Chaque semaine depuis quatre mois, je bourrais a boîte de suggestions de l’épicerie Buon Italia de billets doux pour Ennio. Ils étaient rédigés en mauvais italien, celui que seul Google translate est en mesure de fournir:

«Voglio il tuo corpo, Ennio!»
«Scopami Ennio!»
«Fammi succhiare il cazzo, Ennio!»
«Voglio essere nudo tra le tue braccia, Ennio!»

Je les écrivais de ma blanche main en recopiant fidèlement ce que je voyais à l’écran. Puis, je me rendais à cette épicerie de la petite Italie où il était commis, je traversais l’allée de l’huile d’olive, je passais devant le comptoir des fromages et, près de la porte menant à l’entrepôt, je fourrais mes lettres d’amour dans la boîte rouge. Mon crime étant accompli, je détalais en vitesse, le coeur battant la chamade et le sang saturé d’adrénaline.

J’adorais ça. C’était si bon d’agir comme une midinette en pâmoison, surtout après une séparation douloureuse qui avait fait de moi une mère célibataire en plein désert sentimental. C’était un cheap thrill, je l’avoue volontiers, mais cela avait au moins le mérite de me donner l’impression d’avoir une vie amoureuse.

On aurait cru que les employés de l’épicerie sortaient tout droit d’un film de Visconti. Ennio était évidemment le plus séduisant: basané, les yeux verts, la dégaine sur-virile et la voix grave, rocailleuse et enveloppante –  une voix qui me rendait folle. Chaque fois qu’il me disait « Buon journée à vous, sì?» après avoir mis ma mortadelle et mes gnocchis dans mon sac, il me transperçait de son regard de jade et mes jambes se mettaient à flageoler comme si le sol se dérobait sous mes pieds.

J’étais certaine que tous ses collègues le taquinaient au sujet des billets de son admiratrice anonyme. Surtout qu’ils devenaient de plus en plus cochons de semaine en semaine, au fur et à mesure que mon esprit s’échauffait. Je me demandais ce qui se passerait si j’étais prise sur le fait. Peut-être m’entraînerait-il sur-le-champ dans la salle des employés pour me baiser en levrette sur le parquet, juste à côté de la machine à espresso… ou alors, peut-être me ferait-il m’agenouiller derrière le comptoir de la charcuterie pour me mettre en bouche son salame milano, qui sait?

Puis vient ce jour tragique. Je glissais mon dernier billet dans la fente de la boîte quand un bras m’attrapa fermement par la hanche.

«VOUS !» cria une voix grave, rocailleuse et enveloppante. Mon coeur se mit à battre la chamade et mon sang se satura d’adrénaline: j’allais enfin savoir.