Il existe des endroits où nous sommes perpétuellement sous surveillance, où chaque moment est contrôlé, où nous sommes tous objets de soupçons, où nous sommes tous sont considérés comme des criminels. Je parle de la prison, évidemment. Mais depuis un certain 11 septembre, cette description s’applique à un nombre croissant de lieux publics : les métros, les centres commerciaux et les centres-villes sont sous surveillance vidéo; des agents de sécurité patrouillent dans les écoles, les hôpitaux, les musées; on doit se soumettre à la fouille dans les aéroports; les hélicoptères de la police survolent quotidiennement les villes et même les forêts à la recherche de criminels. La logique de la prison, qui est celle de la surveillance, du contrôle et de la punition, devient graduellement celle de la gestion de l’ensemble de la société.

Ce processus d’emprisonnement de la société est imposé grâce à la peur, au nom de notre besoin de protection — contre les criminels violents, contre les drogués et surtout contre les terroristes, ces fanatiques sauvages qui en veulent à notre mode de vie. Mais qui sont vraiment ces criminels, qui sont vraiment ces monstres qui menacent chaque instant de nos vies de citoyens terrorisés? Pas besoin de réfléchir bien longtemps pour répondre à une telle question: aux yeux de nos dirigeants, nous sommes les criminels, nous sommes les terroristes, nous sommes les monstres. Qui d’autre après tout est surveillé inlassablement? Qui d’autre se fait filmer sans cesse par les caméras de sécurité? Qui d’autre subit les fouilles et les contrôles d’identité? Nous sommes les terroristes et seule la peur nous empêche de constater cette simple évidence.

La peur est devenue telle que nous sommes maintenant sollicités — sur une base volontaire, pour le moment — pour faciliter notre propre surveillance. Mon exemple favori est la puce Digital Angel, fabriquée depuis 2000 par la société américaine Applied Digital Solutions (ADS), permet l’identification et la localisation par satellite des individus. Il s’agit d’une puce électronique de la taille d’un grain de riz, implantée sous la peau, qui est capable de renvoyer des informations biologiques sur son porteur (température du corps, rythme cardiaque, etc.) et de donner sa position grâce au GPS. Des hôpitaux américains encouragent déjà les patients à se faire greffer la puce d’ADS dans le but d’éviter les risques d’erreur dans l’identification et le traitement des malades, mais aussi pour assurer une surveillance médicale à distance avec envoi automatique d’une alerte au médecin en cas de problème. Je pourrais aussi vous parler des programmes de dénonciation organisés par les différents paliers de gouvernement pour encourager et récompenser la délation, mais cette pratique rappelle si cruellement l’environnement carcéral que ça me fait mal de simplement l’évoquer.

Tout ceci est anecdotique, un simple portrait de la prison sociale qui a été érigée autour de nous. Mais pour comprendre réellement la situation, pour pouvoir la combattre efficacement, il faut pousser un peu plus loin l’analyse. Il faut comprendre que la prison et la surveillance dépendent de l’idée de l’existence du crime, et il faut comprendre que l’existence du crime dépend de l’idée de la loi.

La loi est considérée par tous comme une réalité objective grâce à laquelle les actions des citoyens d’un État peuvent être jugés. Tous sont égaux devant la loi, un genre d’égalité qui, comme le disait ironiquement Anatole France, interdit aux riches comme aux pauvres de coucher sous les ponts. Devant la loi, nous sommes tous égaux simplement parce que nous sommes des abstractions, des fictions sans individualité, sans émotion, sans désirs, sans besoins.

L’objectif de la loi est d’ordonner la société. S’il est nécessaire de réglementer une société, c’est que cette société ne répond pas aux besoins ou empêche la réalisation des désirs d’une bonne partie des individus en son sein. La loi est imposée à la majorité par ceux qui l’inventent. Bien sûr, une telle situation ne peut advenir que lorsqu’une inégalité bien particulière est présente dans une société humaine: l’inégalité d’accès aux conditions qui permettent de créer sa propre vie selon ses propres termes. Pour les individus situés dans les échelons supérieurs de la hiérarchie, l’inégalité sociale est génératrice de propriété et d’autorité. Pour ceux qui occupent les strates inférieures, elle génère plutôt la pauvreté et la sujétion. La loi est le mensonge qui transforme l’inégalité sociale en égalité qui sert les maîtres du monde.

Si tous et chacune avaient accès à la plénitude de ce qui est nécessaire pour s’accomplir et ainsi créer leur propre vie selon leurs propres désirs et nécessités, une abondance de différences fleurirait. Une multitude de rêves et de désirs pourraient s’exprimer dans un spectre infini de passions, d’attractions et de répulsions, de conflits et d’affinités. Dans cette condition où tous seraient débarrassés de l’autorité, de la propriété et de la domination hiérarchique, la sublime et terrible inégalité individuelle pourrait enfin s’exprimer.

Au contraire, lorsque les individus sont soumis à l’inégalité à l’accès aux conditions de vie — c’est-à-dire où la vaste majorité des gens ont été dépossédés de leur propre vie — tous deviennent égaux, puisque tous deviennent des abstractions, c’est-à-dire rien. Et ça s’applique même à ceux qui jouissent de la propriété et de l’autorité puisque leur statut social n’est pas basé sur ce qu’ils sont en tant qu’individus, mais sur ce qu’ils possèdent. La propriété et l’autorité — qui sont toujours liés à un rôle social et non à un individu — voilà tout ce qui importe dans cette société. L’égalité devant la loi sert les dirigeants précisément parce qu’elle maintient l’ordre qu’ils dirigent. L’égalité devant la loi masque l’inégalité sociale précisément parce qu’elle sert à la maintenir.

Mais, bien sûr, la loi ne fait que maintenir l’ordre social avec des mots. Le mot et la lettre de la loi n’auraient aucun sens sans la force physique qui vient l’appuyer. Cette force physique s’exerce grâce aux institutions de surveillance, de contrôle et de punition que sont la police, la justice et les prisons. L’égalité devant la loi n’est qu’une mince couche de vernis qui cache maladroitement l’inégalité de l’accès aux moyens de créer notre propre vive selon nos propres termes. Ce vernis s’écaille fréquemment, continuellement, et le contrôle social ne peut être assuré que par la force et par la peur.

Du point de vue des maîtres du monde, nous ne sommes rien d’autre que des criminels réels ou potentiels, nous sommes tous des monstres menaçant leur mode de vie parce que nous sommes tous capables de voir à travers le voile de la loi, parce que nous sommes tous capables de choisir d’en faire fi et de s’accaparer quand l’occasion se présente des moments de notre vie qu’on nous a volé. La loi nous rend égaux en faisant de nous des criminels. Il est ainsi logique que l’ordre social qui a produit la loi universalise la surveillance et la punition au même moment qu’elle transforme le monde en un immense centre commercial.

Il est inutile de réformer les lois pour les rendre plus juste. Il est inutile de contrôler la police pour éviter les bavures. Il est inutile de vouloir réformer le système carcéral, puisque chaque réforme ne fait que renforcer le système, ajouter de nouvelles lois, ajouter de nouveaux flics, de nouvelles prisons. Il n’y a qu’une façon de répondre à la transformation du monde en geôle et c’est de prendre la ligne de fuite. Les prisonniers ne veulent pas réformer leur prison; ils veulent s’en échapper. Il faut attaquer cette société en prenant les moyens de vivre immédiatement notre vie selon nos propres termes, selon nos propres désirs.