L’inconvénient principal d’être un fantôme est que la mémoire ne fonctionne jamais aussi bien qu’avant, au temps où l’esprit pouvait compter sur de la chair bien dense pour concentrer son attention. C’est bien embêtant, parce que je la suis partout où elle va, fidèlement, je guette chacun de ses gestes… mais je ne sais plus pourquoi.

Qui étais-je pour elle? Une mère? Une sœur? Une amie? À moins que je ne fusse une amante… Foutrencul! Si au moins il me restait un peu de moelle dans les os, je suis certaine que je le saurais, je le ressentirais immédiatement au plus profond de mon être. Malheureusement, je ne ressens plus grand-chose, à part les échos fossiles des passions qui ont jadis secoué ma carcasse, depuis longtemps disparue. Je reste donc près d’elle – parce qu’elle me manque, parce que je lui manque aussi, parce que quelque chose d’imprécis,  d’impalpable m’oblige à toujours être là.

Souvent, je vois son regard se fixer à des endroits où je ne suis pas. Chaque fois que ça se produit, elle murmure mon prénom – enfin, je crois que c’est le mien – alors je m’approche de son visage, dans l’espoir vain de sentir son souffle contre le mien. Ces moments sont toujours très courts: elle se retourne ensuite pour essuyer une larme avant même que j’aille le temps d’essayer de la toucher.

Elle s’échappe, je la poursuis, à la recherche de son parfum introuvable que je sais si chargé de souvenirs, et ce quelque chose d’autre qui me tarabuste et dont je ne me rappelle plus tout à fait.