non seulement l’application graduelle des principes marchands à l’échange, à la production et à l’investissement (qui s’effectuaient auparavant sans l’apport du marché), mais aussi à la transformation de toute chose (et j’inclus dans le mot «chose» les êtres humains) en marchandise.

Il est important d’insister sur le caractère historique du capitalisme. Ce système a une origine historique et géographique: l’Europe occidentale de la fin du XVe siècle. On ne peut parler de capitalisme avant le XVe siècle sans pervertir le sens profond de ce terme. Évidemment, la propriété privée, le marché, le salariat, qu’on associe de nos jours au capitalisme, existaient avant cette date, en Europe comme ailleurs. Mais dans les systèmes antérieurs au capitalisme, le long processus d’accumulation du capital était presque toujours bloqué à une étape ou une autre, puisque le but premier et délibéré de la production n’était pas le profit et sa croissance.

Mais qu’est-ce qui fait que ce système historique est voué à se perte?

Raison #1: le profit se noie dans une mer de purin

Le premier indice de la fin prochaine du capitalisme me semble être l’augmentation bientôt incontrôlée du coût des matières premières essentielles à la production des biens de consommation, qui va éventuellement rendre le profit presque impossible.

J’ai dit plus haut que le but principal (si ce n’est l’unique but) du capitalisme est le profit. Or, pour faire un bon profit, il faut s’assurer d’avoir des matériaux pas chers pour minimiser les coûts de production. Et comment réduire les coûts des matériaux? «En s’assurant de ne pas les payer entièrement» vous répondra le premier économiste venu. Le truc est simple, il existe depuis la naissance du capitalisme et il est si connu qu’on me l’a enseigné dans l’unique cours d’économie que j’ai suivi à la fac: l’externalisation des coûts.

Disons que je suis dans le business du papier-cul. J’ai besoin d’arbres. Or, le coût total d’un arbre comprend les coûts liés à sa croissance. Heureusement, il est facile de ne pas payer pour la croissance des arbres: on rase la forêt, on laisse à quelqu’un d’autre (l’État, immanquablement) le soin de débourser pour le reboisement et on va couper ailleurs. Le coût de la croissance des arbres est ainsi externalisé, si bien que dans une vingtaine d’années, je pourrai me repointer au même endroit pour couper les arbres arrivés à maturité.

Il en va de même pour la gestion des matières toxiques générées par la production. Disons que je suis dans le business de la côtelette de porc. Je dois faire quelque chose avec les déjections de mes petites bébêtes. Le plus simple est d’épandre le lisier sur les terres agricoles jusqu’à ce que lesdites terres, sur-saturées de merdre, contaminent les ruisseaux et les rivières. J’ai ainsi externalisé le coût du traitement de mes matières toxiques en laissant à quelqu’un d’autre (l’État, immanquablement) le soin de procéder à la décontamination.

Enfin, les infrastructures publiques sont une autre forme efficace d’externalisation des coûts. Disons que je suis dans le business du caco-calo et que, désireuse de profiter de la mode écolo-chic des bourgeois bohème, je décide de me lancer dans le commerce de l’eau en bouteille. Je m’installe donc dans une ville qui non seulement me vendra l’eau de son aqueduc à un prix ridicule, mais me donnera une subvention pour construire mon usine d’embouteillage «parce que ça crée de l’emploi». Le coût du traitement de mon eau est ainsi externalisé, parce que le financement de l’aqueduc est imposé à quelqu’un d’autre (toute la population de la ville) mais les profits vont uniquement à moi (qui est morte de rire quand je vois les citoyens de cette même ville qui achètent mon eau — la payant ainsi deux fois). Vous pensez que j’exagère? Pensez-y la prochaine fois que vous boirez votre Dasani…

Ce petit manège, qui dure maintenant depuis cinq cent ans, arrive en bout de course. La raison la plus évidente est que nous en serons à court terme à la limite géographique du processus: plus de forêts à abattre, plus de rivières à emmerder, etc. L’autre raison est que le «quelqu’un d’autre» n’aura bientôt plus les moyens de payer les coûts externalisés. Face à la dégradation des matières premières, quelles sont les options pour l’État? Augmenter les impôts des industriels? Obliger les industriels à reboiser et à dépolluer? Ça revient à internaliser des coûts qui étaient autrefois externalisés, et ça rend le profit presque impossible. Augmenter la contribution de la population au reboisement et à la dépollution? Les contribuables sont imposés à l’extrême limite et aucun politicien ne veut mettre son pouvoir en danger en décrétant des hausses d’impôt agressives.

Plus probablement, les États ne feront rien, ou alors ne dépollueront qu’en partie, avec pour résultat… la destruction définitive des ressources naturelles et l’élimination par le fait même de toute possibilité de profit. Faudra alors dire bye bye au capitalisme…

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4 commentaires pour “Le capitalisme vit ses derniers moments (1/5)”

  1. Fred Bird ajoute:

    …pas seulement au capitalisme. D’ici à ce qu’il n’y ait plus de ressources à exploiter, c’est l’humanité qui aura disparue. Et même alors…

  2. FRED ajoute:

    Bien observé. Et que proposes-tu?

  3. Charles SABATIER ajoute:

    La bite et le couteau, le reste n’est même pas littérature!

    Charles
    Branleur Mondain.

  4. L’imagination ou la mort « Le blog flegmatique d’Anne Archet ajoute:

    [...] et le capitalisme triomphant, poussant sa logique jusqu’à ses derniers retranchements, vit ses dernières années, victime de ses succès. La plupart des idées centrales du productivisme libéral, marxiste et [...]

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