Je déteste les bagnoles. Je déteste le travail. Je déteste le centre-ville. Et surtout, je déteste attendre. Alors, imaginez comment je me sens quand je suis obligée d’attendre dans une Yaris garée dans un parking du centre-ville que ma chérie daigne quitter le bureau. Heureusement qu’il y a mon chéri pour me tenir compagnie… c’est d’ailleurs lui qui a aperçu Anais en premier, car moi, j’étais occupée à lui siphonner le bras de vitesse – on passe le temps comme on peut. Dès qu’il la vit, Pierre se rebraguetta à la hâte, et moi j’ouvris la portière pour la laisser s’asseoir sur le fauteuil avant. Je fis mine de l’embrasser, mais elle me stoppa net.
— Essuie-toi, tu as du foutre sur le coin de la bouche, me dit-elle.
— Ça ne te dérange pas, d’habitude, hein… et puis ce n’est pas du foutre, c’est du… comment dit-on « pre-cum » en français?
— On dit « liquide préséminal » et je t’en prie, mon quart de travail est terminé et je ne veux plus rien traduire jusqu’à demain matin.
Je m’installai à l’arrière et dès que Pierre eut démarré, Anais se immédiatement mit à râler.
— Quelle boîte minable! J’en ai plein le cul de ce job de merde !
— Quel est le problème? demanda Pierre.
— C’est ce connard de Sheldon ! Il ne manque pas une occasion de me tripoter ! Dans l’ascenseur, il a même sorti sa bite en me disant «How do you say “suck me off” in French ? » Mais pour qui il se prend, ce minable? Depuis qu’il a appris que je vis avec vous deux, il me prend pour une salope. Comment peut-il s’imaginer que je puisse être une Marie-couche-toi-là qui tombe la culotte pour un oui ou pour un non?
Pierre me regarda dans le rétroviseur et nous échangeâmes un regard inquiet. Voyant qu’il n’osait rien dire, je soupirai :
— Bien, tu sais, Anais, il est vrai que tu as…
— John ne compte pas, coupa Anais. Tout le monde finit par baiser avec son patron un jour ou l’autre.
— D’accord, mais il y a aussi le type des ressources humaines… celui que tu as sucé dans la salle de réunion…
— Ça ne compte pas non plus, répondit Anais sur un ton excédé. C’était avant d’être embauchée… c’est d’ailleurs comme ça que j’ai passé l’entrevue…
— Et il y a aussi la réceptionniste, non ? risqua enfin Pierre. Comment s’appelle-t-elle déjà? Lucie?
— Non : Leslie. Elle ne travaille même plus dans notre section, alors…
— Sans compter les deux livreurs, ajoutai-je. Tu ne m’avais pas dit qu’ils t’on fait une double pénétration sur les caisses de papier à photocopieuse?
— Shit, j’avais oublié… Sheldon m’a probablement surprise ce jour-là… dit Anais, pensive.
Après un long silence, Pierre ajouta:
— Chérie, je ne veux pas jouer les emmerdeurs, mais n’as-tu pas baisé avec Sheldon aussi?
— Peut-être une petite fois… ou deux…
— Comment dit-on «CQFD» en anglais ? lui demandais-je alors que Pierre éclatait de rire.







