Ou la philosophie dans le 3½
(transcription de cinq enregistrements numériques)

(Lire le début.)

Nom du fichier : conference05.wav

AA : Anne Archet, un individu
LB : Louis Berthier, un autre individu
SB : Simone Bechara, un troisième individu

[Début de l’enregistrement]

AA : Bon, la foutue conférence… Hum… Ouais… Pffff… Je pourrais peut-être terminer sur une note plus… personnelle…

Ok. Les idées que je partage avec vous ne sont qu’exploratoires; elles appellent à l’expérimentation, à la prospection de domaines inconnus. Ce sont des invitations à des voyages, à des transhumances, à des aventures à la mesure de nos désirs, qui mènent par delà de nos limites. Ces idées n’ont en soi rien de révolutionnaire. Elles ne le deviennent qu’au moment où elles entrent en conjonction avec une résistance active et consciente à la société — une reconnaissance consciente que notre unicité et notre liberté en tant qu’individus sont radicalement en conflit avec la société et que nous devons la détruire pour finalement devenir ce que nous sommes. Car nous…

LB : Euh… Anne? Tu as une minute?

AA : Oui, Louis.

LB : Lucifer vient de partir.

AA : Ah oui?

LB : Oui. Avec Stella.

AA : Tu veux dire que…

LB : Tu as vu comme moi à quel point il était fasciné par elle. Alors qu’elle se refaisait une beauté, elle lui a dit : « Lucifer, j’ai des projets pour toi, viens avec moi. » Et il a dit oui, tout simplement.

AA : Quel genre de projets?

LB : Je ne sais pas. Mais j’ai trouvé une enveloppe à ton nom sur la table de la cuisine.

AA : Ah?

[Bruit d’une enveloppe qu’on déchire.]

LB : Et puis?

AA : C’est écrit : « J’ai enfin trouvé la voie de l’extinction. Adieu. » Et c’est signé « Éric »…

LB : Il y a les billets, aussi…

AA : Oui… Trois cent soixante dollars… Ça voudrait dire que Stella n’a pas pris son argent…

LB : Tout ça me dépasse complètement. Pourquoi a-t-elle fait ça?

AA : Elle n’a sûrement pas besoin de nos billets et a peut-être décidé qu’en prenant possession de Lucifer, elle gagnerait beaucoup plus…

LB : D’accord, mais Lucifer n’était pas à nous, alors pourquoi le payer…

AA : Je crois que pour Stella, l’argent n’a pas d’importance — ou du moins, n’a pas la même importance que pour la plupart des prostituées.

LB : Et cette histoire d’extinction, à quoi ça rime selon toi?

AA : Si tu veux mon avis, notre Lucifer a pris la ligne de fuite.

LB : Qu’est-ce que tu veux dire?

AA : C’est un concept de Guattari et Deleuze. Selon eux, nous sommes tous, individuellement et collectivement, traversés par des lignes que nous empruntons et qui déterminent les conditions de notre existence. Notre vie est un écheveau inextricable de lignes entremêlées.

LB : Ok. Et ces lignes sont?

AA : Ben… Il y a les lignes dures, celles du devoir, du travail, de la morale, du mariage, de la famille. Par exemple, le métier de Stella, la prostitution, est une ligne dure. Elle vend son temps et son corps pour assurer sa survie.

LB : Je vois. La ligne dure, c’est l’exploitation.

AA : Oui, mais pas seulement ça. Les lignes dures ont l’avantage redoutable de nous assurer un avenir: une carrière, une famille, une vocation à réaliser. C’est la ligne de la sécurité. Elle nous exploite, mais en échange notre survie est assurée.

LB : Belle perspective. C’est l’ennui assuré.

AA : Justement. On vit en relative sécurité sur la ligne dure, mais sans surprise et sans espoir.

LB : D’accord. Et l’autre ligne, c’est la ligne de fuite, c’est ça?

AA : Oui, mais il y a aussi les lignes souples.

LB : Souples?

AA : Oui. Ce sont celles qui voguent autour des lignes dures en les défiant sans les remettre en question. Ce sont celles des désirs cachés, des rêveries, des fantasmes, des discussions à voix basse entre collègues, du commérage… de la délinquance, aussi, celle du petit refus de respecter le règlement, celle de la grève, de l’absentéisme au travail, du vol à l’étalage… Tous ces petits délits qui offrent des instants de liberté, de vie.

LB : Comme une call-girl qui s’amuse en organisant une orgie pour le plaisir et oublie de se faire payer?

AA : Ben oui, pourquoi pas… L’orgie ressemble au carnaval du Moyen Âge : c’est le moment où l’ordre établi est temporairement renversé, où on a l’impression de vivre, enfin. C’est l’expérience ponctuelle qui rend la ligne dure supportable. Une soupape de sûreté, en quelque sorte.

LB : Et la ligne de fuite, c’est… la révolution?

AA : Pas nécessairement… Alors que les lignes souples s’enroulent autour des lignes dures, la ligne de fuite s’en détache. La destination est inconnue, imprévisible — c’est un devenir, un processus incontrôlable. C’est l’émancipation, la libération, la seule ligne sur laquelle on peut réellement devenir ce qu’on est, vivre réellement.

LB : Et c’est ce que Lucifer a fait, tu crois? En devenant l’objet sexuel de Stella?

AA : Peut-être. Je crois bien qu’il a tout abandonné, comme Fido… Tu te rappelles ce que Stella disait?  « Travail, famille et patrie »…

LB : La ligne dure…

AA : Yep. La ligne dure…

LB : Je me demande ce qu’il va y trouver, sur sa ligne de fuite, ce pauvre Lucifer.

AA : Qui sait… d’autres valeurs, d’autres façons de vivre, d’aimer… la folie, la mort, aussi, peut-être. Parce que fuir, c’est aussi risquer, abandonner la sécurité qu’offre la ligne dure…

LB : Cette histoire de lignes, tu vas en parler dans ta conférence?

AA : Je ne sais pas… Je ne sais plus ce que je vais raconter. Et je dois y être dans un peu plus d’une heure…

[Silence.]

LB : Je peux te poser une question indiscrète, Anne?

AA : Shoot.

LB : Tu dis qu’on doit changer la vie en vivant l’anarchie ici et maintenant, quitte à ce que ce soit limité et temporaire.

AA : Oui.

LB : Et que c’est à force de faire une telle chose qu’éventuellement, l’ordre actuel va s’écrouler.

AA : C’est à peu près ça, oui.

LB : Ce que je me demande, c’est comment tu concilies ce qui s’est passé ici, aujourd’hui, avec ce que tu racontes dans ta conférence? Je veux dire… Est-ce que c’est vraiment en jouant aux fesses qu’on va abattre le capitalisme? Ça me semble un peu gros, tu ne trouves pas?

AA : Évidemment non. Je ne suis pas idiote ai point de penser une telle chose.

LB : Qu’est-ce qu’il faut faire, alors?

AA : Que faire…

LB : Ouais. « Que faire ».

AA : L’éternelle question…

LB : Il y a l’art. C’est ce que je fais, moi. Quand je m’exprime à travers mon art… je le fais aussi pour créer, pour changer le monde à ma manière…

AA : Je ne sais pas. L’art reste finalement une marchandise comme les autres… En ce qui me concerne, j’écris beaucoup, mais je n’entretiens pas beaucoup d’illusions quant à l’utilité de cette activité.

LB : Peut-être que la question ne devrait pas être « Que faire? », mais plutôt « Que voudrais-tu faire? »…

AA : En ce moment, ce que je voudrais, c’est partir.

LB : Hey, je ne te retiens pas. Ma porte est grande ouverte!

AA : Nono! Je parle d’itinérance en compagnie d’amis et d’amants comme toi, de gens remplis de désirs similaires aux miens. On pourrait former un festival nomade de rébellion, voyager sans cesse.

LB : Un « festival »? Tu veux partir avec le cirque?

AA : Pas exactement. Je dis « festival » au lieu de « tribu » ou « bande » parce que la seule constante serait l’envie de mes compagnons de participer à l’aventure. Il y aurait donc des gens qui arriveraient et qui partiraient constamment, au gré de leurs désirs…

LB : Et qu’est-ce que tu ferais, au juste? Des spectacles?

AA : Pourquoi pas… du moins, quelque chose de fun, de ludique… de créatif.

LB : D’accord. Et comment on s’arrangerait pour bouffer? Pour s’habiller? Pour se loger? Je parie que travailler est hors de question…

AA : Peut-être pas hors de question, mais le moins possible, ça, c’est certain. On pourrait grappiller tout ce qu’on peut, voler, aussi. Partager entre nous les dons amassés ici et là auprès des rencontres de hasard, auprès des gens séduits par l’expression de notre fureur, de notre folie…

LB : Tu crois vraiment à ce que tu racontes? Tu penses vraiment que ça pourrait marcher?

AA : Je sais que je me répète, mais… pourquoi pas?

LB : Franchement, Anne, ton truc, ça ne me semble pas révolutionnaire du tout. Les clochards font la même chose et ils ne dérangent pas trop l’ordre établi. Pire : ils en subissent l’oppression. On les laisse vivoter en marge du système en attendant qu’ils crèvent, c’est tout.

AA : Je sais. Mais ce n’est pas tout, justement. On pourrait tisser des liens entre nous. Partager nos expériences, nos connaissances avec les amis que nous nous ferions sur la route. Créer un réseau de la révolte… propager l’incendie.

LB : Propager l’incendie?

AA : Oui. Dans le sens de stimuler le désir de créer et d’affronter l’oppression chez mes semblables. Et aussi attaquer les dispositifs du pouvoir par le sabotage, le vandalisme.

LB : Ça me semble une recette pour se retrouver en prison en moins de temps qu’il ne le faut pour dire « insurrection ».

AA : Ça fait partie des risques de la ligne de fuite. Mais le fait que nous soyons toujours en mouvement, que nous soyons insaisissables pourrait sûrement nous offrir une certaine impunité. Après tout, le nomadisme offre l’avantage de pouvoir se soustraire du regard du Léviathan…

LB : Ouais.

AA : Yep.

LB : N’empêche que tu n’as toujours pas répondu à ma première question.

AA : Qui était?

LB : Comment concilies-tu tes convictions avec ce qui s’est passé aujourd’hui…

AA : Pourquoi est-ce que je devrais me sentir obligée de vivre en accord avec mes convictions?

LB : Peut-être parce que tu fais de ton mode de vie une stratégie pour réaliser tes idéaux, tiens!

AA : Tu as raison.

LB : Alors?

AA : Alors rien. Je ne sais pas. Tout ce que je sais, c’est que je suis lasse, si lasse… Lasse de me sentir isolée parce que je refuse de me sacrifier aux rôles sociaux qui me sont imposés.

LB : Difficile de devenir un grand individu, hein?

AA : On a la grandeur qu’on peut. La mienne est toute petite.

LB : Alors toutes tes salades sur l’individu fort qui n’a pas besoin des autres, ce n’était que des pirouettes intellectuelles?

AA : Je n’ai pas besoin des autres, Louis. Je les désire, c’est différent.

LB : Et en quoi est-ce différent?

AA : Je te désire, toi, Louis, comme je désire Simone, Lucifer et Stella. Comme je désire aussi Fido et tous les autres parce je brûle d’un feu ardent. Je brûle d’explorer de nouveaux agencements, de nouvelles façons d’aimer, de haïr, de me mesurer avec mes semblables. Je brûle de connaître les idées de ceux et celles qui veulent, comme moi, aller par delà les identités et les rôles sociaux. Et surtout, je brûle d’explorer ces idées avec ceux que je désire, avec mes amis, mes amantes.

LB : Et tout ça, bien sûr, en te confinant dans la marge.

AA : C’est là que tout commence. Un jour, la marge recouvrira peut-être toute la planète… En attendant, je veux cesser de vivre faiblement. Je veux commencer tout de suite à créer un monde dans lequel non seulement moi, mais tous mes semblables peuvent vivre selon leurs propres nécessités.

LB : Vivre.

AA : Oui. Vivre, enfin, pour de bon.

[Très long silence. Bruits de pas qui s’approchent.]

SB : C’est l’heure de partir, Anne. Il faut aller faire ta conférence.

AA : J’ai une meilleure idée, mon amour. Partons plutôt la vivre, là, maintenant.

[Fin de l’enregistrement.]