Raison #4: l’État fout l’camp, y’a plus d’profits
Contrairement aux idées reçues et à ce que la presse peut vous raconter, les capitalistes ne s’opposent pas à l’étatisme, bien au contraire. En fait, l’État est le meilleur ami du capitaliste — et le libre marché, son pire ennemi.
Un capitaliste veut vendre ses produits afin de réaliser le maximum de profit possible et d’accumuler du capital. Quel est son plus grand adversaire dans la réalisation du profit maximum? Ses concurrents, qui ont exactement le même objectif. Dans un marché parfaitement libre où l’information est parfaite, aucun vendeur ne peut réussir à réaliser un profit substantiel puisque chaque acheteur peut passer de vendeur en vendeur en cherchant le prix le plus bas, jusqu’à ce qu’il trouve celui qui accepte de vendre pour le prix de production plus une grosse cenne noire. Dans ces conditions, l’accumulation est impossible et le capitalisme impraticable.
Donc, la prochaine fois qu’un idéologue libertarien se lancera dans une tirade lyrique sur les bienfaits du marché, je vous donne la permission de vous foutre gentiment de sa gueule parce que le marché est l’ennemi du profit. Évidemment, tout capitaliste a besoin d’un marché pour vendre et ne veut pas que l’État l’empêche de maximiser ses profits. Mais ça ne veut pas dire qu’il souhaite que le marché soit entièrement libre. Il veut plutôt se positionner dans un marché où il sera privilégié par rapport à ses concurrents.
Et qui peut lui offrir un tel marché? Seulement l’État, en créant des quasi-monopoles pour certains capitalistes triés sur le volet. Comment? Par son système des brevets, qui permet à une entreprise de garder les droits d’exploitations d’un produit pendant certain nombre d’années. Par sa législation réglementaire, dont l’effet est de favoriser la création de quasi-monopoles, puisque les coûts de la réglementation sont plus faciles à supporter pour les grandes entreprises que pour celles de taille petite et moyenne — fragilisant ainsi des concurrents déjà marginaux. Par ses opérations de renflouement, où il accepte de couvrir les pertes des grandes entreprises afin de les maintenir en activité, au nom de la sauvegarde des emplois – ce qui transforme le marché libre transforme en un système de socialisation des pertes et de privatisation des profits. Par son pouvoir d’achat, surtout dans les domaines militaires, où la préférence va aux grandes firmes, considérées comme plus sûres et plus fiables. D’ailleurs, ce n’est pas innocemment que les activités de l’État dépassent systématiquement les prévisions budgétaires: surpayer les fournisseurs, c’est octroyer d’énormes marges de profit et favoriser le fonctionnement du capitalisme sur le territoire national.
«Mais la mondialisation?» me direz-vous. En effet, n’est-ce pas le désir des capitalistes de créer un marché mondial libre, hors de portée du pouvoir juridique des États nationaux? Évidemment, il est sans grand intérêt de disposer d’un monopole parfait au niveau national si la concurrence extérieure est trop sévère. Mais il ne faut pas oublier que ce que l’on nomme mondialisation est un processus négocié non pas par les entreprises capitalistes, mais par les États eux-mêmes — selon les termes des États puissants et au détriment des États des pays pauvres. En vérité, les mécanismes fondamentaux du capitalisme international n’ont guère changé depuis cinq cent ans: un État puissant exerce toujours des pressions politiques, économiques et même militaires pour forcer l’entrée des marchés des pays pauvres, ce qui permet à ses industries bien rodées d’éliminer les concurrents indigènes faibles. On aboutit au monopole de fait de l’industrie forte du pays puissant. Un État peut aussi préserver un monopole sur le marché mondial en interdisant la vente de technologies avancées et stratégiques à l’extérieur (c’est d’ailleurs en ce sens qu’on doit comprendre l’obsession des gouvernements à freiner «l’exode des cerveaux»).
Bref, Le capitalisme n’aurait pu ni voir le jour ni se développer sans un constant soutien des États. Le problème, c’est que l’État fort, pilier du capitalisme, s’effrite. Et c’est encore la faute des pouilleux et des crottés que nous sommes.
En Occident, après les révolutions américaine et française, les concepts de liberté individuelle et de souveraineté du peuple se sont graduellement normalisés. La situation devint potentiellement révolutionnaire, puisque le droit divin ou héréditaire ne suffisait plus pour justifier l’existence et l’action de l’État. Des idéologies politiques ont émergé de manière à contenir la population et ainsi limiter les dégâts, c’est-à-dire préserver l’État fort si vital au capitalisme. Diverses doctrines sont ainsi apparues: le conservatisme à droite, du libéralisme au centre, le socialisme à gauche. Vers le milieu du siècle, il s’est avéré que le libéralisme était l’idéologie la plus apte à répondre aux intérêts des capitalistes, si bien que le conservatisme et le socialisme sont devenus des avatars, des variantes du libéralisme, en acceptant la nécessité de diriger l’État dans le but de faciliter l’accumulation capitaliste en créant des conditions de quasi-monopole.
Ainsi, tous les discours politiques se sont partagés un thème récurrent de la modernité, le leitmotiv prométhéen du capitalisme: l’idée de progrès. Tant les libéraux que les conservateurs et les socialistes ont promis un avenir radieux pour tous et ont offert l’espérance d’une situation meilleure en échange d’une certaine patience. La gauche parlementaire, électoraliste et étatiste, qu’elle soit révolutionnaire ou réformiste, communiste, social-démocrate ou tiers-mondiste, a tenu en substance le même discours que les libéraux: «ayez confiance en nous, ayez confiance en nos experts, qui sauront gérer l’État pour orienter le progrès à votre avantage».
Après la Première Guerre mondiale, les partis de la gauche adoptent tous une même stratégie en deux étapes, à savoir la prise du pouvoir étatique dans chaque État séparément, puis, dans un deuxième temps, la transformation du monde. La première étape fut un succès indéniable, puisque de 1945 et 1970, presque tous les gouvernements sont conquis par une version ou l’autre du socialisme étatiste. En simplifiant grossièrement, on peut dire que le tiers du monde (l’Est) voit les partis communistes au pouvoir, un autre tiers (le Sud) les mouvements de libération nationale et le dernier tiers (l’Ouest) les partis sociaux-démocrates au moins par alternance, mais dans une situation telle qu’ils étaient hégémoniques, puisque les partis conservateurs prônaient des programmes au contenu quasi social-démocrate.
Mais les partis de gauche n’ont pas livré la marchandise, n’ont pas tenu leurs promesses. L’écart entre les riches et les pauvres s’est aggravé, et les appareils d’État, loin de se démocratiser, sont restés entre les mains d’un élite agissant au profit d’une élite. Le mouvement spontané de contestation des années soixante, en plus d’être une protestation contre la politique des blocs de la guerre froide, fut plus fondamentalement une protestation contre la vieille gauche étatiste et ses promesses d’égalité économique et de démocratie accrue qui ne se sont jamais réalisées. C’est ainsi que la légitimité de l’État a commencé à s’éroder, la population ne croyant plus en la réalisation de changements fondamentaux.
Aujourd’hui, les populations ont tendance à reprendre en main les pouvoirs qui ont été historiquement transférés à l’État, avec, en premier lieu, la protection individuelle. Le phénomène est très visible aux États-Unis et il risque de se propager partout en Occident: la population a de moins en moins confiance en la police, avec pour conséquence une circulation d’armes individuelles, l’érection de véritables murs de protection là où vit la bourgeoisie, la constitution de véritables polices privées, le fait que les parents préfèrent envoyer leurs enfants dans des écoles privées suite à l’insécurité et l’effondrement des écoles publiques. Avec la privatisation de la protection, la privatisation de l’éducation, privatisation des coûts médicaux, la privatisation des services publics, on en vient à se demander à quoi sert l’impôt payé à l’Etat…! Les gouvernements procèdent à des réductions de l’impôt, et on se retrouve véritablement dans un engrenage fatal qui finira par vider l’État de toutes ses sources de légitimité.
Cette tendance aboutira inéluctablement au déclin, à la dérégulation de l’État avec le déclin relatif de ses pouvoirs. Cela ne va rien rapporter au capitaliste, la désagrégation de l’Etat rendant impossible l’imposition de véritables monopoles. Il faudra alors dire bye bye profits… et bye bye capitalisme.








(le 17 janvier 2005 à 13 h 25 min)
C’est dommage qu’il n’y ait pas de commentaires sur cette réflexion; mais je m’en garderai bien d’en faire une, j’suis bien trop con!! ;)
(le 30 avril 2005 à 13 h 36 min)
Je n’ai qu’un mot à dire : Lucidité…
Effectivement, tout fout le camp et il va falloir inventer autre chose !