Conclusion : « Le progrès ? Quel progrès ? »
Grâce à ma boule de cristal (fabriquée par des ouvrières sud-coréennes pour une salaire de misère), j’ai pu dégager quatre problèmes majeurs qui posent un défi si immense au capitalisme qu’il serait fort surprenant qu’il puisse en survivre. Les trois premiers problèmes entraînent une diminution radicale du taux de profit, alors que le quatrième, la désagrégation de l’État, rend très ardue, voire impossible la possibilité de contrarier les trois autres tendances.
Mais si le capitalisme meurt, que va-t-il se passer? Quel ordre économique et social émergera pour le remplacer? Personne ne peut le prévoir. Ni vous, ni moi, ni Marx, ni Milton Friedman, ni José Bové. Absolument rien ne peut garantir que la situation va s’améliorer. Et ceux qui affirment le contraire sont, pour la plupart, aveuglés par le grand mythe capitaliste du progrès.
L’idée de progrès naît à l’époque moderne au même moment où émergent les économies capitalistes. Cette idée a servi de justification à l’écrasement de l’opposition au développement de la marchandisation lors de la transition du féodalisme au capitalisme. L’idée de progrès a même servi à balayer les aspects les plus noirs du capitalisme en présentant ses bienfaits comme supérieurs à ses méfaits, parce qu’ils allaient dans le sens de la marche irréversible au progrès. Pour ma part, je suis convaincue qu’il est tout simplement faux d’affirmer que le capitalisme, comme système historique, a représenté un progrès par rapport aux autres systèmes antérieurs qu’il a détruit ou transformés. Choquant, non? Pourtant…
On dit que le capitalisme a bouleversé les capacités physiques de l’humanité, notamment les pouvoirs technologiques à sa disposition. Le rendement de l’énergie humaine a été constamment augmenté en termes de produits résultants. Mais on ne dit pas dans quelle mesure cela a représenté une augmentation de l’énergie que l’humanité a consacré à la production, aussi bien à l’unité de temps de travail que sur la durée d’une vie humaine. En fait, tout porte à croire que le fardeau du monde n’ait pas été moins lourd sous le capitalisme historique que sous les régimes sociaux antérieurs.
On dit que le capitalisme a apporté non seulement un niveau de vie sans précédent, mais aussi une importante possibilité de choix de modes de vie pour les populations soumises à ce régime social. Mais on ne nous dit pas que cette évolution est valable pour une portion extrêmement limitée de la population humaine, essentiellement les classes moyennes et supérieures minoritaires des sociétés dites avancées d’Europe de l’ouest et d’Amérique du Nord.
Étudier l’histoire, c’est constater que le monde actuel n’est, de toute évidence, à peine plus libre ou plus égalitaire que le monde d’il y a mille ans. C’est constater que pour la proportion grandissante des populations mondiales qui vivent dans les zones rurales, ou dans les bidonvilles urbains, la situation est bien pire que celle de leurs ancêtres d’il y a cinq cents ans. Ils se nourrissent moins bien et ont une alimentation moins diversifiée. Leur espérance de vie après l’âge d’un an s’est à peine améliorée. La plupart d’entre eux travaillent un plus grand nombre d’heures pendant toute la durée de leur vie, pour un revenu total inférieur.
Et ce n’est pas tout. Le capitalisme a développé un carcan idéologique oppressif et humiliant qui n’avait jamais existé auparavant. Il a institutionnalisé la xénophobie pour la transformer en racisme, et le patriarcat pour le transformer en sexisme, tout ça pour mieux segmenter la force de travail, pour mieux reléguer les femmes à la sphère du travail improductif, et ainsi maximiser les profits.
Finalement, plus j’y pense, plus le capitalisme m’apparaît absurde. On y accumule du capital sans autre but… qu’une accumulation supplémentaire de capital. Un capitaliste ressemble à un rat albinos dans un pet shop, qui tourne dans sa roue de plus en plus vite dans la seule fin de courir encore plus vite. Évidemment, les privilégiés du capitalisme vivent très bien, mais même les grands bourgeois paient très cher en termes de temps consacré à acquérir les moyens financiers d’accéder aux objets de leurs jouissances.
Le capitalisme est absurde. Le capitalisme n’a jamais représenté un progrès. Comment alors croire que le système qui le remplacera après sa mort sera nécessairement meilleur, plus juste, porteur de plus de liberté? Je le répète, seuls ceux qui ont été gavés par l’idéologie autojustificatrice du progrès sécrétée par le capitalisme peuvent le croire sincèrement. Et je ne pense pas qu’aux marxistes…
Personne ne peut prévoir ce qui succédera au capitalisme. Cela dépendra de ce que feront les acteurs du monde. Pensez à l’Europe des XIVe et XVe siècles, alors que s’éteignait le système féodal. Pensez à la crise fondamentale qui ébranlait les assises fondamentales de ces sociétés: ses classes dirigeantes se détruisaient mutuellement à un rythme rapide, son système foncier et économique s’effondrait, le ciment idéologique que fournissait le catholicisme s’écaillait, des mouvements égalitaristes prenaient naissance dans le giron même de l’Église. Le système se décomposait de toutes parts. Une reconsolidation du système médiéval s’avérant impossible, la société européenne aurait très bien pu évoluer vers un système relativement égalitaire de petits producteurs, avec un laminage de l’aristocratie et une décentralisation importante des structures politiques.
Mais cette possibilité, alors bien réelle, devait consterner et effrayer les classes dirigeantes, surtout depuis qu’elles sentaient leur armure idéologique se désintégrer. Il fallait trouver de nouvelles institutions pour préserver l’essentiel: une société basé sur des liens de domination hiérarchique. Et c’est ce qui s’est produit. Vers le milieu du XVIIe siècle, les institutions fondamentales du capitalisme sont en place et déjà consolidées, les mouvements égalitaristes ont disparu, les couches dirigeantes ont de nouveau fermement en main le contrôle de la situation politique, et on peut même observer une continuité entre les familles qui composaient l’élite en 1450 et celles qui la composent en 1650. Personne ne s’est fait le porte-parole du projet que suggère cet enchaînement d’événements. Mais qui peut nier que l’établissement du capitalisme a renversé une évolution qui faisait frémir les classes dirigeantes, pour lui en substituer une qui correspondait beaucoup mieux à leurs intérêts? C’est pour cette seule et unique raison que le capitalisme, tout absurde qu’il est, prend toute sa raison d’être.
Il n’est donc pas absurde de croire que les capitalistes et ceux qui jouissent d’une position privilégiée vont essayer de nous refaire le même coup, c’est à dire changer tout afin de ne rien changer… et nous offrir un modèle de société tout neuf qui ne sera pas capitaliste, mais malgré tout inégalitaire, hiérarchique et liberticide.
Les cinquante prochaines années seront difficiles pour nous tous. (Enfin, je parle pour ceux qui les vivront, parce qu’en ce qui me concerne, c’est plutôt mal parti.) Une période d’énorme insécurité personnelle, une période noire faite d’incertitudes et de chaos d’où naîtront un ou plusieurs nouveaux ordres d’une nature que l’on ne peut encore prévoir. Mais ce sera aussi une période où l’avenir sera ouvert, où tous celles et ceux qui croient en la liberté humaine auront la possibilité de lutter pour que l’issue soit porteuse de plus de justice et d’égalité pour tous.








(le 24 mai 2006 à 16h13)
dis donc, 5 pages pour en arriver là? Ta culture m’impressionne mais reste un bien de consommation courante puisque à la fin elle est inutile. Le profit pour le profit, disais tu? La culture pour la culture… J’hésite entre choisir mon camp ou le fatalisme. Les révolutionnaires m’agacent autant que toi ils me font penser à des moules emportées par un courant et s’accrochant au premier bout de bois leur passant sous le nez.Dès que la première y est accrochée, la colonie ne tarde pas à investir le site…Pour ma part je choisit de profiter au mieux du système que l’on m’offrira.Il est facile de critiquer lorsque l’on n’arrive pas à profiter(amis revendicateurs).
(le 24 mai 2006 à 16h17)
en tout cas merci bien pour ce moment de détente culturelle (oui la redondance du mot « culture au sein de mes propos masque certainement une frustration)
(le 14 avril 2007 à 1h31)
Belle analyse pertinente économiquement et historiquement, dont je partage les démonstrations et principales conclusions . Mais sur ces dernières, j’ai quelques divergences avec toi :
• En Chine, les coûts de main d’oeuvre augmenteront peu dans les deux décennies à venir, hormis pour une petite minorité de cadres ( 5 à 10 % au plus de la population ) . Le » réservoir » de ruraux pauvres est considérable et secondairement le système politique coercitif paraît pérenne à moyen terme .
• Mêmes remarques pour l’Inde, certes son système politique est différent mais de fait presque aussi coercitif ( structures sociétales entre autre ) .
Les taux de profits du capitalisme ont donc encore quelques » belles décennies » devant eux dans ces deux pays ( ~ 2 milliards d’habitants ) . De plus, il dispose de zônes géographique peu ou non exploitées actuellement :
• L’Afrique compris le magreb et le Moyen – Orient . Leur taux d’industrialisation est faible et parfois inexistant . Seule leurs matières premiéres sont exploitées et exportées à l’état brut .
• L’ex URSS, Russie et républiques du Sud et Est, ou le capitalisme est encore au stade embryonnaire ( Effondrement de l’industrie Russe et économies reposant sur l’exportation de matières premiéres ) .
Ainsi que tu l’as évoqué, ces facteurs de pérennité du capitalisme seront certainement anihlés, dans les cinquante prochaines décennies, par la crise environnementale ( épuisement des matières premières, pollution et changements climatiques ) .
Mais cette crise majeure du capitalisme se produira probablement bien plus tot . Dans dix à quinze ans au plus, à cause du problême énergétique : crise pétrolière ( régression de 30 à 35 % de la production et demande pour le mieux au niveau actuel = prix x 6 à 10 ) . L’industrie souffrira mais s’adaptera ( process plus économiques et énergies de substitution ) et les taux de profits baisseront .
Mais les coûts de transports progresseront autant que celui du pétrole !… Car on ne sait pas comment remplacé ce dernier ( économiquement et même techniquement ) dans les bateaux, camions et avions . Toute la logique et rentabilité des délocalisations, années 90 – 2000, seront misent à bas .
L’économie mondiale sera bouleversée : relocalisation, fermeture des usines dans les pays émergents, régression drastique du sectuer des transports et forte inflation du prix des produits manufacturés .
Conséquences : effondrement des taux de profit du capital et graves crises politiques régionales. Mais là je ne partage pas ton optimisme, celles et ceux qui croient à la liberté et égalité risquent fort de ne pas peser face à la montée des nationalismes ( notamment éthnico – religieux ) . J’ose espèrer me tromper !….
(le 17 juin 2007 à 10h31)
Analyse interessante…
(le 2 mars 2008 à 20h52)
Je trouve que tu réserve un rôle important aux ‘crottés’ organisés dans ton histoire pour quelqu’une à qui l’organisation pue tellement au nez ;)
Malgré tout, j’aimerais bien croire que je vais vivre de mon vivant « une période d’énorme insécurité personnelle, une période noire faite d’incertitudes et de chaos [...] où l’avenir sera ouvert », mais je crains que ça fasse déjà plusieurs générations qu’on prédit la fin du capitalisme, et pour des raisons parfois bien similaires aux tiennes…
Une crottée organisée
(le 16 février 2009 à 12h33)
[...] Ce qui prouve encore une fois que votre humble servante (Ha ! Yeah right !), irréductible, irrécupérable et indémodable, a comme toujours précédé la mode. En 2003, j’écrivais : [...]