Démographie appliquée

Parfois, lorsque je me consacre toute entière à ces petites choses quotidiennes et banales – comme, par exemple, ma liste d’épicerie – je pense à toute la population, à ces milliers de gens à travers le monde qui, comme moi, rédigent en ce moment des listes d’épicerie, ou qui, comme moi, déambulent en ce moment d’une allée l’autre en lisant «pain» et «lait» et «beurre». Comment se sentir seule au monde alors que des milliers de personnes emballent en même temps leurs achats, alors que des milliers de personnes reçoivent en même temps leur monnaie? Toute cette monnaie qui tinte à l’unisson dans un même bruit cristallin – avouez que c’est rassurant.

Tous ces gens qui font ensemble les mêmes gestes simultanés… des milliers de personnes qui trient, isolés mais tous ensemble, leurs vêtements avant de les mettre dans la laveuse, des milliers de personnes qui font bouillir de l’eau pour se faire une bonne tasse de thé… tout cela donne le vertige, un vertige réconfortant et réparateur. J’ai souvent dit à mon amour : «Imagine si tous les lits étaient branchés par des fils électriques à un immense écran où serait dessinée une carte du monde, avec des tas de petites lumières qui s’allumeraient chaque fois qu’une personne aurait un orgasme, des millions et des millions de petites lumières scintillant d’un continent à l’autre, comme une galaxie de petits cris lumineux de plaisir…» Pour toute réponse, mon amour me prenait par la taille pour devenir avec elle un autre luminaire du grand tourbillon de la jouissance humaine.

S’il y a des milliards de réfrigérateurs à travers le monde, si chaque samedi soir il y a des millions de notes manuscrites qui y sont affichées avec des petits aimants, des milliers de notes où l’on peut lire «J’en ai assez. Je te quitte. N’essaie pas de me retrouver.», alors votre propre note n’a décidément rien de spécial. Elle n’est en rien matière à désespoir – qu’un artefact banal dans la multitude de la banalité humaine. Comme une vieille série télévisée que vous avez vu cent fois; vous connaissez l’intrigue, vous vous sentez déjà mieux. C’est une simple question démographique – avouez que c’est agréable.

23 commentaires pour “Démographie appliquée”

  1. Anne Archet ajoute:

    Avant de vous inquiéter pour moi, sachez que ce texte dormait dans mon tiroir depuis fort longtemps…

  2. Comme une image ajoute:

    Je ne m’inquièterai donc point pour toi.
    De manière générale, je ne suis pas fortiche pour la compassion ; toutefois, que d’autres souffrent en même temps que moi n’ote que peu à ma douleur, de même que savoir que d’autres jouissent en simultané ne rend pas mon orgasme plus terne (parce que ton truc marche dans les deux sens).

    Combien est-on à lire en même temps que moi ta note ? Peu ! Combien y vont poser leur annotation ? Moins encore.

    Ça fait du bien de se sentir un peu unique aussi !

  3. Zarbi le baroudeur ajoute:

    Si on fait dans l’Oulipeaux de bananes… tout commentaire devient vain, of course.

  4. Lou Pierrou San ajoute:

    L’ Oulipeau-de-balle, ca vaut tout de meme mieux que l’haikkou foireux…

  5. Hugues ajoute:

    Et si tout cela n’était que poudre aux yeux?
    Parce qu’en fait, à y regarder attentivement, on se rend compte que personne ne fait pareil!
    Certes, nous faisons tous une liste de courses, mais combien l’écrivent au crayon, d’autres au feutre, certains au stylo, sur un bloc-note, un post-it, un morceau de feuille de cahier déchiré.
    C’est ça l’Humain, en apparence si semblables, nous sommes en fait tous uniques.
    Moi c’est ça qui me réconforte, malgré tous mes efforts, je ne serai jamais exactement semblable a mon voisin.
    Oui, il y aura orgasme en ma demeure, mais ce n’est pas un orgasme comme les autres. Pourquoi? Juste parce que je suis unique, ma douce est unique, donc notre apogée sera tout aussi unique!
    La vie est ainsi faite, infiniment variée dans son apparente banalité.
    Et j’adore ça!

    Hugues.

  6. Accent Grave ajoute:

    Nous ne pouvons faire l’addition des gestes similaires posés par diverses personnes. Lorsque coule un navire et que meurent 1000 personnes, ce n’est que la mort individuelle de 1000 personnes qui se produit, c’est dans la tête des gens qu’un tel fait divers se transmorme en catastrophe universelle.

    Il en va ainsi pour tout. Deux personnes qui lisent un même texte en même temps ne lisent pas la même chsoe. Deux personnes qui écrivent les mêmes mots en même temps n’écrivent pas du tout la même chose.

    Chaque personne vit son drame ou son bonheur de façon unique.

    Accent Grave

  7. Zarbi le baroudeur ajoute:

    Certains n’on même pas de liste pour faire les courses, ni de checklist pour faire l’amour. C’est dire en effet. Et puis il ne faut pas glisser quand on se regarde dans les yeux, sinon bonjour le décalage horaire. Quel monde.

  8. Andy Missel ajoute:

    Ce n’est pas du tout agréable! Je trouve cela au contraire plutôt inquiétant…

  9. ~~DeathWeaVer~~ ajoute:

    Chacun a juste tendance à un peu trop croire que sa petite vie est plus importante que celle des autres

  10. Maréchal Gromelle ajoute:

    Un peu qu’elle l’est !

  11. Ben ajoute:

    On est toujours différents, même dans nos ressemblances les plus profondes. Pour autant qu’il faille, il ne s’agit pas de grand chose pour qu’on puisse affirmer que deux personnes se ressemblent, et pourtant des jumeaux identiques ne seront jamais pareils, autant extérieurement qu’intérieurement.

    Autant se faire à l’idée que même si plein de gens font les mêmes trucs que nous, de façon semblable à nous, environ au même moment que nous, cela ne veut pas dire fondamentalement que nous sommes pareils à eux… car il n’y a seulement qu’une ressemblance… et la resemblance implique qu’il reste tout de même une différence immuable.

  12. bizzbizz ajoute:

    Révisions

    http://www3.france-jeunes.net/lire-petit-guide-du-baiser-3300.htm

  13. Zarbi le baroudeur ajoute:

    Ca commence à ressembler à Mouchette ici…

  14. Ben ajoute:

    il y a quand même plusieurs différences majeures, selon moi.

  15. Zarbi le baroudeur ajoute:

    Oui, mais, deux empires des sens… à tiroirs.

  16. Ras ajoute:

    Pour se rassurer au sujet de son unicité, relire l’existentialisme est un humanisme de Sartre…..

  17. Anne Archet ajoute:

    Quant à moi, je préfère L’anthropophagie est un humanisme, lecture beaucoup plus salutaire…

  18. iatro ajoute:

    je phagocyte

  19. Easy Reader ajoute:

    L’anthropophagie est un humanisme,
    il me semble en avoir deja-lu une autre version, un tantinet accomodee toutefois, ou etait-ce… le Reader’s Digest

  20. Ras ajoute:

    J’aime ce frisson qui me saisit à la lecture….
    Amusant, mais l’hébergeur de ce texte (rocbo) est une trés vieille connaissance…

  21. sanieptia ajoute:

    Bravo pour cette note.
    J’adorerais avoir cette carte lumineuse, ou ce globe, pour voir pétiller doucement, à sa surface, et en tournant, toutes ces petites lumières.
    Vision mondiale : tous ensembles sur la Terre, qui me plaît.

  22. Irma la Hyène ajoute:

    Un peu comme ça ?

    http://dipastro.pd.astro.it/cinzano/en/images/ita_dmsp.jpg

    Je sais, la botte, c’est facile… :)

  23. lolski ajoute:

    Vous pouvez vous réferer, en effet. La belle affaire. Il s’agit toujours de découvrir l’évidence n’est-ce pas ? Dans ce cas, je propose, bien que mes propositions soient éternellement affaires de poubelles et de torche-culs (pardon du vocabulaire, l’anthropophagie est un …) d’ajouter à vos lectures bien séantes « Surveiller et punir », de Michel Foucault. Il ne faudra pas vous apprendre, ici ou ailleurs, qui est le roi, de peur que pepsi-cola ne vous encasine (toujours ce vocabulaire…), ni-même souligner à quel point il est ridicule de s’opposer à ce que vous considérez encore comme un humanisme. Mangez bon, mangez dru, et délivrez-nous, avec vos amis de la publication, la vérité de ceux qui n’ont pas voulu.
    Amen, et que les chiens pissent encore sur votre cul si doré.

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