Vingt thèses sur moi-même (1/2)

Vous connaissez comme moi ce fameux jeu des vingt vérités qui sévit depuis trop longtemps sur les blogs. Je m’étais bien jurée de ne pas y succomber. Hélas, une de mes faiblesses est de ne pas savoir résister aux invitations faites par ceux et celles que j’estime. Puisque la divine Yannou a décidé de jouer à la tag barbecue avec moi, j’ai décidé de me plier à l’exercice, mais en le modifiant un peu ; vous comprendrez pourquoi en lisant la première de mes « vérités ».

Je vous soumets les premières thèses aujourd’hui. Les dix suivantes viendront sous peu, histoire de vous laisser souffler un peu et d’avaler ce truc indigeste sans trop grimacer.

1. Je suis une menteuse. Le mensonge est mon plus beau talent, celui dont je suis la plus fière. Car il existe deux types de menteurs. Il y a d’abord ceux et celles qui mentent par peur. Peur de décevoir, de blesser, d’être jugé, d’être rejeté du troupeau. Et puis il y a ceux et celles qui comme moi mentent parce que le mensonge est créatif, parce que le mensonge est sublime, parce que le mensonge est un outil pour changer le réel. J’inspire dans la mesure où je mens, alors je mens comme j’inspire.

2. Ceci étant dit, mes mensonges sont toujours sincères, parce qu’ils sont plus réels que la vérité. Si je suis souvent menteuse, je me fais un devoir d’être toujours rigoureusement sincère. Que je dise ou non la vérité, jamais ne contredis-je mes désirs, pas pensée ou mon moi profond. Puisque je ne suis que le produit de ma propre imagination, je reste beaucoup plus vraie que ceux qui se vont le devoir absurde de ne jamais mentir en toutes circonstances.

3. Je suis de nature pessimiste. Je n’ai rencontré au cours de ma brève existence que trois personnes qui étaient plus pessimistes que moi. L’une s’est pendue, l’autre s’est jetée en bas d’un pont et l’autre est en institution depuis qu’il s’est arraché une partie de la tête dans un suicide raté impliquant une carabine de chasse. Je suis convaincue que les humains n’ont collectivement ni la capacité ni même le désir de survivre au XXIe siècle. Même dans ma vie intime, j’ai toujours la conviction que le pire est toujours à venir. Et la vie finit toujours par confirmer mes convictions. Évidemment, je désire par dessus tout avoir tort, comme tous les pessimistes. Mais ça n’arrive (presque) jamais.

4. Je suis une égoïste absolue. Je n’aime personne plus que moi-même et c’est dans la solitude que j’ai connu mes plus grands instants de bonheur. Quant aux autres, ils ne m’intéressent que dans la mesure où ils servent mes intérêts, grands ou petits. Par un hasard fortuit, mes désirs et mes goûts personnels me poussent la plupart du temps à rechercher les contacts libidineux et ludiques avec mes semblables des deux sexes, ce qui fait que mon égoïsme passe généralement pour de l’altruisme. Or, il n’en est rien. Il n’est pas de jour où je ne constate avec satisfaction que je suis sauvée par mon immense égoïsme.

5. Si j’abuse du « je » dans mes écrits, c’est afin de n’obliger personne à se sentir concerné par mes convictions. Mon subjectivisme est radical puisque ma singularité, comme celle de tous les êtres humains, est absolue. Comment pourrais-je écrire sur un autre sujet que moi-même puisque ce n’est qu’à travers ma propre unicité que je peux aborder l’universel ?

6. L’égoïsme se double chez moi d’une lucidité hors du commun qui me permet non seulement de sentir avec justesse quels sont mes intérêts égoïstes, mais surtout d’évaluer avec précision ma valeur et mes capacités. Ceci me rend imperméable à la flatterie et m’évite le ridicule navrant de me prendre pour un génie. Par exemple, je sais pertinemment que je n’ai qu’un talent littéraire très limité et que ce que j’écris ne mérite dans le meilleur des cas qu’une publication éphémère sur le web. Mais ça ne m’empêche pas d’écrire et d’en tirer un plaisir aussi vif que consolateur.

7. Il ne faut toutefois pas croire pour autant que cette lucidité est une bénédiction. La survie quotidienne exige de l’individu postmoderne qu’il fasse chaque matin le plein de ces illusions qui assurent l’intégrité de son égo et l’empêche de basculer dans la folie : foi en l’avenir, au progrès, aux joies consuméristes, à la protection bienveillante des autorités. Il faut avoir le bons sens de cesser d’être lucide pour exister dans la non-vie du spectacle ; hélas, je sens en vieillissant que cette faculté me fait de plus en plus défaut.

8. Depuis mes deux cancers, je n’ai plus peur de la mort. Même la souffrance physique ne me terrorise plus comme autrefois. Il ne me reste qu’une seule peur, qu’un seul ennemi irréductible : l’ennui. Je suis prête à poser des gestes d’une gravité extrême pour chasser ne serait-ce qu’un fugace moment cet ennui sécrété par le spectacle, cet ennui fait de temps morts et de brimades diverses. Le temps m’est compté, alors qu’ai-je à perdre ?

9. Une de mes nombreuses failles intellectuelles est de ne pas connaître par cœur les tables de multiplication. À la petite école, la maîtresse nous faisait apprendre ce truc indigeste en organisant des batailles de calcul mental. Elle divisait la classe en deux et à tour de rôle nous devions affronter un adversaire de l’autre équipe et répondre la première. J’ai vite compris qu’en disant « 41 » lorsqu’on me demandait « six fois six », j’étais éliminée et je pouvais aller m’asseoir et lire un bouquin. Résultat : je suis une lettrée mathématiquement analphabète.

10. Je me dis souvent que ma vie aurait été bien plus simple si j’avais pu naître avec un pénis. À six ans, j’avais un petit copain prénommé David qui était l’heureux propriétaire d’un tel appendice et je ne cessais de lui demander de me le montrer et de me laisser y toucher. D’un naturel aimable, il acquiesçait toujours à mes demandes obsessionnelles et me laissait parfois tenir sa bistouquette lorsqu’il faisait pipi derrière un buisson. Il m’a même laissé un jour le mettre dans ma bouche, en me disant que c’était « dégeu ». Avoir un petit tuyau tout mignon entre les cuisses me semblait le comble de la chance, opinion qui s’est confirmée plus tard lorsque j’appris quel sort est réservé aux individus qui en sont dépourvus dans la majeure partie du globe.

23 commentaires pour “Vingt thèses sur moi-même (1/2)”

  1. Justine Miso. ajoute:

    Elle me fait rire ta dernière phrase. Tu aurais été homosexuel de toute façon et la tolérance à l’égard des hommes qui le sont est faible !

    J’M.

  2. Litha ajoute:

    « et je pouvais allez m’asseoir » ? Allons, s’il vous plaît, les fautes d’orthographes sont si nombreuses partout ailleurs…

  3. pHiLoGrApH ajoute:

    Je te signale que 6×6 = 41, justement !
    Pour de grandes valeurs de 6.

  4. Hugues ajoute:

    Mort de rire!
    Je me dis souvent que ma vie aurait été bien plus simple si j’avais pu naître avec un pénis.

    Que d’illusion dans cette phrase.
    La vie avec un penis n’est pas plus simple que sans, loin de là, elle est juste differente.

    Sinon, chére hotesse, à la vue de ces 10 premiers points, on dirai moi!
    Ce qui nous méne a une seule conclusion, soit nous nous ressemblons beaucoup, soit ces traits sont d’une banalitée affreuse.
    Horreur vicérale, serions nous … Ordinaire!

    Hugues

  5. marc ajoute:

    si être un homme était si facile, peut-être ne serions-nous pas les champions du suicide et du mal-être… mais j’ai pas de jugements précis là-dessus.

    je me demande par contre si « Être le produit de son imagination » est une reformulation nietzschéenne ou non…

  6. Janie ajoute:

    Quand j’ai dit à mon fils…. »dans ma prochaine vie, je veux être un homme ! » Il m’a répondu… »tu ne peux pas regresser »

    Hum…silence…interloquée …silence…

    Dis tu crois que les orgasmes multiples…c’est pour nous consoler…???

  7. M. et e. ajoute:

    Nous n’avons pas encore sacrifié à ce rituel chez nous…
    Voilà qui nous donne des idées…mais nous devrons faire 40 propositions puisque nous sommes deux !!!

    M. et e.

  8. M. et e. ajoute:

    Dans l’émotion de la découverte de votre très beau site je me suis trompé dans l’adresse de chez nous…voilà qui est rectifié !!!
    M. et e.

  9. Stavroguine ajoute:

    J’ai adoré ce texte, je m’en sui léché les doigt…Anne, j’adore te manger le cerveau, surtout quand tu y ajoutes de petits lardons.

    Pour continuer la lancée sur le tuyau:

    Je n’ai pas rencontré un femme qui ne soit jalouse de l’attirail que nous portons plus ou moins dignement entre les guiboles…
    Pourtant, comme pour toute arme, malgré les privilèges qui en découlent, son port engage à une lourde responsabilité face à ce qu’on appelle, dans le jargon armurier, les balles perdues…(sourire)

  10. Flivo ajoute:

    Le seul truc que j’apprends est que tu serais post-moderne ( j’en doute) ; pour le reste c’est une autobiographie assez honnête pour une menteuse…

  11. Litha ajoute:

    Vous connaissez certainement ce lien, mais vous qui aimez les romans à l’eau de rose… cliquez donc ici .
    Au fait, j’ai lu votre conversation téléphonique en cours de théâtre avec une fille qui, depuis, me reproche sans cesse d’attenter à sa pudeur. Sinon, ça fait rire tout le monde. Mais à ma connaissance, personne n’a essayé de faire pareil pour faire fuir les télévendeurs.

  12. BTF ajoute:

    je me suis souvent demandée aussi pourquoi j’étais pas née avec un pénis…
    c’est vrai quoi les gars ont tous le droit de lire dragon ball Z mais nous les filles on se fait regarder de travers si on aime bien ça…
    et puis comment on fait nous pour jouer à celle qui pisse le plus loin ?? c’est beaucoup plus compliqué tout de suite !
    ah… j’aurais voulu pourtant je suis sûre que j’aurais été douée !

  13. Sanieptia ajoute:

    Comment faites-vous, en tant que menteuse , pour écrire avec autant de vérité ?
    J’ai ma réponse : vous ne contredites votre moi profond. Ce doit être la raison pour laquelle je vous aime, tant de gens ne sachant même pas où il est situé, ce moi profond.
    Vous avez tord sur la capacité et le désir des humains. Si vous vivez suffisamment longtemps, vous vous en apercevrez.
    4 – Nous sommes tous comme ça, mais ce qui est désolant, c’est que personne ne s’en rende compte. Probablement qu’ »ils » veulent garder une belle image d’eux-même, qu’ »ils » ne sont pas intéressés par un semblant de vérité.
    5 – Nous sommes amis.
    6 – Depuis que le ridicule ne me fait plus peur, je vis plus heureux. Quant à votre talent littéraire, si vous avez des doutes, demandez à votre être profond, il doit avoir la réponse.
    7 – Je vous comprends. Demandez à Cioran ce qu’il pense de la lucidité… Toutefois, une fois faite cette constatation, nous avons le choix : le néant, le rien ne sert à rien, ou alors… tout le reste.
    8 – Deux cancers ! Je n’y aurais jamais songé. Quant à l’ennui, est-ce plus à cause du « spectacle » ou plus à cause de votre propre façon de penser ? Le temps nous est à tous compté, même si la plupart d’entre nous n’en ont pas conscience.
    10 – Si ma tante en avait, dit un vulgaire dicton… Féministe ? C’est aussi con que l’inverse. Ce qui est intéressant se situe souvent entre les deux. Mélange, Yin Yang…

  14. Pioto ajoute:

    Bonsoir…Scripteure des sens, des non sens, et en tous sens..

    1° Votre premiere des 20 thèses débute par…
    «1. Je suis une menteuse. Le mensonge est mon plus beau talent, celui dont je suis la plus fière.»
    …et tout le reste devient image et perception personnelle, selon ses lubies…
    (vérité, mensonge, croire, vivre, croire vivre…illusion de chaque être selon ce qu’il capte et décode finalement…)

    L’imaginaire…le mental pur, sans association avec le quotidien, quel bel échappée…

    Réinventer…

  15. emmanuel ajoute:

    On a lu son Debord récemment ? Ce texte et le titre du précédent …

  16. LARABE_STRAIT ajoute:

    L’égoïsme ou la peur d’être dans le besoin, est comblé par un imaginaire : la méritocratie.

  17. LARABE_STRAIT ajoute:

    L’égoïsme ou la peur d’être dans le besoin, est comblé par un imaginaire : la méritocratie

  18. hacine ajoute:

    salut
    donc prends soigne de cette femme c’est poli
    hacine

  19. homme en noir ajoute:

    désirer ce qui est à priori inaccessible, surtout lorsque cela permet d’envier et/ou jalouser l’autre, est un bon moyen de ne pas jouir de ses propres attributs…
    auto-flagellation, quand tu nous tiens …

  20. Nebo ajoute:

    Ah… vous dansez dans la noirceur de la Ténèbre… mais relisez Nietzsche… et là… Lumière… Force… Détermination… Volonté Gaie … Danse Joyeuse du Corps (« Cette Raison supérieure ») et de l’Esprit, qui va avec…

    Bien à Vous…

    @)>–>—>—

  21. Anonyme ajoute:

    « 6. [...] Ceci me rend imperméable à la flatterie et m’évite le ridicule navrant de me prendre pour un génie. Par exemple, je sais pertinemment que je n’ai qu’un talent littéraire très limité et que ce que j’écris ne mérite dans le meilleur des cas qu’une publication éphémère sur le web. [...] »

    Vous avez bien dit au point 1 : « Je suis une menteuse ». Vous le démontrez très bien ici. Apprenez à mieux mentir, prenez exemple sur moi.

  22. Grand Maître des Anonymes ajoute:

    Le dernier commentaire est de moi.

  23. rana ajoute:

    L’ennui !
    C’est ma question du moment.
    Je n’arrive pas à mettre d’autre mot pour l’éclairer.
    Le néant ? Le vide ?
    Est-ce que je m’invente des manques pour le combler ?

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