– C’est comme si la jeune Marlène Dietrich était revenue à la vie, lui dis-je, la voix tremblante d’émotion.
Elle venait d’entrer dans la galerie d’art de mon copain Louis, où j’avais accepté de donner un coup de main pour assurer les heures d’ouverture pendant les vacances estivales de son employée. Marlène se mit à rire d’une voix suraiguë qui me parut incongrue tant je m’attendais à la tessiture contralto de son illustre sosie.
– Les femmes comme toi me disent toujours la même chose.
– Les femmes comme moi ?
– Oui, les lesbiennes.
Je la regardai mâcher son chewing-gum en me demandant si mon orientation sexuelle était visible à ce point.
– Nous, les lesbiennes, savons apprécier la beauté dans ce qu’elle a d’éternel, lui répondis-je en prenant le parti d’afficher clairement mes préférences.
– T’inquiète, les hommes aussi me disent tous que je suis belle, dit-elle sur un ton absolument dénué de modestie.
– Ça se comprend. Votre profil est d’une perfection toute classique, osai-je ajouter.
– C’est parce que je me suis fait refaire le nez. Et aussi le menton l’année passée.
Je la dévisageai d’un air incrédule.
– Ne le dis surtout à personne… même si je sais que les cicatrices sont quand même assez évidentes, me dit-elle en pointant des marques rigoureusement invisibles.
J’attendis qu’elle fasse éclater la bulle démesurément rose qui gonflait devant son visage.
– Et qu’est-ce qui vous amène dans cette galerie d’art aujourd’hui, Madame Dietrich ?
– Ha ! Tu es trop drôle. Je passais devant et je me suis dit que l’air y serait frais. Marre de la canicule.
Je pouvais voir ses tétons poindre à travers sa blouse. Pas de doute, le climatiseur fonctionnait à merveille.
– Vous pouvez dans ce cas en profiter pour jeter un coup d’œil aux pièces exposées. Vous allez voir, certaines sont exceptionnelles.
Elle déambula lentement dans la galerie en faisant claquer ses talons sur le carrelage, puis s’arrêta devant une toile de Catherine Farish.
– J’aime bien celle-ci, dit-elle en la pointant du doigt. Elle est rouge comme mon vernis à ongle. Regarde : grenat borne-fontaine. Mais quand même, mille dollars… pffff !
– C’est hélas une des plus abordables, mademoiselle…?
– Épiphanie. Mais tout le monde m’appelle Fanny.
– Épiphanie… c’est plutôt inusité comme prénom.
– C’est le jour où mon vieux a mis ma mère en cloque.
– Et quelle est votre profession, Fanny ? lui demandais-je en tentant de rediriger la conversation vers un sujet moins prosaïque.
– Je suis danseuse au Sexxxpérience.
– Je suis sûre que vous êtes la première parmi les meilleures, lui soupirais-je avec toute la sincérité du monde.
– Wow ! Merci ! Tu est vraiment chill pour une lesbienne.
– Arrêtez, je vais rougir.
– Tu veux un spectacle privé ?
– Pardon ? Je…
– Allez, y’a personne ici. Pourquoi pas maintenant ? Je te le fais pour mille dollars.
– Mille dollars ! Mais c’est du vol de grand chemin !
– Du vol de quoi ?
– De rien. Et qu’est-ce que j’ai pour ce prix ?
– Tout.
– Tout ?
– Bien sûr. Et même plus.
– Plus… ?
Ce n’était pas Marlène Dietrich, mais bon dieu que ça s’en approchait.
– C’est que… je n’ai pas une telle somme.
– Y’a toujours ce tableau… me dit-elle en faisant éclater une autre bulle rosâtre.
J’allai donc verrouiller la porte en essayant de trouver une explication plausible, du moins suffisamment crédible pour que Louis puisse l’avaler sans trop grimacer.