«Seuls aux coudes des hommes libres
s’accrochent les bracelets de combat
pour trancher et briser la nuque du pouvoir.»

(Hawad, Le coude grinçant de l’anarchie)

Le nomadisme — du moins dans l’attitude — est essentiel à l’autonomie. Le nomadisme est le refus de la permanence. Nomadisme et insurrection sont inextricablement liés.

Lorsque tout le temps et l’espace sont formellement dominés par l’ordre hiérarchique et ses dispositifs de pouvoir, l’autonomie dépend de l’invisibilité. Le secret de l’invisibilité est le mouvement ininterrompu, continuel. Il faut trouver les failles de l’ordre établi, celles qui sont à l’abri du regard de l’État et du capital. Il faut défier le spectacle avec sa propre créativité autonome, et disparaître avant que les dispositifs de pouvoir puissent éliminer ce défi. Ce nomadisme n’exige pas nécessairement le déplacement des corps dans l’espace, mais il exige d’être insaisissable, fluctuant, de toujours échapper aux rôles sociaux, de toujours éviter d’être nommé, identifié, classé. Le nomadisme véritable accroît toutefois les chances de réussite; plus grande est la superficie parcourue, plus grandes sont les possibilités de rupture radicale, les probabilités de découverte de nouvelles failles, les possibilités ludiques de libération des désirs. Dans le contexte d’un tel nomadisme, les zones sédentaires, soumises de façon permanente à la domination du spectacle, peuvent être subverties par les insurgés nomades, libérées de façon temporaire, utilisées de façon défiante comme un coin enfoncé dans les lézardes d’un mur qui s’effrite.

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Dans le dernier tiers de Mille plateaux, Deleuze et Guattari, développent l’étrange concept de machine de guerre, qui désigne pour les auteurs toute formation collective constituée en dehors des structures étatiques du champ social: groupes, bandes, sociétés secrètes, groupuscules et ainsi de suite.

En se basant sur les travaux de Georges Dumézil sur la mythologie indo-européenne, Deleuze et Guattari expliquent que la guerre (Indra) est située à l’extérieur des deux pôles de violence accessibles à l’État: celui du despote (Varuna, qui opère par capture magique et immédiate) et celui du législateur-juriste (Mitra, qui s’approprie une armée mais en la soumettant à des règles institutionnelles). Paradoxalement, la machine de guerre n’a pas pour but ou pour objet la guerre, de la même façon que la volonté de puissance nietzschéenne ne prend pas la puissance pour objet et ne «veut» pas la puissance. Elle est même créatrice — visant la construction et l’occupation nomade d’un espace propre — plutôt que destructrice, lorsqu’elle n’est pas reprise à son compte par l’État pour servir ses mécaniques de violence et de contrôle.

L’espace propre à la machine de guerre est l’espace «lisse», en opposition à l’espace «strié» de l’État. L’espace lisse du nomade est un espace sans points, sans trajets, sans perspective ni contour, comparable à un désert ou à un océan, fait d’ambiances et de relations. L’État n’a quant à lui de cesse de strier cet espace, le parcourir de chemins fixes, de directions constantes qui limitent la vitesse, règlent la circulation, permettent la «capture des flux» — argent, populations, marchandises. Or, les mécanismes de normalisation de l’espace strié sont menacés par la machine de guerre, de manière tantôt visible et spectaculaire (émeutes, guérilla, révolution), tantôt souterraine et clandestine (par des machines philosophiques et artistiques, ou par l’insurrection).

Selon Deleuze et Guattari, il existe donc une guerre sans arme, que les nomades pratiquent depuis toujours — une guerre à laquelle nous sommes invités à participer. Lutter contre les dispositifs de pouvoir, c’est créer le mouvement, être en mouvement, suivre la route de ses devenirs, la route tracée par nos productions de désir.

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Les établissements sédentaires, les vies sédentaires me semblent de plus en plus étranges, de plus en plus détachés de la réalité. Il y a quelque chose de dérangeant, de trop artificiellement ordonné dans ces environnements, dans ces existences. C’est probablement pourquoi je deviens mal à l’aise lorsque je me sens trop établie. Je commence alors à me sentir sans racines, sans attaches — ce qui peut être un sentiment angoissant, mais aussi une chance inouïe, car il pousse à faire mien chaque espace que je traverse, pendant le temps que je le traverse.

L’insurrection est une question d’affinité, d’amitié, d’intimité. Une des raisons d’éviter de s’associer avec des faibles, des victimes, des idéologues, est que l’on dilapide notre temps et nos facultés critiques à polémiquer sans fin et à répondre à leurs sophismes et à leurs objections médiocres. Mieux vaut carrément les éviter et se joindre plutôt à ceux et celles qui ne sont pas empêtrés dans les dogmes et les idéologies. Il faut rechercher des cocréateurs, avec qui nos désirs et nos facultés critiques peuvent être orientés vers la construction de nos subjectivités, la transformation de nos vies quotidiennes, la création de nouvelles valeurs et la compréhension de la société que nous devons détruire pour nous permettre d’agir de la sorte. Déployer nos facultés critiques contre des cibles médiocres ne fait que les émousser; en user pour créer les vies que nous désirons, en guerre contre l’autorité, les affute. La cruauté est nécessaire.

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Adopter le nomadisme et l’insurrection implique de vivre en dehors de l’État et de ses lois. Le nomade est un hors-la-loi; mais il ne faut pas confondre cet illégalisme avec la criminalité. Le criminel — et quand je dis « criminel », je me réfère au professionnel, au truand, et non au délinquant occasionnel que nous finissions tous, vous comme moi, par devenir un jour, volontairement ou non — le criminel, donc, viole la loi pour gagner sa vie, comme le fait l’ouvrier lorsqu’il entre à l’usine, alors que l’insurgé hors-la-loi tente délibérément d’anémier les codes, les règles et les lois et les prescriptions de la société. Le criminel talentueux vit en bonne intelligence avec certains policiers, magistrats et politiciens, car la bonne tenue de ses affaires en dépend; l’insurgé hors-la-loi évite de telles connexions puisque ce qu’il désire est la création d’une vie qui ne reconnaît aucune loi, aucune transcendance… et que la fréquentation de ces individus menace son plan d’émancipation.

Il est des anarchistes dont l’opposition à la loi est basée sur un principe moral — habituellement un principe abstrait comme l’Anarchie, la Liberté ou l’Individu. Ces anarchistes ne souhaitent souvent que remplacer la loi étatique par la loi morale. Le hors-la-loi insurgé est amoral; il rejette la loi sous toutes ses formes parce qu’elle limite sa vie et restreint ses possibilités. L’insurgé peut détruire un objet volé, le vendre sur le marché noir, le partager avec ses compagnons ou le garder pour lui-même, selon ses propres désirs. Le hors-la-loi moraliste, saisi par le complexe de Robin des Bois, se sent obligé de consacrer l’objet volé à une cause extérieure à lui-même, aussi extérieure que les préceptes moraux à qui il se soumet.

Les criminels, les truands, ne sont quant à eux pas des hors-la-loi. Ils dansent avec la loi, la tordent juste assez pour qu’elle soit à leur convenance. Ils ne la violent pas par défiance, mais pour des raisons économiques. Au sein de leur sous-culture existe un ensemble de lois spécifiques et largement codifiées, ainsi que des moyens violents de les faire respecter. Le criminel est une catégorie sociale, une identité, voire un emploi. Évidemment, le travail interlope est de loin préférable à la majorité des emplois légitimes, puisqu’il comporte de nombreux éléments de risque ainsi que le plaisir raffiné de déjouer les autorités, la satisfaction d’être plus malin que le flic. Il n’en demeure pas moins que la truande est sédentaire; elle s’intègre dans des structures parasitaires mais strictement hiérarchiques et dominatrices, à l’image de l’ordre qu’elles vampirisent.

Le hors-la-loi insurgé ne désire pas être intégré dans la culture dominante, ni dans la sous-culture criminelle, ni dans aucune autre contre-culture alternative. Ce qu’il désire, c’est l’amplification de son pouvoir d’autocréation en opposition à la société. Un tel programme exige de l’intelligence, du courage et surtout, la capacité à se faire invisible. Voilà pourquoi l’insurgé est la plupart du temps un nomade, il traverse, glisse sur l’espace et l’occupe sans s’y accrocher, sans se faire rabattre. La vie de l’insurgé, comme ses activités de hors-la-loi, est une attaque contre la société.

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Parfois je me dis que je me sentirais à ma place dans aucune société, quels que soient son genre, ses lois, son organisation; que le seul rôle qui finirait toujours par m’être imparti serait celui de la rebelle. Cette pensée me remplit souvent de joie, de cette vive joie des clochards héroiques et turbulents que décrivait si bien Renzo Novatore. Mais elle me laisse tout aussi souvent avec un cruel sentiment de solitude, d’isolement.

Je vis présentement en société — dans une situation où les rôles et les identités sont utilisés pour reproduire les relations sociales. Vivant en société, je me pose cette question lancinante: la façon dont j’entrerais en relation avec ma voisine pourrait-elle toujours être qualifiée de relation sociale si nous étions toutes deux débarrassées de notre armure identitaire et des rôles sociaux qui nous sont imposés? Je rêve souvent, le jour comme la nuit, d’un monde où nous pourrions vivre pleinement nos vies en tant qu’être uniques et indomptables, se déterritorialisant et se reterritorialisant sans cesse, entrant et sortant librement de relations entre nous selon le flux de nos propres désirs, sans se laisser rabattre sur des identités fixes, intégrées à des structures figées, verticales et hiérarchiques — bref, sans former de société. Il n’y a que dans ces rêves que je me sens vraiment chez moi et il me tarde de m’y retrouver réellement. Hélas, il n’existe pas de mode d’emploi pour créer un tel monde, pas de carte ni d’itinéraire pour s’y rendre.

J’écris beaucoup. Des essais, des récits, de la poésie. Je n’entretiens toutefois aucune illusion quant à la nature radicale de cette activité. La littérature participe au maintien et à la reproduction de plusieurs types de relations sociales aliénées et j’en suis parfaitement consciente. J’écris quand même dans l’espoir d’inspirer quelque chose qui se situe par delà de l’écriture. J’espère que le peu de ce qui est d’original et d’unique dans ma perspective finisse par toucher d’autres individus uniques, nous permettant d’abattre le voile de la littérature et ainsi commencer ensemble à créer véritablement de nouvelles valeurs, de nouvelles façons de vivre et d’entrer ensemble en relation. Mais cet espoir est largement chimérique, les relations sociales aliénées que porte la littérature restant pour l’essentiel intactes. Pourtant, je sais intuitivement que je ne suis pas la seule qui refuse de me sacrifier aux rôles sociaux, qui souhaite créer de nouveaux agencements, et cette intuition a chez moi la force de la conviction.

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Laissez-moi donc passer du «je» au «nous», un nous que j’adresse à tous ceux qui partagent mes désirs. Puisque nous voulons créer de nouveaux agencements, de nouvelles valeurs, de nouvelles façons d’entrer en relation, de nouvelles façons d’aller au bout de nous-mêmes, nous ne pouvons refaire la société, refaire de la société — ce qui signifierait placer notre créature au centre de notre activité et nous reléguer nous-mêmes dans la marge. Nous avons tous et chacune besoin d’agir selon nos propres nécessités: passions, relations, expériences. Ce n’est évidemment pas par l’activité révolutionnaire telle que l’entendent les différentes variétés orthodoxes de l’anarchisme — communiste libertaire ou anarcho-syndicaliste — que nous pouvons faire advenir un tel état de choses. Ni les masses, ni le peuple, ni le prolétariat ne peuvent être l’agent de ce devenir. Seule la révolte de l’individu contre les dispositifs de pouvoir, contre les mécanismes de domestication, peut en être la base, le terreau. Lorsque les actes de rébellion de plusieurs individus coïncident et se joignent, ces individus peuvent consciemment agir ensemble et dans cet agencement se trouve le germe de notre libération.

Reste à voir ce que ça signifie dans la pratique.

Se placer au centre de notre propre activité signifie trouver de nouvelles façons d’entrer en rapport avec la société, d’entrer en relation et entre nous. Le jour où nous commencerons à vivre selon nos propres désirs et nos propres expériences, nous nous retrouverons perpétuellement — ne serait-ce qu’inconsciemment — en conflit avec la société. La société ne peut se maintenir sans ordre et sans structure; or, ce qui est unique en nous est chaotique et imprévisible de nature, ce qui pour nous peut représenter dans la lutte un avantage intéressant.

Nous pouvons étudier la société, apprendre comment elle fonctionne et comment elle se protège, mais aucune étude ne peut nous donner la connaissance exacte de notre propre force, de notre propre unicité. Lorsque nous agirons selon notre propre unicité et notre connaissance de la société — en évitant de tomber dans les pièges que sont les rôles sociaux et leurs schèmes de pensée — nos actions sembleront surgir de nulle part, mais dévasteront nos ennemis. Refuser d’assumer, de jouer son rôle social comme il nous est exigé, refuser de faire semblant d’accepter d’avoir à payer pour se procurer les biens nécessaires à notre survie, refuser de travailler, de suivre les règles d’étiquette, de suivre le protocole — voilà le commencement. Les canulars et les mystifications publiques spontanées — qui ne sont pas attribuables à des clowns, à des troupes de théâtre ou des partis politiques parodiques — peuvent exposer au grand jour la nature d’un aspect en particulier de la société et même créer une situation dans laquelle la possibilité d’une vie véritablement libre dépassant la simple survie offerte par la société ne peut plus être dissimulée. Les vols, les actes de vandalisme et de sabotage, surgissant de nos désirs plutôt que posés en réaction à une atrocité sociale particulière, deviendront dans cette situation plus aléatoires, plus fréquents. Notre violence contre la société frappera comme l’éclair, de façon imprévisible et avec l’intensité de notre désir de vivre pleinement notre vie, d’aller au bout de nous-mêmes.

Lutter avec intelligence pour notre propre cause, contre la société, exige des connaissances, des compétences. La société, en nous confinant à des identités et à des rôles, limite nos capacités; nous devons donc partager l’information. Les livres, internet, les blogues peuvent nous aider dans cette tâche, mais ils sont ouverts à la consultation de tous — ce qui comprend les autorités. Le résultat prévisible est que notre activité devient prévisible, nous rendant ainsi plus vulnérables. De nouvelles façons de partager le savoir qui naît de nos relations réelles et présentes en tant qu’individus uniques doivent donc impérativement être inventées.

Ce besoin de partager les compétences coïncide avec notre désir de vivre pleinement notre vie, d’être en mesure de profiter mutuellement de nous-mêmes en tant qu’individus sauvages et libres. Voilà pourquoi la création de nouvelles valeurs, de nouvelles façons d’entrer en relation est une nécessité immédiate — et non un vague projet à reléguer «après la révolution». Chacun d’entre nous est unique et donc imprévisible. Puisqu’on nous a enseigné toute notre vie à interagir avec nos semblables à travers des rôles sociaux plutôt qu’en tant que les individus uniques que nous sommes, nous devons compter que sur notre propre imagination pour nous échapper des dispositifs de pouvoir de la société. Comment pourrait-il en être autrement, si nous ne voulons pas créer de nouveaux rôles sociaux!

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Les idées que je partage avec vous ne sont qu’exploratoires; elles appellent à l’expérimentation, à la prospection de domaines inconnus. Ce sont des invitations à des voyages, à des transhumances, à des aventures à la mesure de nos désirs, qui mènent par delà de nos limites. Ces idées n’ont en soi rien de révolutionnaire. Elles ne le deviennent qu’au moment où elles entrent en conjonction avec une résistance active et consciente à la société — une reconnaissance consciente que notre unicité et notre liberté en tant qu’individus sont radicalement en conflit avec la société et que nous devons la détruire pour finalement devenir ce que nous sommes.

«Que faire?»: il n’y a pas de questions plus obsédante pour l’anar. Évidemment, j’ai beaucoup réfléchi au cours des dernières années sur la façon d’explorer de nouvelles manières d’entrer en relation, de composer des êtres collectifs. Ces explorations doivent nécessairement être basées sur les désirs uniques de tous les individus impliqués et sur la confiance mutuelle qu’ils se portent. Au début, je pensais à une expérience de vie plus ou moins sédentaire, rurale, basée sur des relations non-économiques, non-patriarcales, et des pratiques de résistance et de sabotage de l’autorité. Le problème, c’est que j’ai fini par admettre qu’un tel projet ne s’accorde pas avec mes désirs — et qu’il finirait par recréer la société et ses dispositifs de pouvoir à petite échelle, avec des individus assumant des rôles plutôt que de créer des agencements basés sur leurs propres nécessités. Lorsque des gens se rassemblent selon leurs propres désirs et affinités, leur union est, par nature, très transitoire. Le désir est fluctuant, les individus sont changeants, vont et viennent, veulent parfois s’attacher, parfois fuir. Ceci rend le mode de vie sédentaire utile et désirable qu’à très court terme.

En ce moment, je suis pleine d’un vif désir d’itinérance, en compagnie d’amis et d’amants remplis d’un désir similaire. Nous pourrions former un festival itinérant de rébellion et voyager sans cesse. Je dis «festival» et non «tribu» ou «bande» parce que la seule constante serait l’engagement de chaque individu impliqué de vivre pleinement sa vie et de combattre tout ce qui vient l’entraver — ces individus arrivant et quittant constamment, selon leurs propres désirs. Notre survie serait assurée par la cueillette, le vol, le partage de cadeaux entre amis, les dons amassés ici et là auprès des rencontres de hasard, séduites par l’expression publique de notre ludique créativité. Nous pourrions partager nos connaissances et nos compétences avec les amis que nous visiterions, créant ainsi un réseau informel de diffusion de l’information auprès de ceux en qui nous avons confiance. Les actes de vandalisme et de sabotage, ainsi que toutes les autres formes d’attaques contre les dispositifs de pouvoir seraient rendus plus faciles puisque nous ne resterions pas dans les parages — le nomadisme permettant une invisibilité interdite au sédentaire. Au cours de ces déplacements, je m’attendrais à passer beaucoup de temps dans la nature. J’aimerais explorer les paysages sauvages, jusqu’à ce qu’ils deviennent familiers. Je désire des agencements sauvages, délirants, fuyants, orgiaques.

Je le répète, ces idées ne sont pas en soi révolutionnaires. Les vagabonds, les hobos, les freaks et tous les autres migrants ont toujours agi de la sorte, mais sans être conscients d’être la machine de guerre — d’être en guerre contre la société organique, hiérarchique. Nous sommes en guerre, mais pas en lutte pour obtenir le pouvoir. Nous n’avons pas à monter des armées pour abattre l’ordre capitaliste, étatique, patriarcal; nous désirons devenir sauvages et libres, des individus uniques dont la violence jaillit du désir de vivre pleinement notre vie, d’aller au bout de nous-mêmes.

Je suis lasse, si lasse de me sentir isolée parce que je refuse de me sacrifier aux divers rôles sociaux qui me sont imposés. Je veux explorer de nouveaux agencements, de nouvelles façons d’interagir avec mes semblables. Je ne souhaite que connaître les idées de ceux et celles qui veulent, tout comme moi, aller au-delà des identités et des rôles sociaux et surtout, je brûle d’explorer ces idées avec mes amies, mes amantes. Nous cesserons alors de vivre faiblement, dans les marges de la société et nous pourrons, toutes et chacun, comme des êtres uniques que nous sommes, devenir le centre d’un projet insurrectionnel à même de créer un monde dans lequel nous pourrions vivre selon nos propres nécessités. Nous deviendrons alors — pour citer une dernière fois Renzo Novatore — «une ombre éclipsant toutes les formes de société qui peuvent exister sous le soleil».