—is, tu joues un jeu avec moi ?

Son regard s’allume.

— Quel genre de jeu?

— Tu me racontes une histoire érotique… et c’est toi la fille.

— Tu veux que j’enfile tes sous-vêtements de dentelle?

— Ne fais pas l’imbécile! Je veux une histoire d’un point de vue féminin. Tu me dis ce que tu ressens… en tant que femme. Mais attention: je veux que ça soit crédible. Et surtout sexy. Selon toi, qu’est-ce qui allume une fille?

—— Hum… ça pourrait être amusant… «Je suis la fille»… tu veux vraiment que je le fasse? Dans le fond, c’est toi la spécialiste de l’histoire cochonne…
— Tu ne sais pas à quel point je trépigne d’impatience!
— Parfait! Alors je me lance. Je m’appelle Monica et…

— Minute! Puisque en réalité, la fille, c’est moi, je me réserve le droit de frapper le gong.

— Frapper le gong?

— Oui, pour te remettre sur le droit chemin si jamais ton récit devient invraisemblable, ou tes fantasmes trop masculins…

— Je ne vois pas de gong dans ta chambre, Anne.

— Je me contenterai de dire «bong»…!

— C’est complètement idiot…

— Allez allez, tu vas voir, on va rigoler!

— Bon. Comme je disais, je m’appelle Monica. J’aime passer mes doigts dans ma longue chevelure et tortiller une mèche en contemplant, mélancolique, la lune pendant un doux soir d’été…

— Pas mal ! Un peu plus et je me reconnais…

— Attends la suite. Tu veux savoir ce que je porte?

— Évidemment.

— Je porte une minijupe et des talons de six pouces. Je suis blonde, j’ai vingt cinq ans et mes mensurations sont 36-24…

— BONG!

— Quoi?

— Tu pourrais faire un effort, quand même…

— Tu veux une histoire sexy, non?

— Sexy pour moi, oui.

— Hé, je veux avoir du plaisir, moi aussi. Et comme par hasard, je suis une fille qui adore porter des minijupes qui mettent en valeur ses courbes parfaites…

— Pfff. Je peux savoir les tiennes?

— Les miennes?

— Tes mensurations. Quelle est la taille de ta poitrine?

— On s’en fout ! Je ne suis pas une fille. Ce que j’ai l’air n’a aucune espèce d’importance…

— Et c’est pour ça que tu t’entraînes au gym trois fois par semaine et que tu n’es toujours pas satisfait de…

— Bon d’accord, je suis maigrichon. Et alors?

— Et alors? Je veux que tu sois maigrichonne! Disons 26-26-26…

— Ça y est, elle est une planche à repasser!

— Tu veux dire «JE suis une planche à repasser»…

— Je n’ai aucune envie d’être faite comme un manche de pioche.

— Tu devrais alors fréquenter ton gym avec plus d’assiduité, mon cœur…

— Oh la ferme. Ok… je m’appelle Monica, j’ai vingt huit ans… et je garde en permanence des boules de geisha dans mon con…

Silence.

— Tu ne frappes pas le gong?

— Non, j’aime bien ce détail.

— Bordel! Dans ce cas, je n’ai rien dans le vagin — je ne fais que me passer le doigt sans arrêt, même en public!

— Si ta stratégie est de faire délibérément retentir le gong, tu vas devoir faire mieux que ça! Quelles sont tes mensurations, déjà?

— Laisse tomber les mensurations Je ne veux pas être maigre! J’ai besoin de mes gros seins pour tirer un peu de plaisir de ce jeu idiot!

— Louis, mon loup, quand tu te regardes dans la glace, est-ce que ça te fait bander?

— Jamais de la vie! Je ne suis pas une moumoune!

— Je me disais aussi… hi hi hi hi!

— Ne sois pas si vache avec moi!

— Bon d’accord. Si je comprends bien, tu veux être la fille pour t’habiller comme une greluche et ainsi exciter l’homme que tu es réellement. C’est plutôt tordu, non?

— TU voulais que je sois la fille. Tiens, puisque madame Archet est si intelligente, qu’elle me dise quel genre de vêtements, quelles mensurations et quelle couleur de cheveux une femme trouve sexy.

— Écoute Louis, ne sois pas vexé. Si j’ai bien compris, tu ne te trouves pas tellement sexy, non? Tout ce que j’essayais de te faire comprendre, c’est que pour les filles, c’est la même chose.

— Je croyais que tu étais bisexuelle…

— Ça n’a rien à voir. Je parle de l’effet que je me fais moi-même. Si tu te donnes de gros lolos, ton histoire me laisse en plan. Je ne me déguise pas en pétasse pour me branler devant le miroir, comme toi d’ailleurs. Ce qui m’allume, c’est que quelqu’un d’autre me trouve sexy.

— Tout ça est d’un ennui mortel et débandant.

— Ennui mortel? Va te faire foutre!

— Ça va, ça va, je te demande pardon. C’est juste que, être une fille réelle, pas un fantasme, ça me coupe l’inspiration…

— La contrainte est la mère de la créativité, non? Allez, soit chic, et parle-moi un peu de la femme que tu es…

— Bon d’accord, mais je m’ennuie quand même des talons aiguille… hé ! Si je suis maigrichonne, je ne veux probablement pas parler de mes mensurations, parce qu’elles ne sont pas importantes…

— Ah! Voilà une fille intelligente!

— Donc, comme je disais avant d’être cavalièrement interrompu…

— Un peu mégère, quand même…

— La ferme! Je m’appelle Josiane et je vis seule. Je porte surtout des blouses à manches longues qui cachent mes bras maigres comme des cure-dents. Mais jamais de minijupe, alors ça non, parce qu’on pourrait voir mes genoux osseux et mes cuisses larges comme des allumettes. Après mon boulot à la bibliothèque municipale, je retourne chez moi et je regarde Canal-Vie en bouffant une salade sans vinaigrette. Ensuite, je vais me coucher dans mon grand lit vide. Étant si incroyablement maigre, je ne me sens pas sexy pour un sou. En fait, je suis comme un garçon maigrichon avec de longs cheveux qui se masturbe beaucoup. Fin.

Il se met à bouder.

— Allons, les filles maigres peuvent aussi être sexy.

— Pas pour moi. Si je n’ai pas de gros totons, je ne peux pas me sentir sexy!

— Et bien mon vieux, tu est le seul gars que je connaisse qui fantasme d’être une bibliothécaire frigide…!

— Fuck you!

— Tu viens de te décrire comme ça!

— J’abandonne! Tu as gagné.

— N’abandonne pas si vite! Tu ne le sais pas, peut-être que moi aussi, je fantasme sur les bibliothécaires frigides…

— T’as fini de te foutre de ma gueule J’ai compris, tu as inventé ce jeu à la con uniquement pour rire de moi…

— Mais non voyons. Rire de toi n’est qu’un plaisir supplémentaire…

— Tu vois, tu continues…

— Cesse de bouder… tu sais que je t’aime bien, mon gros bêta…

— Je ne suis pas ton gros bêta. Tu viens de me le dire, je suis un maigrichon…

— Tu es mon bêta de taille moyenne! Juste assez gros pour me prendre dans tes bras… juré.

— Juré?

— Juré. Et je ne te demanderai plus de faire la fille — du moins jusqu’à demain. J’ai besoin d’un homme, ici, tout de suite…

— Même s’il n’a pas la moindre idée de ce qui est sexy pour une femme?

Je prends alors sa tête et la pousse vers le bas du lit.

— On n’est jamais trop vieux pour apprendre, chéri…