Anarchie etc.

Ni dieu ni maître !
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Je donnais le bain à la Lou lorsque le téléphone sonna — le téléphone sonne toujours lorsqu’il y a de l’eau qui coule dans la maison, pour une raison qui m’échappe.

— Bonjour Madame, je m’appelle Sandra et je vous appelle au nom de la firme de sondage L… me dit la voix nasillarde au bout du fil.

— Et vous m’appelez au sujet des élections, n’est-ce pas? lui répondis-je en lui coupant la parole.

— Oui, madame. Si vous avez quelques secondes à me consacrer, nous aimerions connaître vos intentions de vote pour le scrutin provincial.

— D’accord, mais seulement si ça ne dure que quelques secondes. Car voyez-vous, ma fille prend son bain et…

— Ce ne sera pas long, je vous l’assure. Première question: «Combien de personnes en âge de voter habitent sous votre toit?»

— Une seule. Mais compte tenu de l’ampleur de la participation politique qu’on exige d’un électeur, je me demande pourquoi on refuse à ma petite de deux ans de voter.

— Ha! Vous êtes drôle, vous. Deuxième question: «Avez-vous décidé pour quel candidat vous avez l’intention de voter le 8 décembre prochain?»

— J’ai pris une décision, oui.

— Bien! Maintenant, la troisième question: Si des élections provinciales avaient lieu aujourd’hui, pour quel parti auriez-vous l’intention de voter? Serait-ce pour le Parti libéral de Jean Charest, le Parti québécois de Pauline Marois, l’Action démocratique de Mario Dumont, le parti Québec solidaire de Françoise David ou le Parti vert de Guy Rainville?

— J’ai l’intention de ne pas aller voter.

— Euh… n’avez-vous pas dit que vous aviez fait votre choix? Parce que si vous ne savez pas encore pour qui vous allez voter, je dois vous placer dans la catégorie des indécis.

— Je ne suis pas indécise. Je suis abstentionniste.

— Ah d’accord. Donc, vous allez voter pour l’Action démocratique du Québec. Quatrième question: «À qui faites-vous…»

— Je n’ai pas dit adéquiste. J’ai dit abstentionniste.

— Euh, c’est que… je n’ai pas ce parti sur ma liste.

— Ce n’est pas un parti. C’est un comportement électoral: celui de refuser d’aller se scrutiniser l’urne dans l’isoloir.

— C’est que nous n’avons pas de catégorie pour… disons que vous êtes indécise, d’accord?

— Si ça peut vous faire plaisir, répondis-je en soupirant, pendant que Lou, qui voulait sortir du bain, tirait ma manche de sa petite main mouillée.

— Parfait. Quatrième question: «À qui faites-vous le plus confiance pour gérer le gouvernement du Québec dans ce climat de crise financière et économique?»

— À Vincent Lacroix, l’ex-PDG de Norbourg.

— Quoi?

— Oui. Il serait trop occupé à se remplir les poches et faire la grosse vie pour gouverner. Alors forcément, il me laisserait tranquille. Croyez-moi, les politiciens corrompus et ceux qui ne pensent qu’à s’envoyer en l’air avec des stagiaires sont les meilleurs; ce sont les pervers que le pouvoir fait bander qui m’inquiètent.

— Ah d’accord. Je comprends donc que vous choisissez Françoise David. Dernière question…

— Ce n’est pas parce que Françoise est une femme qu’elle ne bande pas, Sandra.

— Dans ce cas, que répondez-vous?

— Je vous l’ai dit, Lacroix.

— Mais il est en prison!

— Comme nous tous, d’une façon ou d’une autre.

— Ça ne correspond à aucune catégorie. Je vais devoir vous inscrire dans «Ne sait pas — refuse de répondre».

— Je viens pourtant de vous répondre!

— Mais votre réponse n’est pas acceptable! Je dois bien la caser quelque part…

— Faites ce que vous voulez, mais faites-le vite. Ma fille commence à avoir la peau plissée comme sa grand-mère, à force de mariner.

— N’ayez crainte, il ne me reste qu’une seule question: «Est-ce que la décision de Jean Charest de déclencher des élections maintenant influencera votre vote le 8 décembre prochain? Si oui, est-ce positivement ou négativement?»

— Que les élections soient déclenchées maintenant, à Pâques ou à la Trinité ne change rien au fait que je n’irai pas voter.

— Donc: pas d’influence sur le vote…

— Inscrivez plutôt: «pas d’influence sur le refus d’aller voter».

— Cette réponse n’existe pas!

— C’est pourtant la mienne…

— Dans ce cas, je vais encore vous inscrire dans la catégorie «Ne sait pas — refuse de répondre».

— Grand bien vous fasse! soupirai-je en enveloppant Lou, grelottante, dans une serviette de bain. Est-ce que c’est tout?

— Oui Madame. La firme de sondage L… vous remercie d’avoir pris le temps de répondre à ce sondage et ainsi d’avoir contribué positivement à la vie politique de notre nation, me dit-elle sur un ton monocorde avant de raccrocher.

Songeuse, j’aidai ma fille à enfiler son pyjama. Je savais déjà que j’étais marginale, mais grâce à ce sondage, je sais dorénavant où je me situe: dans la marge d’erreur.

Des amis à moi qui viennent d’avoir leur premier enfant se sont achetés une minifourgonnette. Ce qui, en soit, est dans l’ordre naturel et nord-américain des choses : d’abord, on forme un couple, ensuite, on tombe en cloque, on s’hypothèque une maison en banlieue et après, on se lance dans l’achat d’un véhicule familial dont la livraison précède de quelques jours l’accouchement. Ne reste plus ensuite qu’à se marier, se procurer un chien, des appareils électroménagers, un cinéma-maison et des anxiolytiques à profusion pour oublier la dépression nerveuse et voguer tranquillement sur le long fleuve tranquille du bonheur. Sur cette minifourgonnette, le concessionnaire à eu l’idée géniale d’apposer un autocollant arborant fièrement le slogan de son commerce: «La famille et l’amour, des valeurs sûres!». Lorsque je fis remarquer la chose à ma copine, elle fit la moue et me dit: «Je sais, c’est horrible d’associer des valeurs si belles et si fondamentales à un vulgaire paquet de tôle motorisé!»

Je n’ai pas osé la contredire, mais il est flagrant selon moi que ce n’est pas elle qui a raison mais bien Toyota Gatineau. Le consumérisme, la famille et l’amour sont bel et bien des institutions inextricablement liées, des mécanismes de pouvoir donc le but principal est de nous asservir. Si nous voulons vraiment nous réapproprier nos vies dans leur totalité, si nous voulons vraiment libérer nos désirs des griffes de la peur et de la domination, il est nécessaire de s’attaquer à ces institutions qui peuvent nous sembler à priori éternelles et immuables. Il faut s’y attaquer et les détruire comme nous le ferions avec toutes les autres institutions qui nous asservissent.

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Parfois, je me demande quelle serait l’attitude de mes contemporains par rapport à l’esclavage s’il n’avait pas été aboli au XIXe siècle.

(Vous allez me dire, avec raison, que l’esclavage existe toujours — pas besoin de chercher bien longtemps pour trouver des esclaves, on n’a qu’à penser aux «aides domestiques» et aux «danseuses exotiques» immigrantes de ma ville — mais prenons quand même pour acquis, pour les besoins de ma démonstration, qu’il ait été effectivement aboli.)

Imaginons que les esclaves, au lieu d’adopter la seule attitude saine d’esprit (qui consiste à s’enfuir dès que l’occasion se présente pour cesser d’être des esclaves) aient plutôt décidé de former des syndicats. Les esclaves auraient fort probablement réussi, à force de luttes épiques et tragiques, à améliorer leur sort. Ils auraient obtenu des congés, la diminution des coups de fouet, l’amélioration de leurs logements, de leur nourriture, peut-être même la possibilité de choisir avec qui ils peuvent se marier. Avec un peu de chance, ils auraient aussi pu former des partis politiques défendant leurs intérêts, agissant au nom de la classe esclave et faisant d’elle l’agent historique du changement social. Les esclaves auraient fini par chérir leur situation et même craindre de la perdre, de subir l’exclusion et de rejoindre les rangs du lumpen-esclavage. Bref: ils seraient devenus les premiers défenseurs de l’esclavagisme par leur incapacité d’imaginer un monde débarrassé du travail servile.

Serait-ce possible que nous souffrions du même manque cruel d’imagination en ce qui concerne le travail salarié? Serait-ce parce que le travail tue en nous toutes nos facultés à imaginer une vie par delà le travail?

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Lui: Être conservateur, c’est croire en un ordre transcendant, à un corps de lois naturelles appelé à régir la société ainsi que la conscience des individus.

Moi: Vous savez ce que je pense de la transcendance.

Lui: Et vous êtes profondément dans l’erreur.

Moi: Mais il y a un autre truc qui ne fait pas de sens: vouloir revenir en arrière, dans le passé, et s’y maintenir désespérément. Basculer avant 1789, retourner à la chrétienté médiévale.

Lui: Pas du tout. Vous n’y êtes absolument pas.

Moi: Expliquez-moi, alors.

Lui: Cet ordre transcendant nous a été transmis par la tradition; son ancienneté est gage de vérité. Nous ne voulons pas effacer le 19e et le 20e siècle et faire renaitre le temps des cathédrales, mais faire perpétuer sa vérité, sa justesse, dans le présent. Maintenir ses valeurs, son organisation sociale.

Moi: Perpétuer dans le présent ce que vous considérez comme étant le meilleur du passé, c’est ça?

Lui: C’est ça.

Moi: Dans ce cas, je suis plus conservatrice que vous.

Lui: Tiens donc!

Moi: Oui. Parce que si je me fie à votre logique, je suis une conservatrice du paléolithique.

«Seuls aux coudes des hommes libres
s’accrochent les bracelets de combat
pour trancher et briser la nuque du pouvoir.»

(Hawad, Le coude grinçant de l’anarchie)

Le nomadisme — du moins dans l’attitude — est essentiel à l’autonomie. Le nomadisme est le refus de la permanence. Nomadisme et insurrection sont inextricablement liés.

Lorsque tout le temps et l’espace sont formellement dominés par l’ordre hiérarchique et ses dispositifs de pouvoir, l’autonomie dépend de l’invisibilité. Le secret de l’invisibilité est le mouvement ininterrompu, continuel. Il faut trouver les failles de l’ordre établi, celles qui sont à l’abri du regard de l’État et du capital. Il faut défier le spectacle avec sa propre créativité autonome, et disparaître avant que les dispositifs de pouvoir puissent éliminer ce défi. Ce nomadisme n’exige pas nécessairement le déplacement des corps dans l’espace, mais il exige d’être insaisissable, fluctuant, de toujours échapper aux rôles sociaux, de toujours éviter d’être nommé, identifié, classé. Le nomadisme véritable accroît toutefois les chances de réussite; plus grande est la superficie parcourue, plus grandes sont les possibilités de rupture radicale, les probabilités de découverte de nouvelles failles, les possibilités ludiques de libération des désirs. Dans le contexte d’un tel nomadisme, les zones sédentaires, soumises de façon permanente à la domination du spectacle, peuvent être subverties par les insurgés nomades, libérées de façon temporaire, utilisées de façon défiante comme un coin enfoncé dans les lézardes d’un mur qui s’effrite.

*  *  *

Dans le dernier tiers de Mille plateaux, Deleuze et Guattari, développent l’étrange concept de machine de guerre, qui désigne pour les auteurs toute formation collective constituée en dehors des structures étatiques du champ social: groupes, bandes, sociétés secrètes, groupuscules et ainsi de suite.

En se basant sur les travaux de Georges Dumézil sur la mythologie indo-européenne, Deleuze et Guattari expliquent que la guerre (Indra) est située à l’extérieur des deux pôles de violence accessibles à l’État: celui du despote (Varuna, qui opère par capture magique et immédiate) et celui du législateur-juriste (Mitra, qui s’approprie une armée mais en la soumettant à des règles institutionnelles). Paradoxalement, la machine de guerre n’a pas pour but ou pour objet la guerre, de la même façon que la volonté de puissance nietzschéenne ne prend pas la puissance pour objet et ne «veut» pas la puissance. Elle est même créatrice — visant la construction et l’occupation nomade d’un espace propre — plutôt que destructrice, lorsqu’elle n’est pas reprise à son compte par l’État pour servir ses mécaniques de violence et de contrôle.

L’espace propre à la machine de guerre est l’espace «lisse», en opposition à l’espace «strié» de l’État. L’espace lisse du nomade est un espace sans points, sans trajets, sans perspective ni contour, comparable à un désert ou à un océan, fait d’ambiances et de relations. L’État n’a quant à lui de cesse de strier cet espace, le parcourir de chemins fixes, de directions constantes qui limitent la vitesse, règlent la circulation, permettent la «capture des flux» — argent, populations, marchandises. Or, les mécanismes de normalisation de l’espace strié sont menacés par la machine de guerre, de manière tantôt visible et spectaculaire (émeutes, guérilla, révolution), tantôt souterraine et clandestine (par des machines philosophiques et artistiques, ou par l’insurrection).

Selon Deleuze et Guattari, il existe donc une guerre sans arme, que les nomades pratiquent depuis toujours — une guerre à laquelle nous sommes invités à participer. Lutter contre les dispositifs de pouvoir, c’est créer le mouvement, être en mouvement, suivre la route de ses devenirs, la route tracée par nos productions de désir.

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De tous les rêves de gamine, il n’y en a plus qu’un seul qui occupe encore toutes mes pensées et en qui je place toutes mes espérances: celui de devenir Fifi Brindacier.

Fifi est mon idole, mon maître à penser, mon modèle en tout. Fifi se moque des identités et rôles sociaux, et surtout des identités sexuelles. Elle n’a peur de rien, parle fort, aime la bagarre et la mécanique auto, grimpe aux arbres, se bat à l’épée, porte une jupe, des bas et un porte-jarretelle, elle coud, elle fait le ménage et régale les enfants avec ses talents de cuisinière. Fifi n’a que faire des canons de beauté: elle porte ses taches de rousseur comme un étendard malgré les objections de la vendeuse de crème de beauté. Elle est apatride, a fait le tour du monde, est de nulle part et de partout à la fois. Elle est inclassable, irréductible à toute caractérisation. Sans oublier qu’elle est une fille qui se prénomme Fifi, ce qui au Québec ajoute une incertitude troublante et délicieuse quant à sa sexualité.

Fifi est irrécupérable. Elle trace avec audace et maestria son plan d’émancipation, l’expérimentant au jour le jour en évitant toutes les tentatives de rabattement. Pourtant, tous les dispositifs de pouvoir essaient continuellement de l’attraper, de l’enchaîner, de la ramener à l’ordre: tante Percilla qui complote avec les dames patronnesses du voisinage pour l’envoyer à l’école, les flics qui veulent la placer de force à l’orphelinat, les cambrioleurs qui veulent attenter à sa personne et à son or. Fifi les ridiculise tous grâce à sa perspicacité, son inventivité et sa force prodigieuse. On ne peut l’imaginer pas l’imaginer soumise à une famille, une église, une patrie, un parti. Les adultes ne font tout simplement pas le poids contre elle.

Fifi est une rebelle, une adepte des stratégies insurrectionnelles. Elle provoque des situations, transforme chaque territoire qu’elle traverse en zone autonome temporaire. Dans sa Villa Drôlederepos — qui a tout d’un squat autogéré —, elle vit avec des individus choisis par affinité: monsieur Nilsson et l’oncle Alfred — qui non seulement sont d’excellents partenaires mais aussi des animaux doués de raison, ce qui vous l’avouerez, ne rend la chose que plus réjouissante. La Villa est située dans les failles de l’ordre capitaliste, étatique et patriarcal, à l’extérieur du système marchand. On n’y travaille jamais et la production se fait sur un mode ludique, grâce à son arbre où pousse le chocolat et la limonade et surtout sa valise remplie non pas d’argent, mais de «doublons espagnols», un «trésor» symbole des ressources de la terre prises sur le tas et consommées selon les besoins. Tous ceux qui habitent ou qui transitent dans la villa ne sont déterminés que par leurs propres nécessités, que par ses propres désirs. Fifi mange ce qui lui plaît, se couche et se lève à l’heure qui lui plaît, se pend au lustre du salon, s’habille comme bon lui semble, se laisse guider par ses désirs et sa fantaisie et enjoint ses amis Tommy et Annika à faire de même.

Fifi est une théoricienne subversive. Elle ne cesse d’inventer de nouvelles situations, de nouvelles possibilités d’agencement grâce à sa créativité phénoménale. Par exemple, elle retourne l’institution scolaire comme une vulgaire chaussette en disant préférer les écoles d’Argentine où «on mange continuellement des friandises» grâce à «un long tuyau qui va directement de la fabrique de bonbons à la salle de classe et qui en déverse tout le temps» ce qui fait que «les élèves ont comme ça toujours de quoi s’occuper». Et lorsque son amie Annika lui dit que c’est vilain de mentir, elle se fait gronder par son frère qui lui fait remarquer que «Fifi ne ment pas pour de vrai. Elle invente!» Fifi ment car elle invente, elle crée sa propre vie selon ses propres termes et, en agissant ainsi, elle enfonce un coin dans la muraille déjà lézardée de l’ordre hiérarchique et dominateur.

Et surtout, Fifi est une enfant. Elle n’attend pas de grandir, d’être sage, de connaître les tables de multiplication, d’être mariée ou de briguer la mairie pour vivre selon ses propres désirs selon ses propres nécessités. Elle le fait immédiatement, avec ses propres moyens, en s’adaptant stratégiquement aux situations, elle va jusqu’au bout d’elle-même, ce qui fait d’elle la fillette la plus maligne et la plus forte du monde.

Il y a bien longtemps que je mes neuf ans se sont envolés et portant, encore aujourd’hui, je n’ai qu’une ambition: vivre ma vie comme le ferait Fifi Brindacier.

Il existe des endroits où nous sommes perpétuellement sous surveillance, où chaque moment est contrôlé, où nous sommes tous objets de soupçons, où nous sommes tous sont considérés comme des criminels. Je parle de la prison, évidemment. Mais depuis un certain 11 septembre, cette description s’applique à un nombre croissant de lieux publics : les métros, les centres commerciaux et les centres-villes sont sous surveillance vidéo; des agents de sécurité patrouillent dans les écoles, les hôpitaux, les musées; on doit se soumettre à la fouille dans les aéroports; les hélicoptères de la police survolent quotidiennement les villes et même les forêts à la recherche de criminels. La logique de la prison, qui est celle de la surveillance, du contrôle et de la punition, devient graduellement celle de la gestion de l’ensemble de la société.

Ce processus d’emprisonnement de la société est imposé grâce à la peur, au nom de notre besoin de protection — contre les criminels violents, contre les drogués et surtout contre les terroristes, ces fanatiques sauvages qui en veulent à notre mode de vie. Mais qui sont vraiment ces criminels, qui sont vraiment ces monstres qui menacent chaque instant de nos vies de citoyens terrorisés? Pas besoin de réfléchir bien longtemps pour répondre à une telle question: aux yeux de nos dirigeants, nous sommes les criminels, nous sommes les terroristes, nous sommes les monstres. Qui d’autre après tout est surveillé inlassablement? Qui d’autre se fait filmer sans cesse par les caméras de sécurité? Qui d’autre subit les fouilles et les contrôles d’identité? Nous sommes les terroristes et seule la peur nous empêche de constater cette simple évidence.

La peur est devenue telle que nous sommes maintenant sollicités — sur une base volontaire, pour le moment — pour faciliter notre propre surveillance. Mon exemple favori est la puce Digital Angel, fabriquée depuis 2000 par la société américaine Applied Digital Solutions (ADS), permet l’identification et la localisation par satellite des individus. Il s’agit d’une puce électronique de la taille d’un grain de riz, implantée sous la peau, qui est capable de renvoyer des informations biologiques sur son porteur (température du corps, rythme cardiaque, etc.) et de donner sa position grâce au GPS. Des hôpitaux américains encouragent déjà les patients à se faire greffer la puce d’ADS dans le but d’éviter les risques d’erreur dans l’identification et le traitement des malades, mais aussi pour assurer une surveillance médicale à distance avec envoi automatique d’une alerte au médecin en cas de problème. Je pourrais aussi vous parler des programmes de dénonciation organisés par les différents paliers de gouvernement pour encourager et récompenser la délation, mais cette pratique rappelle si cruellement l’environnement carcéral que ça me fait mal de simplement l’évoquer.

Tout ceci est anecdotique, un simple portrait de la prison sociale qui a été érigée autour de nous. Mais pour comprendre réellement la situation, pour pouvoir la combattre efficacement, il faut pousser un peu plus loin l’analyse. Il faut comprendre que la prison et la surveillance dépendent de l’idée de l’existence du crime, et il faut comprendre que l’existence du crime dépend de l’idée de la loi.

La loi est considérée par tous comme une réalité objective grâce à laquelle les actions des citoyens d’un État peuvent être jugés. Tous sont égaux devant la loi, un genre d’égalité qui, comme le disait ironiquement Anatole France, interdit aux riches comme aux pauvres de coucher sous les ponts. Devant la loi, nous sommes tous égaux simplement parce que nous sommes des abstractions, des fictions sans individualité, sans émotion, sans désirs, sans besoins.

L’objectif de la loi est d’ordonner la société. S’il est nécessaire de réglementer une société, c’est que cette société ne répond pas aux besoins ou empêche la réalisation des désirs d’une bonne partie des individus en son sein. La loi est imposée à la majorité par ceux qui l’inventent. Bien sûr, une telle situation ne peut advenir que lorsqu’une inégalité bien particulière est présente dans une société humaine: l’inégalité d’accès aux conditions qui permettent de créer sa propre vie selon ses propres termes. Pour les individus situés dans les échelons supérieurs de la hiérarchie, l’inégalité sociale est génératrice de propriété et d’autorité. Pour ceux qui occupent les strates inférieures, elle génère plutôt la pauvreté et la sujétion. La loi est le mensonge qui transforme l’inégalité sociale en égalité qui sert les maîtres du monde.

Si tous et chacune avaient accès à la plénitude de ce qui est nécessaire pour s’accomplir et ainsi créer leur propre vie selon leurs propres désirs et nécessités, une abondance de différences fleurirait. Une multitude de rêves et de désirs pourraient s’exprimer dans un spectre infini de passions, d’attractions et de répulsions, de conflits et d’affinités. Dans cette condition où tous seraient débarrassés de l’autorité, de la propriété et de la domination hiérarchique, la sublime et terrible inégalité individuelle pourrait enfin s’exprimer.

Au contraire, lorsque les individus sont soumis à l’inégalité à l’accès aux conditions de vie — c’est-à-dire où la vaste majorité des gens ont été dépossédés de leur propre vie — tous deviennent égaux, puisque tous deviennent des abstractions, c’est-à-dire rien. Et ça s’applique même à ceux qui jouissent de la propriété et de l’autorité puisque leur statut social n’est pas basé sur ce qu’ils sont en tant qu’individus, mais sur ce qu’ils possèdent. La propriété et l’autorité — qui sont toujours liés à un rôle social et non à un individu — voilà tout ce qui importe dans cette société. L’égalité devant la loi sert les dirigeants précisément parce qu’elle maintient l’ordre qu’ils dirigent. L’égalité devant la loi masque l’inégalité sociale précisément parce qu’elle sert à la maintenir.

Mais, bien sûr, la loi ne fait que maintenir l’ordre social avec des mots. Le mot et la lettre de la loi n’auraient aucun sens sans la force physique qui vient l’appuyer. Cette force physique s’exerce grâce aux institutions de surveillance, de contrôle et de punition que sont la police, la justice et les prisons. L’égalité devant la loi n’est qu’une mince couche de vernis qui cache maladroitement l’inégalité de l’accès aux moyens de créer notre propre vive selon nos propres termes. Ce vernis s’écaille fréquemment, continuellement, et le contrôle social ne peut être assuré que par la force et par la peur.

Du point de vue des maîtres du monde, nous ne sommes rien d’autre que des criminels réels ou potentiels, nous sommes tous des monstres menaçant leur mode de vie parce que nous sommes tous capables de voir à travers le voile de la loi, parce que nous sommes tous capables de choisir d’en faire fi et de s’accaparer quand l’occasion se présente des moments de notre vie qu’on nous a volé. La loi nous rend égaux en faisant de nous des criminels. Il est ainsi logique que l’ordre social qui a produit la loi universalise la surveillance et la punition au même moment qu’elle transforme le monde en un immense centre commercial.

Il est inutile de réformer les lois pour les rendre plus juste. Il est inutile de contrôler la police pour éviter les bavures. Il est inutile de vouloir réformer le système carcéral, puisque chaque réforme ne fait que renforcer le système, ajouter de nouvelles lois, ajouter de nouveaux flics, de nouvelles prisons. Il n’y a qu’une façon de répondre à la transformation du monde en geôle et c’est de prendre la ligne de fuite. Les prisonniers ne veulent pas réformer leur prison; ils veulent s’en échapper. Il faut attaquer cette société en prenant les moyens de vivre immédiatement notre vie selon nos propres termes, selon nos propres désirs.

Depuis les premières étincelles de la flambée de xénophobie aberrante qui accompagne les travaux de la Commission Bouchard-Taylor, j’ai pris la (mauvaise) habitude d’aller porter la contradiction sur les blogues de plusieurs sympathisants de ADQ (mais aussi du PQ, qui semblent brûler d’envie de profiter eux aussi de la manne identitaire). Évidemment, mes arguments ne les ont guère impressionnés. Mais ce qui m’a frappé, c’est que la plupart du temps ils n’ont même pas daigné y répondre et se contentés de me répéter leurs slogans et leurs formules dénigrantes habituelles (dont le célébrissime gogauche, qui revient comme un mantra dans leurs fulminations).

L’exercice m’a fait réfléchir sur la pertinence de participer à des débats et même de simplement discuter avec des idéologues butés. J’ai de plus en plus tendance à croire, à l’instar de Foucault, que derrière les vérités se trouvent des idiosyncrasies, des positions de style et de vie. Que, pour moi comme pour les autres, ce ne sont pas les arguments rationnels qui créent les positions de vérité, mais plutôt les positions de vérité qui créent le désir de se doter d’arguments rationnels pour les défendre et les justifier. L’argument rationnel n’est finalement qu’une fioriture, qu’un accessoire qui ne réussira que très rarement (sinon jamais) à modifier la position de vérité de son adversaire. Évidemment, il est possible d’opposer une perspective à une autre, comme il est possible de jouer sa propre idiosyncrasie contre celle de son voisin. Mais en discuter me semble maintenant foncièrement futile, puisque ces positions sont par essence incommensurables.

«Le contrôle de la morale et de la logique nous ont infligé l’impassibilité
devant les agents de police — cause de l’esclavage.»

(Tristan Tzara, Manifeste Dada 1918)

J’habite en Amérique du Nord — au Québec, pour être plus précise — un endroit de la planète où les anarchistes se font rares. Mais, la chance aidant, il m’arrive d’en rencontrer et je suis chaque fois surprise de constater à quel point les anars conçoivent l’anarchie comme un principe moral. Certains vont jusqu’à considérer l’anarchie comme une sorte de déité à qui ils ont consacré leur existence — confirmant de ce fait mon sentiment que ceux qui veulent réellement expérimenter l’anarchie doivent se dissocier autant qu’ils le peuvent de l’anarchisme.

Par exemple, je connais un gentil anar, tout ce qu’il y a de plus anticonformiste, qui m’a déjà dit sans même tiquer que pour lui, l’anarchie est «le refus par principe d’user de la force pour imposer sa volonté aux autres». Ceci implique que la domination n’est finalement rien d’autre qu’une question de décisions morales individuelles plutôt qu’une question de relations et de rôles sociaux. Ce qui revient à dire que nous sommes tous en position égale d’exercer notre domination sur les autres et que nous devons tous et chacun nous plier à une stricte autodiscipline pour éviter de le faire. Au contraire, si nous admettons que la domination est une question de relations et de rôles sociaux, ce principe moral devient parfaitement absurde, un moyen de distinguer les élus des damnés. Pis encore, cette définition morale de l’anarchie place les anars dans une position de faiblesse désespérée, les désarme littéralement dans une lutte déjà inégale contre l’autorité. Toutes les formes de violence contre les individus et la propriété — les grèves générales, le vol à l’étalage et même des activités aussi bénignes que la désobéissance civile — constituent des moyens d’user de la force pour imposer sa volonté aux autres. Refuser d’user de la force pour imposer sa volonté, c’est accepter de devenir complètement passif; c’est accepter de devenir un esclave.

Si l’anarchie signifie de s’imposer une règle de conduite stricte pour contrôler sa propre vie, dans ce cas l’anarchie est une antilogie sans intérêt.

L’anarchie n’est pas un principe moral mais une situation, un état d’existence où l’autorité n’existe pas et le pouvoir de contrôler est éliminé. Une telle situation ne garantit rien — même pas sa propre pérennité — mais offre la possibilité à chacune d’entre nous de créer notre propre vie en accord avec nos propres désirs et nos propres passions plutôt que de se conformer aux exigences identitaires et comportementales de l’ordre social. L’anarchie n’est pas le but de la révolution; c’est la situation qui rend le seul genre de révolution qui m’intéresse possible, un soulèvement d’individus voulant créer leur vie pour eux-mêmes et détruisant tout ce qui fait obstacle à ce processus. C’est une situation hors du champ de l’éthique, une situation qui nous présente le défi amoral de vivre sans contraintes.

Puisque l’anarchie est par définition amorale, l’idée kropotkinienne de morale anarchiste m’est hautement suspecte. La morale est un système de normes et de valeurs qui sert à départager le bien du mal. Elle implique l’existence d’un absolu qui doit régler leur existence et leurs comportements. Que la morale soit religieuse, kantienne ou utilitariste, qu’elle soit celle de Rawls, de Nozick, de Jonas ou de Taylor, elle se situe toujours à l’extérieur et au-dessus des individus. Dieu, la Patrie, l’Humanité, la Prospérité, le Bien commun, la Justice, l’Environnement, l’Anarchie et même l’Individu (comme principe) sont toujours des abstractions — Stirner dirait des fantômes — des idées générales en tant qu’elles se présentent comme des réalités à part entière, comme des réalités supérieures à l’individu. Or, les idées ne sont que des produits de la faculté d’abstraction et de généralisation de l’être humain. Elles sont donc ses propres créatures et, par le fait même, inférieures à leur créateur. Le drame, c’est qu’une fois que ces idées sont constituées, elles sont détachées artificiellement de leur auteur qui les place au-dessus de lui. C’est la séparation entre le fantôme et l’individu qui donne son sens à ce que l’on nomme le sacré (sacer en latin, qui signifier «coupé, séparé»). Est sacré tout ce qui est séparé de l’individu et placé au-dessus de lui. Si les idées sont miennes, je peux me battre pour les défendre. Mais en me battant pour elles, c’est en réalité pour moi-même que je me bats, pour ce qui m’appartient et non pas pour une cause extérieure à moi, un principe moral auquel je dois me sacrifier.

Moralité et jugement sont indissociables. La critique — même acerbe, même virulente — est essentielle à l’élaboration et à la rectification de notre analyse et notre pratique rebelle, mais le jugement doit être absolument éradiqué. Le jugement de valeur classe les individus en deux catégories: coupable et non coupable. Or, la culpabilité est une des armes les plus puissantes de la répression. Lorsque nous jugeons et nous condamnons les autres et nous-mêmes, nous agissons pour supprimer la révolte — ce qui est exactement le rôle de la culpabilité. Évidemment, cela ne signifie pas que nous ne devrions pas détester ou même souhaiter la mort de quiconque. Cela veut plutôt dire que nous devons reconnaître ces sentiments comme une passion personnelle et non un élan moral. La critique radicale naît des expériences réelles, des activités, des passions et des désirs des individus et a pour objectif de libérer l’esprit de révolte. Le jugement provient quant à lui de principes et d’idéaux situés à l’extérieur de nous-mêmes; son objectif est de nous enchaîner à ces idéaux. Chaque fois que des espaces et des moments anarchiques ont pu exister, le jugement a eu tendance à disparaître temporairement, libérant ainsi les gens de la culpabilité, comme lors de certaines émeutes où des gens qui toute leur vie ont appris et intériorisé le caractère sacré de la propriété se mettent à piller joyeusement. La morale a besoin de la culpabilité; la liberté exige son élimination.

Mais ce n’est pas tout. La morale est aussi une source de passivité. Au cours de ma trop courte vie, j’ai pu étudier plusieurs situations anarchiques à grande échelle et même vivre personnellement quelques petites bribes limitées et fugaces d’anarchie. Chaque fois, l’énergie finit par se dissiper et la plupart des participants retournent à la non-vie qui était la leur avec l’insurrection. Ces événements montrent que, malgré la puissance du contrôle social, il y a toujours possibilité d’adopter la ligne de fuite. Mais le flic dans notre tête — la morale, la culpabilité et la peur — est toujours là, jour et nuit, à nous surveiller. Chaque système moral, même les plus libéraux, établit par nature des limites à nos possibilités, des contraintes à nos désirs. Ces limites n’ont rien à voir avec nos propres capacités; elles proviennent d’abstractions qui ont pour fonction de nous empêcher d’explorer notre potentiel. Dans le passé, lorsque l’anarchie s’est présentée, le flic dans notre tête a toujours épouvanté les rebelles, a toujours pu les dompter, les mater et les obliger à battre en retraite, à retourner bien sagement dans la sécurité de leur cage. Et l’anarchie a toujours disparu.

Cette constatation est cruciale puisque l’anarchie n’apparaît pas comme ça, de nulle part. Elle naît de l’activité de gens frustrés par leur non-vie. Il est possible pour chacun d’entre nous à n’importe quel moment de créer une telle situation. Évidemment, un tel geste serait la plupart du temps tactiquement idiot, mais ça n’enlève rien à sa possibilité. Pourtant, nous semblons tous et toutes attendre patiemment que la liberté nous tombe du ciel — et lorsque la situation se présente, nous n’arrivons jamais à faire durer l’expérience bien longtemps. Même ceux et celles d’entre nous qui ont consciemment rejeté la morale sont hésitants, s’arrêtent pour examiner chaque geste et chaque action, terrorisés par les flics même s’il n’y a pas l’ombre d’un flic dans les parages. La morale, la culpabilité et la peur agissent comme un flic dans notre cervelle en détruisant notre spontanéité, nos passions, notre capacité même à vivre pleinement notre vie.

Ce salaud de flic va continuer de supprimer notre désir de vivre et notre révolte jusqu’à ce que nous apprenions à prendre des risques. Je ne dis pas qu’il faut prendre des risques stupides — aboutir en prison ou à l’asile n’est pas ce que je considère comme une expérience libératoire — mais sans risque, il ne peut avoir d’aventure; il ne peut tout simplement pas y avoir de vie. L’activité qui naît de nos passions et de nos désirs et non de tentatives de se conformer à certains principes et idéaux ou encore à se conformer aux normes d’un groupe particulier (même anarchiste!) est la seule façon de créer une situation anarchique, la seule façon de s’ouvrir à une vie limitée uniquement par nos propres capacités. C’est la seule façon d’aller au bout de nous-mêmes.

Évidemment, ceci exige que nous apprenions à exprimer librement nos passions, un talent qui ne peut être développé que par la pratique. Lorsque nous ressentons du dégoût, de la colère, de la joie, du désir, de la tristesse, de l’amour ou de la haine, il est impératif de l’exprimer. C’est loin d’être facile. La plupart du temps, lorsque vient le temps de le faire, j’adopte moi-même les comportements dictés par mon identité et le contexte social dans lequel je me trouve. Quand j’entre dans un magasin, je suis submergée de dégoût pour tout le processus des relations économiques, mais je paie et je remercie poliment le commis avec qui j’entre en transaction. Si au moins je lui offrais mon meilleur sourire pour couvrir un vol à l’étalage, ce serait plus rigolo, puisque j’utiliserais mon intelligence et mon charme pour obtenir ce que je désire. Mais non, je ne fais que me plier aux ordres du flic dans ma tête. N’ayez crainte, je me soigne; mais il me reste tellement de chemin à parcourir! J’essaie de plus d’agir selon mes pulsions spontanées sans me soucier de ce que les autres vont penser de moi, de laisser libre cours à mon imagination, à ma créativité. Je ne suis pas assez sotte pour croire qu’agir ainsi me rendra infaillible ou m’empêchera de faire des erreurs regrettables. Mais je suis certaine de ne jamais commettre des erreurs aussi funestes que celles que l’on fait lorsqu’on accepte l’existence de mort-vivant que l’obéissance à l’autorité, ses règles et sa morale engendrent. Je le répète: la vie sans risque, sans la possibilité de commettre des erreurs, n’est pas la vie. Ce n’est qu’en prenant le risque de défier toutes les autorités que nous pouvons espérer vivre pleinement.

Je refuse toutes les contraintes qui pèsent sur ma vie. Je veux que soient ouvertes toutes les possibilités pour que je puisse créer ma propre vie, en tout temps. Ce qui signifie saboter tous les rôles sociaux et abandonner la morale. Quand un anarchiste ou un quelconque révolutionnaire se met à me prêcher ses principes moraux — que ce soit la non-violence, l’écologie, le communisme, le militantisme ou même le plaisir obligatoire — j’entends un flic ou un curé, et je n’ai rien à faire avec ce genre d’individu, à part bien sûr les défier.

J’ai assez de flics dans ma tête — sans compter ceux qui grouillent dans les rues — pour avoir envie d’en inviter d’autres, même s’ils sont anarchistes patentés et vaccinés.

« Dans une société qui abolit toute aventure, la seule aventure possible est l’abolition de la société. »
(Graffiti de Mai 1968)

La plupart des anars s’accrochent à l’idée de créer une société «nouvelle» ou «libre». Mais bien peu d’entre eux osent remettre en cause l’idée même de société.

Le concept de société est amorphe, vague — et surtout beaucoup plus difficile à appréhender que ces manifestations institutionnelles comme l’État, le gouvernement, l’Église, la famille, le capitalisme et ainsi de suite. Il est si enraciné dans notre psyché que le remettre en question nous donne l’impression de remettre en cause notre propre nature. «L’Homme est un animal social», disait Platon; si on enlève le social, il ne reste plus que l’animal… Or, c’est précisément pour cette raison qu’il faut selon moi remettre cette idée en question; se libérer des carcans identitaires et des rôles préconçus qui répriment nos désirs peut très bien exiger non seulement la transformation de la société, mais son abolition pure et simple.

Par société, j’entends le même phénomène qui a été conceptualisé par la sociologie et l’anthropologie, c’est-à-dire l’ensemble des individus entre lesquels s’établissent des relations durables, réglées par des lois et des codes de conduite. J’entends ce tout supérieur à la somme de ses parties, à l’ensemble de tous ces individus qui se trouvent perpétuellement en situation de dépendance mutuelle — autrement dit, d’êtres qui ne peuvent être complets en eux-mêmes. La société, c’est un système de relations entre des êtres qui agissent (ou qui sont considérés) comme des acteurs jouant un rôle dans le but de reproduire le système et de se reproduire eux-mêmes en tant qu’individus sociaux.

La dépendance sociale est à distinguer de la dépendance biologique — celle des enfants, en particulier. La dépendance biologique de l’enfant cesse lorsque celui-ci a acquis la mobilité et la coordination psychomotrice, vers l’âge de cinq ans pour la plupart des individus. Pendant ces cinq années cruciales, les relations sociales au sein de la famille agissent pour réprimer les désirs de l’enfant, pour lui instiller la peur du monde et étouffer son individualité libre et créatrice sous les couches et les couches de blindage et ainsi faire de lui un individu social, un être dépendant qui n’a d’autre horizon que de frotter à ses semblables jusqu’au dégoût, jusqu’à la nausée, jusqu’au bout de la haine. Toutes les relations sociales ont comme base cette incomplétude originelle créée par la répression de nos passions et de nos désirs; elles sont nées de notre besoin des autres, pas de notre désir des autres. Nous nous utilisons les uns les autres en tissant des liens qui sont inévitablement, à un degré ou à un autre, des relations hiérarchiques, des relations de maître et d’esclave condamnées à devenir conflictuelles, voire violentes, et surtout gouvernées par le ressentiment. Comment ne pas mépriser ceux que l’on utilise et haïr ceux qui nous dominent?

La société ne peut exister sans les rôles sociaux — voilà pourquoi la famille et une forme ou une autre d’éducation-dressage sont des éléments essentiels de toute société. L’individu social n’assume pas un rôle unique, mais agrège plusieurs rôles qui créent ce fameux blindage trop souvent confondu avec la personnalité. Autrement dit, les rôles sociaux sont la façon dont les individus sont définis par le système de relations qu’est la société dans le but d’assurer sa reproduction. Ils rendent les individus socialement utiles en les rendant prévisibles, en définissant leur comportement selon les besoins de la société. Le principal rôle social est le travail, pris au sens large de l’activité qui permet la reproduction du cycle de production et de consommation. Bref, la société est la domestication de l’humain, la transformation d’êtres sauvages, créatifs et libidineux qui savent interagir avec leurs semblables selon leurs propres désirs en être difformes et déformés qui se manipulent désespérément les uns les autres dans l’espoir de combler l’abîme sans fond de leurs besoins affectifs tout en ne réussissant qu’à assurer la pérennité des besoins et des relations qui les entretiennent.

Les individus libres n’ont aucun intérêt pour les rôles sociaux et les évitent comme de la peste. Pour eux, les relations prévisibles et prédéterminées sont ennuyeuses et ne méritent aucunement d’être reproduites. Il faut admettre que les rôles sociaux offrent de la sécurité, de la stabilité, un peu de chaleur (de tiédeur, plutôt!)… mais à quel prix! Les individus libres souhaitent plutôt entrer en relation avec leurs semblables selon leurs propres termes, en suivant leurs propres désirs, en s’ouvrant à toutes les possibilités offertes par le déferlement incontrôlé de leurs passions. Ce genre de vie ne peut se trouver qu’à l’extérieur de toute société, dans un espace exempt de rôles sociaux par nature délétères.

La société offre la sécurité, mais elle le fait en éradiquant le risque qui est essentiel au jeu et à l’aventure. La société offre la survie, mais exige en retour notre vie — car la survie qu’elle a à offrir est une survie en tant qu’individu social, en tant qu’êtres constitués de rôles sociaux, en tant qu’être aliénés de leurs passions et de leurs désirs. Une survie de junkies accros à des relations qui jamais ne peut les satisfaire.

Un monde fait de relations désirées entre individus libres serait un monde libéré de la société. Toutes les interactions humaines seraient déterminées immédiatement par les individus désirant entrant en relation et non par les nécessités d’un système social. Dans un tel monde, nous aurions tendance à nous émouvoir, à nous émerveiller, à nous enrager mutuellement, à vivre passionnément plutôt que de n’expérimenter que l’ennui, la complaisance, le dégoût ou la sécurité. Chaque rencontre serait potentiellement une aventure, une aventure qui ne peut pleinement exister où la rencontre se fait presque uniquement selon les diktats des relations sociales.

Voilà pourquoi il faut choisir de lutter pour abolir la société, plutôt que de faire la révolution — même la sociale.

La lutte pour transformer la société a toujours été une lutte pour le pouvoir, parce que le but est de prendre le contrôle du système de relations de la société — un objectif irréaliste puisque ce système est hors du contrôle de quiconque y est intégré. Par définition, la lutte pour changer la société ne peut être une lutte individuelle. Elle demande une action de masse ou de classe. Dans ce cadre, les individus doivent impérativement se définir eux-mêmes comme des êtres sociaux et supprimer leurs propres désirs, du moins ceux qui ne sont pas compatibles avec l’intérêt supérieur de la transformation sociale.

La lutte pour abolir la société est plutôt une lutte pour abolir le pouvoir. C’est une lutte d’individus désirant vivre une vie libérée des rôles sociaux et de leurs contraintes, désireux de vivre passionnément leurs désirs, de vivre tout ce que leur esprit indomptable peur imaginer. Évidemment, les projets collectifs ne sont pas exclus de cette lutte, bien au contraire, mais ils naissent de la conjonction des désirs individuels et se dissolvent au besoin, dès qu’ils se raidissent, dès qu’ils semblent se transformer en relation sociale. La voie de cette lutte ne peut être cartographiée, ne peut être tracée à l’avance, car elle naît de la confrontation des désirs d’individus libres avec les exigences de la société. Cela n’enlève toutefois pas l’utilité d’analyser comment la société nous modèle et d’essayer comprendre les raisons des échecs et des succès des révoltes du passé.

Les tactiques employées contre la société sont aussi nombreuses que les individus révoltés, mais elles partagent toutes l’objectif de saper le contrôle et le conditionnement social, de libérer les désirs et les passions individuels. L’humour, le jeu et l’incertitude sont essentiels, se combinant dans un chaos dionysiaque. Jouer avec les rôles sociaux de façon à les subvertir et ainsi les rendre inutiles à la société, les renverser de pied en cap, les réduire à l’état de simples jouets sont toutes des pratiques louables. Mais plus fondamentalement, il faut confronter la société à l’intérieur de nous-mêmes, avec nos propres désirs et passions, avec la saine et héroïque attitude de celui ou celle qui ne s’abandonnera pas à ses conditionnements, qui ne centrera jamais ses activités autour d’eux et qui est résolu a vivre selon ses propres termes.

La société n’est pas une force neutre. Les relations sociales n’existent que par la suppression des désirs et des passions réels des individus, par la répression de tout ce qui permet les libres relations humaines. La société est la domestication, la transformation des individus en objets utilitaires et la transformation du jeu en travail.

La rencontre libre d’individus refusant et luttant contre leur propre domestication sape toute société et ouvre l’avenir à tous les possibles.

«Confiture demain et confiture hier… mais jamais de confiture aujourd’hui.»
Lewis Carroll, Alice au pays des merveilles

Dans cet univers réglé par les dispositifs de pouvoir, dans ce monde blindé de rôles et de rapports de domination qui n’en finit pas de mourir, l’anarchie ne se pose pas comme une utopie, comme un programme ou un système social à instaurer mais comme une perspective, une ligne: la ligne de fuite.

Selon Félix Guattari et Gilles Deleuze, ont peut distinguer au sein de nos vies la ligne dure, la souple et la ligne de fuite. Les lignes dures sont celles du pouvoir établi. Rester sous leur contrôle signifie se contenter de passer d’une forme de domination à une autre: de l’école à l’université, puis au travail pour finir à la retraite. Les lignes dures ont l’avantage redoutable de nous assurer un avenir: une carrière, une famille, une vocation à réaliser. Les lignes souples voguent quant à elles autour des lignes dures en les défiant sans les remettre en question: désirs cachés, rêveries, fantasmes, discussions à voix basse entre collègues, commérage. La ligne souple est celle de la délinquance, celle du petit refus de respecter le règlement, celle de la grève, de l’absentéisme au travail et des cours séchés. La ligne souple finit toujours par rejoindre la ligne dure et en constitue en quelque sorte sa soupape de sûreté.

Il y a ensuite les lignes de fuite, celle qui ne nous ramènent jamais au point de départ. Ces lignes de fuite ne définissent pas un avenir mais un devenir. Il n’y a pas de programme, pas de plan de carrière possible lorsque nous sommes sur une ligne de fuite; la destination est inconnue, imprévisible — c’est un devenir, un processus incontrôlable, notre ligne d’émancipation, de libération.

C’est sur une telle ligne qu’on peut enfin se sentir vivre, se sentir libre.

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La ligne de fuite est la ligne du risque. Elle est dangereuse parce qu’elle est réelle et pas du tout imaginaire. En fait, ce sont les lignes souples qui sont de l’ordre de la représentation: rêveries, fantasmes, messes électorales, utopies révolutionnaires… Mais avant de suivre une ligne de fuite, il faut pouvoir la tracer, car sinon cela peut mener à la catastrophe, la paranoïa, le suicide, la solitude, l’alcoolisme, la dépression. Elle devient alors ligne d’abolition, lorsque l’individu fuit les autres au lieu de fuir les dispositifs du pouvoir. Mais même à plusieurs, la fuite peut mener directement dans un trou noir, une secte , un groupuscule de lutte armée, la prison, la mort. Dans ce cas, la fuite des lignes dures mène à des lignes beaucoup plus dures encore.

Notre vie est un écheveau inextricable de lignes entremêlées. Aux multiples dispositifs de pouvoir correspondent autant de lignes dures autour desquelles s’entortillent une myriade de lignes souples. Et de chaque dispositif offre de multiples désertions possibles. Il ne faut toutefois pas croire que l’ émancipation globale se résume à la fuite de tous les dispositifs de pouvoir. Il ne faudrait pas non plus commettre l’erreur de vouloir faire de l’émancipation une fin en soi en unifier les lignes de fuite en un programme politique. Car les lignes de fuite sont autant de libérations que de difficultés et de dangers.

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C’est parfois en repassant de façon ponctuelle par une ligne dure que nous préparons nos meilleures désertions. Les lignes dures ne sont donc pas à considérer de manière morale mais de manière stratégique: les emprunter peut nous permettre de propulser nos désertions et matérialiser nos plans d’émancipation. L’argent, le salariat, la propriété privée peuvent parfois être utiles pour enclencher une évasion ou simplement éviter la répression. La difficulté est évidemment de ne pas se laisser rabattre définitivement sur une ligne dure lors de ces incursions.

Car il ne s’agit pas de choisir une ligne dure plus endurable que les autres — ce serait passer d’une forme de domination à une autre sans jamais fuir quoi que ce soit. Il s’agit plutôt de tracer astucieusement un plan d’émancipation, de le tracer tout en l’expérimentant au jour le jour en évitant les tentatives de rabattement. Parce que les dispositifs de pouvoir essayent continuellement et par tous les moyens de rattraper et enchaîner les déserteurs: l’assistante sociale qui tente de nous réinsérer sur le marché du travail, le permanent syndical qui veut nous encarter à la fin d’une grève sauvage, les curés, les juges, les flics… et aussi nous-mêmes. Car le risque de rabattement peut aussi venir de nous-mêmes, trouvant leurs sources dans nos peurs, nos préjugés, nos besoins, notre éducation, nos habitudes, notre mode de vie qui cachent le rabattement, l’auto-répression, l’autodiscipline. Le flic est aussi en soi.

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J’aime l’idée de Grand Soir, qu’on a trop longtemps et injustement confondu avec celle de révolution. Le projet révolutionnaire conçoit la transformation du monde sous la forme d’un coup de force ou de journées d’agitation populaire à la faveur desquels un changement s’opère à la tête de l’État — changement de régime, dans sa version socialiste, ou renversement de l’ordre étatique dans sa version anarchiste. La révolution se pose comme une fin, un objectif à atteindre, une utopie mythique pour laquelle nous devrions agir, militer et même sacrifier nos vies. La perspective révolutionnaire, c’est d’agir en vue de réaliser cette fin, d’atteindre cet objectif inaccessible. Attendre n’est qu’une autre manière de nous faire accepter notre soumission aux dispositifs et rôles dans lesquels nous sommes emprisonnés en ce moment même.

Le Grand Soir — tel que l’envisageaient les anars avant 1914 — se distingue de l’idée de révolution de trois manières. Premièrement, en refusant d’identifier la transformation sociale au simple changement politique, à la simple relève de la garde gouvernementale. Deuxièmement, en refusant le partage du travail entre le peuple, chargé d’abattre le monde établi, et une avant-garde consciente et savante, chargée de reconstruire — plus souvent qu’autrement sous forme de dictature — une nouvelle légitimité publique. Troisièmement, en refusant d’asservir les individus agissant pour transformer la vie à une stratégie à long terme et à des articulations organisationnelles et contraignantes comme les partis et les syndicats.

Mais encore plus fondamentalement, le Grand Soir entretient un rapport particulier avec le temps et l’espace. Ainsi, le Grand Soir n’est pas lié au futur, à des changements à venir n’existant dans le présent uniquement comme promesse utopique, dont la conquête du pouvoir serait la garantie, et qui serait investi de la mission de la faire advenir, qu’elle soit le communisme ou la disparition de l’État. La radicalité temporelle temporelle du Grand Soir est plutôt liée à une antériorité, à une puissance accumulée; un passé qui se confond avec le présent puisqu’il qualifie l’état actuel des choses, une puissance capable de rendre effective la transmutation dont le Grand Soir est la manifestation finale. Alors que la révolution est pensée sous la forme d’un point de départ, celui d’une transformation à venir, le Grand Soir est un aboutissement, l’aboutissement d’une transformation déjà réalisée.

Quant à l’espace du Grand Soir, il embrasse la totalité de ce qui est, du minuscule au plus vaste, en l’absence de toute hiérarchie ou articulation utilitaire d’un aspect de la réalité par rapport à un autre. La transformation qu’exprime le Grand Soir est une transformation immédiate où chaque situation, chaque moment, est porteur de la totalité des transformations qui forme son essence. Chaque lutte, chaque décalage, chaque faille, chaque pas dans la réalité est une répétition et l’expression de l’explosion finale. Le Grand soir ne sacrifie pas le présent à l’avenir, ni l’avenir au présent. Il est à la fois crépuscule et aube, transmutation immédiate de l’ordre existant, là où dans ses failles se devine un autre monde possible, présent maintenant dans les entrailles des choses.

Il s’agit ici d’établir une autre perspective: ne plus agir en fonction d’une fin à attendre mais bien pour ce qu’il est possible d’expérimenter et vivre immédiatement. Le Grand Soir n’est pas une fin à réaliser mais un processus, de même que la liberté ne se ressent qu’au travers d’un processus de libération. La liberté en tant qu’état que nous atteignons qu’une fois la révolution accomplie n’est qu’un leurre, qu’un outil de domination pour maîtres en devenir.

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Vous vous doutez bien que si j’insiste tant sur le concept de Grand Soir, c’est parce que je veut en finir une fois pour toutes avec celui de révolution. Sorel avait raison, la grève générale comme la révolution n’est qu’un mythe, un mirage par lequel les syndicats et groupuscules n’ont de cesse de nous enrôler dans leurs dispositifs de contre-pouvoir. Attendre la révolution, la préparer en militant, c’est un façon d’accepter notre soumission aux dispositifs et aux rôles dans lesquels nous sommes emprisonnés en ce moment même.

La révolution comme une fin, comme utopie mythique, exige renonciation et sacrifice de soi. La perspective révolutionnaire se résume donc à agir en vue de réaliser cette fin, d’atteindre cet objectif inaccessible. Or, la vie est trop précieuse pour la gâcher à courir derrière des chimères. La vie est courte. Très courte. Il faut la risquer, pas la sacrifier.

Tout sacrifie de soi est un gaspillage scandaleux. Car sacrifier sa vie, c’est la consacrer à l’obéissance et au ressentiment. Je pense à tous ces gens qui sont morts pour des patries qui n’existent plus, pour des souverains dont la lignée est depuis longtemps oubliée, pour des fumisteries aussi dérisoires que tragiques comme des religions, des préjugés ou des idéologies dont la simple évocation ne provoque aujourd’hui qu’un rire amer.

Notre vie, il faut la risquer, c’est-à-dire prendre les moyens ici et maintenant pour aller jusqu’au bout de nous-mêmes. C’est la seule cause qui mérite qu’on perde notre vie car cette cause est notre propre vie. On ne peut obliger quiconque d’être libre, ce qui explique l’échec de toutes les tentatives révolutionnaires basées sur la contrainte. Se situer dans l’obligation, c’est faire éclore la domination, pas la liberté. Je ne veux pas vous convaincre de l’opportunité ou non de devenir ce que vous êtes, c’est-à-dire libres. Plusieurs d’entre vous, peut-être même la majorité, n’en avez pas la volonté. Alors pourquoi sacrifierai-je ma vie pour vous?

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Je crois ne choquer personne en disant que ni l’État, ni le capitalisme, ni le patriarcat ne vont s’éteindre d’eux-mêmes. C’est par l’action et non par la propagande que l’on peut faire émerger un monde qui exprimerait en plénitude la totalité de ce qui est, la puissance de l’être. Faire de la propagande ne signifie rien de plus que d’ajouter de nouvelles idéologies-marchandises sur le marché des idées. L’anarchie implique une prise de position épistémologique qui consiste à refuser la séparation entre les choses et les signes, entre les forces et les significations, entre les actes et les raisons d’agir, entre les principes et leur application. La séparation entre la théorie et l’action — qui bien souvent implique un primat de la théorie sur l’action, sur le mode «réfléchis avant d’agir» — constitue une source majeure de la domination. Le fait de séparer la réflexion de l’action crée une première séparation du travail entre ceux qui réfléchissent et ceux qui agissent et comme il existe en occident un primat de l’esprit sur le corps et de la pensée sur l’action, cette séparation implique un lien de subordination entre celui qui pense et celui qui agit — qui ne peut alors être que celui qui obéit.

La domination hiérarchique doit être abattue, ce qui signifie qu’elle doit être attaquée. L’attaque, c’est le refus de la médiatisation de la révolte, du sacrifice de soi, mais aussi de l’accommodement et des compromis avec l’ordre actuel. Il ne s’agit pas de manifester, de pétitionner et militer contre la loi, mais de la refuser, elle et le pouvoir qui l’impose. C’est la désobéissance civile, l’insoumission, l’illégalité. Il n’y a rien à revendiquer, rien à négocier: la loi n’est pas la mienne et je ne la respecterai pas. Il y a des lois qui ne peuvent prendre effet car trop de gens les refusent et il y a des délits, comme par exemple la consommation de cannabis, la copie de logiciels, le vol à l’étalage, qui sont si fréquents que les pouvoirs publiques n’ont pas les moyens de les punir autant qu’ils le voudraient. Dans Mille plateaux, Deleuze et Guattari illustrent merveilleusement la faiblesse réelle de l’arsenal répressif et technologique apparemment invincible qui se met en place contre nous par la métaphore du tuyau d’arrosage: «Il n’y a pas de système social qui ne fuie par tous les bouts, même si ces segments ne cessent de se durcir pour colmater les lignes de fuite.» Une loi colmate une fuite mais une autre fuite se déclare un peu plus loin. Les dispositifs de pouvoir consacrent une énergie considérable à colmater les fuites car ils fuient de toutes parts. Le désir de fuir gronde toujours quoi que fasse l’autorité. Il n’y a pas de transports en commun payants sans fraude, de guerre sans déserteurs, de magasin sans vol, de prisons sans tentative d’évasion.

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Il s’agit donc d’établir une toute autre perspective: ne plus agir en fonction d’une fin à atteindre mais plutôt pour ce qu’il est possible d’expérimenter et de vivre immédiatement. Et cette perspective, cette ligne de fuite, c’est l’insurrection.

L’insurrection n’est pas une solution idéologique à tous les problèmes de la terre, ni une marchandise de plus sur le marché sur-saturé des idéologies et des opinions, mais une pratique destinée à mettre un terme à la domination de l’État et la reproduction du capitalisme. L’insurrection n’est pas une utopie. Elle n’a pas de système ou de modèle de société idéal à offrir à la consommation publique. L’insurrection doit se comprendre comme processus et non comme une fin — c’est un processus d’émancipation, de rupture, c’est le soulèvement en tant que tel. La liberté qui ne peut être vécue qu’une fois la république instaurée, qu’une fois la révolution accomplie, qu’une fois le communisme advenu n’est qu’un mensonge des apprentis sorciers, des aspirants maîtres de l’État. La liberté n’est pas un but à atteindre mais une expérience à vivre. Et la vie ne peut attendre.

L’insurrection est donc le fait de poser en actes le refus de l’ordre étatique existant. L’insurrection est un moyen d’affaiblir la société autoritaire et capitaliste dans le but de libérer des zones d’espace et de temps où l’autonomie et la liberté économique et politique, une fois l’autorité rejeté, sont alors réalisables. L’insurrection est un coin de métal enfoncé dans les lézardes du mur épais que constitue le spectacle.

L’insurrection en tant qu’expérience immédiate et réalisation de la liberté, c’est la TAZ de Hakim Bey, la Zone d’Autonomie Temporaire. L’insurrection consiste à vivre l’anarchie, à la réaliser dans des moments et des espaces non seulement possibles mais actuels. Il s’agit donc de ne plus remettre la vie à plus tard, de ne plus penser en terme d’action politique, de révolution et de prise de pouvoir mais en terme de création de nouvelles valeurs, de nouvelles expériences de vie, et de dissolution du pouvoir. C’est ce que Bey qualifie de « tactique de la disparition »: une mutation perpétuelle de la vie quotidienne, dont la plus grande force réside dans son invisibilité. Dès que la TAZ est nommée, dès que l’insurrection est représentée, médiatisée, elle doit disparaître pour resurgir ailleurs, à nouveau invisible et insaisissable.

Anti-pouvoir, disparition, anti-politique, insurrection, zone autonome temporaire; voilà des concepts à la fois en rupture avec la conception gauchiste d’action politique et en rupture avec les dispositifs de pouvoir qui nous écrasent.

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En ce jour de scrutin, je crois qu’il est opportun de se remémorer nos classiques:

  • La liberté ce n’est pas de choisir son maître, c’est de ne pas en avoir.
  • Si les élections pouvaient changer la vie, il y a longtemps qu’elles seraient interdites.
  • Agir au lieu d’élire!
  • Urne, cercueil de vos illusions.
  • Voter un peu, c’est abdiquer beaucoup.
  • Voter, c’est se soumettre.
  • Le vote: la mise en urne de sa propre voix.
  • Les élections passent, les problèmes restent.
  • Peu importe qui est élu, c’est le gouvernement qui gagne.
  • Je suis adulte, je ne vote plus!
  • Les enfants croient au Père Noël, les adultes votent.
  • Il est déjà dur de subir ses chefs, il est encore plus bête de les choisir!
  • Voter: un petit geste pour un homme, un grand gain pour le politicard.
  • Donnez vos voix et fermez là!
  • Les promesses électorales n’engagent que ceux qui y croient.

Et si, en prime, vous êtes gentils et vous vous abstenez aujourd’hui de voter, je vous offrirai la suite de mes Notes sur l’anarchie que je viens tout juste de terminer.

  • Lorsque vous votez, vous n’exercez ni un droit, ni un privilège, et vous accomplissez encore moins un quelconque devoir de citoyen. Voter, c’est faire une faveur au système en lui accordant la légitimité dont il a cruellement besoin.
  • Le fait d’aller voter ne sert qu’à réaffirmer et à légitimer le pouvoir de l’État, quelque soit votre choix électoral. En votant, il vous arrivera peut-être de participer à la création ou à l’abolition de politiques, de législations. Vous pourrez même participer au renouvellement de la classe politique. Mais vous n’arriverez jamais à changer le système et ses relations de pouvoir basées sur la domination et l’aliénation de l’individu.
  • La démocratie limite et de simplifie à l’extrême le spectre des décisions qui peuvent être prises par l’individu, commodément ravalé au rang de citoyen. La démocratie réduit le champ des possibles et étouffe toute possibilité de changement de façon extrêmement efficace. En cela, la démocratie fonctionne essentiellement comme un outil de justification du pouvoir étatique et non comme mode de participation des individus aux décisions collectives.
  • La démocratie est une source institutionnalisée d’aliénation. En démocratie, les rêves ne sont que pour les rêveurs, les désirs sont continuellement confrontés à l’impossibilité de l’action, à l’impossibilité de leur réalisation. L’individu démocratique ne s’appartient plus lui-même; il appartient à la majorité démocratique.
  • Les exercices démocratiques ne menacent jamais l’ordre établi. Les progrès de la liberté ont toujours été accomplis par des individus et des minorités ; les majorités sont de par leur nature lentes, conservatrices et soumises aux forces supérieures des castes du pouvoir.
  • Il ne peut y avoir de démocratie sans démagogie. Toutes les démocraties y succombent un jour ou l’autre, désireuses qu’elles sont de manufacturer le consentement à partir des peurs, des espoirs, des préjugés et des colères confuses des masses aliénées et démunies. La démagogie n’est pas une scorie de la démocratie mais son visage le plus authentique.
  • Les démocraties savent être aussi racistes, nationalistes, impérialistes et militaristes que les dictatures. Et surtout, elles hésitent rarement quand vient le temps de discriminer, d’exécuter, de torturer et de réduire au silence les individus. Ce qui distingue les démocraties des autres systèmes, c’est qu’elles oppriment et aliènent en se parant des atours de la volonté collective, en se présentant comme l’incarnation même de la liberté — ce qui les rend particulièrement insidieuses, efficaces et pérennes.
  • La démocratie n’est pas la solution mais une partie du problème. Si vous participez au problème, vous ne ferez jamais partie de la solution.

(Un autre de mes classiques électoraux, qui date du scrutin fédéral de 2004.)

Le pot étant particulièrement bon ce matin, je fus prise d’une fringale irrésistible qui m’a entraînée, pour la première fois en dix ans, au bureau de vote de mon quartier où par le plus curieux des hasards se déroulait une élection fédérale.

Le gentil scrutateur était si occupé à draguer sa collègue qu’il n’a même pas remarqué que je suis passée de l’isoloir à la sortie sans passer par l’urne. Une fois à l’extérieur, je me suis assise sur un banc, j’ai placé mon bulletin de vote dans un pita, j’ai ajouté du hummus et de la laitue et j’ai dégusté mon sandwich électoral, sous l’œil éberlué de la journaliste de Radio-Canada qui, comme par hasard, faisait un vox pop à deux pas de moi.

LA JOURNALEUSE. — Excusez-moi madame, mais qu’est-ce que vous faites?

MOI. — Je mange mon bulletin de vote. En sandwich.

LA JOURNALEUSE. — C’est une manifestation?

MOI. — C’est un repas.

LA JOURNALEUSE. — Et c’est bon?

MOI. — Le goût est amer, mais beaucoup moins que si je l’avais déposé dans l’urne.

LA JOURNALEUSE. — C’est donc une manifestation.

MOI. — Je ne fais que mon devoir de citoyenne: j’utilise mon bulletin de vote de la façon la moins dommageable pour la société. Et en plus, j’ajoute des fibres à mon alimentation. Qui dit mieux?

LA JOURNALEUSE. — Vous ne respectez pas la démocratie…

MOI. — C’est parce qu’elle ne me respecte pas. Je la bouffe avant qu’elle ne me bouffe.

LA JOURNALEUSE. — Ne pensez-vous pas que le droit de vote est précieux? Que bien des peuples au monde seraient prêts à mourir pour l’obtenir?

MOI. — Comme disait Bukowski, la difference entre la démocratie et la dictature, c’est qu’en démocratie, tu commences par voter et on te donne des ordres après, tandis que la dictature te permet de gagner du temps en te dispensant d’aller voter…

LA JOURNALEUSE. — Je ne crois pas que ce soit légal d’agir comme vous le faites.

Le pire, c’est qu’elle a raison. En effet, selon l’article 167-2-a de la loi électorale canadienne, il est interdit, sous peine de prison de trois ans et cinq mille dollars d’amende (sic!), «de détériorer, altérer ou détruire volontairement un bulletin de vote ou le paraphe du scrutateur qui y est apposé». Ne vous surprenez donc pas si vous apprenez que les flics d’Élections Canada m’ont épinglée pour blasphème envers un papier sacré.

Parce qu’il en va du bulletin de vote comme de l’hostie: il ne faut pas mordre mais avaler sans rien dire.

(Réflecs d’une gniaff blogueuse à la manière d’Émile Pouget, publiées en mars 2003 et qui n’ont — qui va s’en surprendre? — pas pris une ride. Seuls les noms ont changé — et encore, je n’en ai changé qu’un seul…)

La rumeur court si vite qu’elle va finir par s’essouffler. Semblerait que des élections vont t’être déclenchées au Québec mercredi. Un mois de parades et de bouffonnerie… avec moi ce serait vite réglé: le Populo planterait là les candidats et les laisseraient se ballotter à leur guise.

Mais non! Il a déjà envoyé pas mal de jean-foutres à l’Assemblée nationâââle: il tiendra à compléter la collection. Mais c’est pas tout que de votailler, faut songer aux conséquences, nom de dieu! Aurons-nous un peu plus de bien-être à la clé? Les patrons seront-ils moins rosses, les proprios moins rapiats, les gouvernants moins filous? Les galonnards vont-ils cesser d’abrutir nos amants dans les casernes, au point de les transformer en assassins de leurs frangins et en violeurs de nos frangines? Les ratichons vont-il cesser d’empoisonner le pays en rêvant de rétablir l’Inquisition? Les jugeurs vont-ils cesser d’être patelin avec les gros bandits et teignes avec les mistoufliers?

Pardi! Bien sûr que non!

Dans les syndicales, certains bons bougres disent qu’il faut voter, ne serait-ce que pour barrer la route à ce fêlé réac de Mario Dumont et ses chameaucrates de «las des culs». Pourtant, Boisclair la charogne patriotarde, Charest le baise-bouffe-galette et lui, c’est kif-kif bourricot. Trois poils extraits du même cul bourgeois, trois jacteurs identiques à la solde des richards.

Dumont, Charest, Boisclair et compagnie veulent «réviser le modèle québécois». Grand bien leur fasse! Moi aussi je suis pour la révision. Mais foutre, une révision fadée, aux petits oignons.

RÉVISIONS LES FORTUNES! Pourquoi un salaud comme Péladeau engrange des millions tandis que le Populo trime dur et meurt de faim? Pour que sa pouf puisse nous faire gerber quotidiennement avec Star Académie?

RÉVISONS LES PROPRIÉTÉS! Confisquons les manoirs des grosses légumes pour y loger les clodos.

RÉVISONS LE GOUVERNEMENT! Foutons le cul-par-dessus tête, et soyons à l’œil pour empêcher qu’on en rebâtisse un nouveau.

Voilà la révision que je gobe!

Pigez-vous qu’il faut faire nos affaires nous-mêmes et ne compter que sur notre poigne? Certains types serinent qu’il y a mèche d’arriver à quelque chose en confiant le soin de nos intérêts à des élus entre les pattes desquels on abdique sa souveraineté individuelle. Ceux qui prétendent cela sont ou bien aussi cruches ou bien aussi canailles que les abrutisseurs qui nous prêchent la confiance en Dieu. Croire en l’intervention divine ou se fier à la bienveillance de l’État, c’est identique superstition. Y a qu’une chose vraie et bonne: l’action directe du Populo.

C’est pourquoi je dis aux bons bougres: si vous êtes marioles, ne votez pas, soyez à l’œil pour le grand chambardement et gueulez: VIVE LA SOCIALE! VIVE L’ANARCHIE!

Sur ce, je pose ma chique. Il fait soif… Je m’en vais boire une versée de picolo, avec quelques copains… on va trinquer à la santé des lecteurs de la Mère Archet et à la prochaine venue de la Sociale.

On retrouve dans l’anarchisme le meilleur comme le pire. Le meilleur se trouve du côté de la fin: c’est l’anarchie, le désir de transformation totale de l’existence basée sur la réappropriation de la vie de tous les jours par des individus s’associant librement avec des individus de leur choix. Le pire se trouve du côté des moyens: c’est le gauchisme, les modes d’action que l’anarchisme a hérité de sa trop longue association avec la gauche politique.

Les militants, les théoriciens et les groupes anarchistes occupent depuis le XIXe siècle une niche minuscule de la constellation éclectique de la gauche révolutionnaire: celle de la «gauche de toutes les gauches» ou alors celle, encore plus pitoyable, de la «conscience de la gauche». Dans la plupart des principales insurrections et révolutions des deux cent dernières années, la gauche autoritaire a tenu le haut du pavé, repoussant chaque fois les anarchistes un peu plus dans la marge. Qu’elle soit féministe, libérale, sociale-démocrate, tiers-mondistes, altermondialiste, socialiste ou communiste, la gauche reste est soucieuse de justice et d’égalité, mais favorise l’action politique à travers des organisations hiérarchiques dont les principales caractéristiques sont un leadership professionnel, des idéologies dogmatiques (surtout en ce qui concerne les courants marxistes), un moralisme à tout crin et un dégoût envers la liberté individuelle et les initiatives autonomes de créer des communautés authentiquement non-hiérarchiques et libertaires.

Les anarchistes se sont trouvés devant un dilemme: soit ils situaient leurs critiques quelque part dans les marges de la gauche, soit ils rejetaient en bloc le gauchisme au risque d’être isolés et oubliés. Puisque la majorité des anars sont justement devenus anarchistes en quittant des organisations gauchistes jugées trop autoritaires, il n’est guère surprenant qu’ils choisirent pour la plupart la première alternative. Ce faisant, ils marginalisèrent définitivement l’anarchie en adoptant les perversions de la gauche: la politique, l’organisationnalisme, le démocratisme, l’oppositionnisme, le progressisme, l’identitarisme et l’idéomanie.

*  *  *

La gauche est politicienne, en ce sens qu’une de ses convictions les plus profondes est que la lutte contre l’oppression et l’exploitation est essentiellement un programme politique qui doit être assumé par un parti et qui doit être réalisé à n’importe quel prix et par n’importe quel moyen. Cette fixation politique, qui implique une coupure entre ceux qui décident et ceux qui mettent en application ces décisions. Elle implique aussi l’existence d’institutions chargées de prendre ces fameuses décisions et veiller à leur exécution. La séparation et l’institutionnalisation inhérentes à la politique sont en soi autoritaires parce qu’elles exigent que les décisions soient prises avant même qu’adviennent les circonstances auxquelles elles s’appliquent. Les décisions politiques prennent toujours la forme de règles générales qui doivent être systématiquement appliquées lors de certaines situations, quel que soit le contexte ou les circonstances particulières.

La conception politique de la lutte a aussi pour conséquence inévitable de concentrer le pouvoir dans ces institutions décisionnelles et exécutives. Le programme de la gauche a toujours été d’influencer, de conquérir ou de créer des versions alternatives de ces institutions. En d’autres mots, l’objectif premier de la gauche a toujours été de changer et non de détruire les relations de pouvoir institutionnalisées.

Or, l’anarchie, même prise dans sa simple définition étymologique, vise l’abolition des relations de pouvoir institutionnalisées. Les anars ont toujours rejeté le principe d’une révolution politique et ont toujours considéré que la lutte révolutionnaire n’est pas un programme politique mais la lutte d’individus pour la réappropriation globale de leur vie. Une telle conception est éminemment anti-politique; en d’autres mots, l’anarchie s’oppose à toutes les formes d’organisation sociale, ainsi qu’à toutes les méthodes de lutte où les décisions qui concernent la vie et la lutte sont institutionnellement séparées de l’exécution, quelque soit le degré de participation démocratique du processus décisionnel.

*  *  *

La deuxième perversion de la gauche est l’organisationnalisme, une forme de schizophrénie où l’organisation, que ce soit un parti ou un syndicat, est non seulement perçue comme le principal sinon le seul moyen d’action, mais comme l’incarnation même de la révolution. L’organisation représente la lutte: sa construction et sa croissance sont l’expression concrète du programme de gauche. Si les militants impliqués dans cette activité se définissent comme anarchistes et révolutionnaires, alors l’organisation se met pour eux à représenter la révolution et l’anarchie. La puissance de l’organisation se confond ainsi avec la force et la puissance de la lutte révolutionnaire et anarchiste.

Un exemple flagrant de ce phénomène est la révolution espagnole. Les dirigeants de la CNT et de la FAI, après avoir inspiré aux ouvriers de Catalogne et aux paysans d’Aragon le désir de se saisir des moyens de production, non seulement ne démantelèrent pas leur organisation pour les laisser explorer librement le jeu de la vie sociale selon leurs propres désirs, mais s’en servirent pour s’instituer gestionnaires étatiques de la production. Cette gestion fut dans le meilleur des cas aussi incompétente que celle des oligarques et des capitalistes et surtout n’eut que très peu à voir avec les principes autogestionnaires de la FAI-CNT pré-révolutionnaire.

Lorsque la lutte contre l’ordre établi est isolée des individus effectivement en lutte et placée entre les mains d’une organisation, cette lutte cesse d’être un projet libérateur pour ces individus et ne devient qu’une cause extérieure à laquelle ils adhèrent. Parce que cette cause est indissociée de l’organisation, l’activité principale des individus qui y adhèrent est l’entretient et l’expansion de l’organisation. Ainsi, la prochaine fois qu’un gauchiste vous fera un sermon sur l’importance de l’organisation hiérarchique au nom de l’efficacité, comprenez que la seule efficacité qu’une telle organisation peut atteindre est celle de s’organiser hiérarchiquement.

Autrement dit, la différence entre les anars et les gauchistes, c’est que les anars veulent que vous vous organisiez par vous-mêmes, alors que les gauchistes veulent vous organiser. Les gauchistes ont une seule obsession: vous recruter dans leur organisation pour que vous puissiez servir leur cause. Ils favorisent l’unité idéologique, stratégique et tactique grâce à l’autodiscipline (qui plus souvent qu’autrement la forme d’une autorépression) quand c’est possible, ou la discipline organisationnelle sous forme de sanctions quand c’est nécessaire. D’une façon ou d’une autre, on exige de l’individu qu’il abandonne toute forme d’autonomie et marche sans discuter sur un chemin tracé d’avance par un leadership génial et clairvoyant.

*  *  *

La troisième perversion de la gauche est le démocratisme, qui est l’exercice de pression diverses auprès des pouvoirs établis, l’exercice des droits démocratiques, la conquête électorale ou violente du pouvoir, l’expropriation institutionnelle des moyens de production ou un mélange plus ou moins heureux de ces diverses méthodes. Pour transformer les relations de pouvoir institutionnalisées, la gauche tente de s’instituer en pouvoir alternatif ou en contre-pouvoir. Voilà pourquoi la gauche est condamnée à faire sienne l’idéologie actuelle du pouvoir – la démocratie.

Les divers systèmes de démocratie représentative exigent qu’un consensus soit créé envers les programmes politiques qui sont mis de l’avant. Même si tout pouvoir réside dans la coercition, la coercition exige, dans un système démocratique, l’obtention préalable d’une justification par le consentement. Voilà pourquoi il est nécessaire pour la gauche de recruter un nombre maximal d’adhérents qui peuvent compter comme des appuis à leur programme. Bref: en embrassant la démocratie, la gauche embrasse également l’illusion quantitative.

Gagner l’adhésion du plus grand nombre d’individus exige d’en appeler au plus bas dénominateur commun. Ainsi, au lieu de se consacrer à une réflexion théorique ardue, exigeante et vitale, la gauche développe dans l’espoir de ratisser le plus grand nombre d’adhérents des doctrines simplistes consistant pour l’essentiel en une litanie d’indignations morales portant sur les abus perpétrés par des dirigeants sans scrupules, dans un monde rigoureusement manichéen. Toute réflexion ou spéculation hors de ces vulgates est immédiatement condamnée avec véhémence par la gauche ou alors rejetée du revers de la main avec incompréhension. Cette incapacité à se consacrer à une exploration théorique sérieuse est le prix à payer d’une adhésion à l’illusion quantitative, qui veut que l’augmentation numérique de l’appui au programme est le signe de la force et de la santé du mouvement, sans égard à la passivité des adhérents.

L’illusion quantitative se trouve au cœur même du démocratisme. Or, le nombre d’adhérents à une cause, à une idée ou un programme ne détermine pas la puissance du mouvement. Bien au contraire: c’est la valeur qualitative de la lutte comme attaque des institutions de pouvoir et comme réappropriation de la vie par les individus qui compte. Ceci mène à rejeter les processus formels et institutionnalisés de prise de décision politiques, séparés par définition de la pratique et de la vie… tels que la démocratie.

*  *  *

Quatrième perversion : l’oppositionnisme, qui consiste à s’acharner vaille que vaille à formuler des demandes et exiger des réformes aux pouvoirs en place. Il est évident qu’une telle méthode est compatible avec l’objectif de transformer les relations de pouvoir, précisément parce que les demandes partielles ne remettent pas en cause la nature même de ces relations de pouvoir. En fait, formuler des exigences à ceux qui détiennent le pouvoir implique que seulement de simples ajustements (même s’ils sont parfois radicaux) sont suffisants pour réaliser le programme de gauche. Ce faisant, on ne remet jamais en question l’ordre établi lui-même, pour la simple et bonne raison qu’une telle remise en cause menacerait le schème politique de pensée et d’action de la gauche.

Or, les réformes partielles ne peuvent, par définition, qu’offrir une amélioration temporaire des conditions de vie de ceux qui sont condamnés à subir l’ordre social morbide, étatiste et capitaliste. C’est en cela que l’opposition est toujours loyale à l’ordre établi, puisque ses énergies sont concentrées dans l’exigence de réformes et la défense des droits acquis, ce qui non seulement ne menace aucunement ledit ordre établi mais aussi le consolide sur ses bases, puisque la révolte et les luttes anti-systémiques sont canalisées vers des demandes «réalistes».

L’oppositionnisme est intimement lié à la cinquième perversion, le progressisme (qui est, soit dit en passant, l’épithète de choix des organisations de gauche en ce moment — les mots «socialisme» et «communisme» étant largement tombés en disgrâce). Le progressisme est l’idée que l’ordre établi est le résultat d’un processus historique continu (ou alors dialectique) d’amélioration qui peut être poursuivi et même accéléré par divers moyens, que ce soit l’exercice du droit de vote, la pétition, la désobéissance civile, le terrorisme ou la conquête du pouvoir politique — en fait, n’importe quelle action sauf la destruction de ce pouvoir.

Ainsi, le progressisme (et la stratégie de revendication de réformes partielles qui est son application pratique) forme un autre aspect quantitatif de la conception de gauche de la transformation sociale. Pour la gauche, la transformation sociale est une simple question de degrés, de position dans un processus de changement continu. Une quantité adéquate de réformes suffit pour mener collectivement les masses à leur objectif (quelque soit ledit objectif). La réforme et la révolution ne sont ainsi, pour la gauche, qu’une question de degré, que deux niveaux distincts d’une seule activité. Engoncée dans le mythe éminemment bourgeois du progrès, la gauche reste aveugle à la plate évidence que la seule trajectoire des sociétés humaines depuis l’essor de l’État moderne et du capitalisme est l’accroissement continuel de l’appauvrissement et de la domination, et que ce système ne peut en aucune manière être réformé.

*  *  *

La sixième perversion, l’identitarisme, est particulièrement pernicieuse. Elle consiste à valoriser non pas les individus réels mais les catégories sociales auxquelles ils appartiennent, généralement malgré eux: le prolétariat, les femmes, les noirs, les autochtones, les gays et lesbiennes et ainsi de suite. Cet identitarisme est une forme particulièrement perverse d’action revendicative où les individus opprimés choisissent de s’identifier à la catégorie sociale par laquelle leur oppression s’exerce, dans un objectif supposé de rébellion et de défiance envers ladite oppression. Or, l’identification continuelle à ce rôle social limite la capacité des individus qui adhèrent à cette stratégie d’analyser en profondeur leur situation sociale et d’agir en tant qu’individus contre leur propre oppression. Ceci garantit ainsi la pérennité des relations sociales à la source de cette oppression. Pourtant, ce n’est qu’à titre de membres de catégories sociales opprimées que ces individus sont utiles à la gauche et à ses manœuvres politiciennes, parce que ces catégories sociales agissent comme des groupes de pression et de pouvoir dans un contexte démocratique.

Cette logique mène tout droit à l’anti-individualisme, car l’organisation n’a de cesse d’exiger que l’individu se sacrifie à une cause ou une autre, liée évidemment aux programmes et aux organisations de gauche. Derrière ces appels au sacrifice se cache les idéologies manipulatrices de l’identité collective, de la responsabilité collective et de la culpabilité collective. Les individus qui par définition font partie d’une catégorie sociale privilégiée — les hétéros, les blancs, les mâles, les petits bourgeois — sont tenus responsables de toutes les oppressions attribuées à leur groupe. Ils sont ensuite manipulés de sorte qu’ils expient leurs crimes en appuyant aveuglément les mouvements politiques de ceux qui sont plus opprimés qu’eux-mêmes. Quant aux individus qui sont considérés comme membres d’une catégorie sociale opprimée, ils sont tout aussi manipulés de sorte qu’ils acceptent l’identité collective de leur groupe, marquée par une solidarité obligatoire — qu’elle soit féministe, tiers-mondiste, gay, etc. Si par malheur ces individus rejettent ou même se mettent simplement à critiquer cette identité collective, la gauche les considère comme des aliénés qui acceptent leur propre oppression. En fait, l’individu qui contre sa propre oppression et sa propre exploitation agit de son propre chef, ou alors avec seulement ceux avec qui il a développé des liens d’affinité réelle, est généralement accusé d’individualisme bourgeois, malgré le fait qu’il lutte justement contre l’aliénation capitaliste et étatique imposée par la société bourgeoise.

*  *  *

La dernière des perversions, l’idéomanie, englobe en quelque sorte toutes les autres. La gauche, qui conçoit la lutte sociale en des termes politiques, est foncièrement idéologique. La lutte de la gauche ne naît pas des désirs, des besoins et des rêves des individus exploités, opprimés, dominés et dépossédés par notre société. Elle n’est pas le résultat de l’action d’individus qui cherchent à se réapproprier leur propre vie en tentant de se donner les outils adéquats pour réussir cette tâche. Il s’agit plutôt d’un programme issu de l’esprit des leaders de gauche ou alors élaboré par des meetings institutionnels qui existent indépendamment et même précèdent les luttes individuelles (qui doivent par définition se subordonner à l’organisation et son programme). Quel que soit le slogan de ce programme — le socialisme, le communisme, l’anarchisme, le féminisme, l’anti-impérialisme, le nationalisme, les droits des animaux, l’écologie — le programme de gauche ne donne pas d’outils aux individus dans leur lutte contre la domination. Il demande plutôt auxdits individus d’échanger la domination exercée par l’ordre établi par celle exercée par le programme de gauche. Autrement dit, il exige que les individus continuent d’abandonner leur capacité de déterminer par eux-mêmes leur propre existence.

L’idéomanie mène au sacrifice de soi, au sacrifice de ses désirs, de ses aspirations, de ses rêves. Mais elle mène aussi à l’exigence de solutions faciles à des problèmes complexes, la simplicité des solutions étant un gage de leur valeur. L’idéomanie agit comme des œillères, comme un obstacle à l’examen de sa propre réalité subjective, comme un frein à l’exploration théorique des possibles.

 
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« Je me méfie de tous les esprits systématiques et je les évite quand il m’arrive de les croiser dans la rue. La volonté de système est un manque d’honnêteté. »
Friedrich Nietzsche, Le crépuscule des idoles

J’ai cessé depuis quelque temps déjà de me réclamer de l’anarchisme puisque ce qui m’intéresse, c’est l’anarchie. L’anarchisme est une catégorie classificatrice, une idéologie parmi tant d’autres, qu’on retrouve dans la première section des dictionnaires de sciences politiques avant conservatisme, écologisme, fascisme, féminisme, libéralisme, marxisme, socialisme et nazisme. Une idéologie dont les dépositaires patentés furent historiquement des organisations closes qui, comme toutes les organisations politiques, comportaient leurs propres rituels, hiérarchies, dogmes, polices, gardiens de la foi, schismes, exclusions et excommunications. Bref, l’anarchisme n’est rien d’autre qu’une idéologie politique et les organisations anarchistes ont la fâcheuse tendance d’agir comme toutes les autres organisations politiques — c’est-à-dire de reproduire à leur échelle toutes les grandes dominations qu’elles ont la prétention de combattre.

L’anarchisme ne m’intéresse pas et la plupart des anarchistes ne m’intéressent pas davantage, car je suis convaincue qu’une des principales raisons pour lesquelles l’anarchie reste encore aujourd’hui un voeu pieux tient aux anarchistes eux-mêmes. L’anarchiste est en règle générale un militant — quelqu’un qui consacre l’essentiel de sa raison d’être à l’émancipation de tous. Et comme tous ses congénères, le militant anarchiste cultive des perversions qui le rendent infréquentable pour le commun des mortels. Il est généralement un idéologue profondément convaincu de détenir les clés de la compréhension ultime de l’univers. Il est aussi altruiste, dans le sens qu’il consacre sa vie à une cause qui n’est souvent pas la sienne propre (la Révolution, la Classe Ouvrière, les Pauvres, les Femmes, les Travailleurs Immigrés, etc.), ce qui le plonge dans un état permanent de frustration de ses propres désirs et le place, comme tous les «serviteurs du peuple» dans une position où il peut juger, exclure et condamner ses semblables en identifiant les amis et les ennemis de la Cause. Les militants sont pour la plupart monomaniaques, moralisateurs, puritains et rabat-joie, et les anarchistes ne font malheureusement pas exception.

Mais ce n’est pas tout. Les anarchistes forment un sous-groupe particulier des militants: celui des éternels perdants. Pour beaucoup trop d’entre eux, l’anarchisme est ce que Deleuze et Guattari nomment une «ligne souple»: non pas un moyen de s’attaquer à l’ordre établi mais une façon particulièrement sophistiquée de s’en accommoder. En tant que mode de vie, l’anarchisme a ses rituels, ses exigences et ses consolations. La routine militante de l’anarchiste est faite de réunions, d’assemblées générales, de manifs, de vente de journaux et de distribution de tracts. La collaboration de près ou de loin avec toutes les institutions hiérarchiques de domination sociale étant moralement condamnable et implicitement interdite, l’anarchiste dispose d’une gamme limitée de sources de revenus politiquement corrects et vit alors dans un état de simplicité volontaire qui se rapproche plutôt de la pauvreté obligatoire. Ce qui a l’avantage, comme l’a écrit Bob Black, de dispenser l’anarchiste de l’obligation de se demander s’il aurait pu devenir autre chose qu’un raté n’eut été de ses convictions libertaires.

De tous les militants et autres weirdos politiques, les anarchistes sont ceux qui vivent le plus résolument dans le passé. L’anarchiste est trop souvent adepte d’hagiographie et collectionneur de saintes reliques. Il ne cesse de vénérer l’immense panthéon des martyrs de la cause: les morts de la commune, les martyrs de Haymarket, les propagandistes par le fait guillotinés, les mutins de Kronstadt, les cosaques d’Ukraine, Sacco et Vanzetti, les héros bafoués de la Révolution espagnole et tous les autres qui chaque année s’ajoutent à ce long martyrologue et dont le culte semble s’accorder avec l’opinion toute policière que le seul bon anarchiste est un anarchiste mort. Les anarchistes sont des révolutionnaires, mais les révolutions qui les intéressent sont celles qui se trouvent dans leurs pamphlets. Chaque fois qu’ils ont été confrontés à un soulèvement révolutionnaire réel, les anarchistes officiels, organisés, encartés, patentés et vaccinés se sont montrés hésitants, réticents, voire carrément hostiles à un mouvement qui pourtant reprenait de leurs principes. C’est que les anarchistes aiment leur routine militante par-dessus tout. Il se sont habitués à leur rôle d’irréductible et grincheuse opposition, à cette position marginale mais finalement confortable de «gauche de toutes les gauches», et ne sont pas prêts, pour la plupart, de vivre pleinement selon les principes qu’ils ont l’habitude de déclamer machinalement.

L’anarchiste est plus souvent qu’autrement homme (et rarement femme, d’ailleurs) du ressentiment. Il est mû par une volonté de vengeance envers l’ordre établi qu’il n’arrive pas à réaliser par faiblesse ou par peur et qui mène au nihilisme, à la simple dévalorisation et négation de ce qu’il ne peut vaincre. Voilà pourquoi je préfère dire que je suis anar, qui dans mon esprit n’est pas un diminutif d’anarchiste, mais d’anarque, un terme que j’ai, à l’instar de Michel Onfray, emprunté à Ernst Jünger. Dans une monarchie, le monarque veut régner sur une foule de gens, et même sur tous. En anarchie, l’anarque règne sur lui-même. Et surtout, l’anarque n’est ni idéaliste, ni idéologue, ni militant.

*  *  *

Contrairement à l’anarchisme, l’anarchie n’est ni un idéal, ni une utopie, ni une abstraction, ni un programme électoral, ni un catalogue de prescriptions ou d’interdictions, ni un livre de recettes pour un monde meilleur. Il s’agit d’une force, une force commune à tous les êtres, qui exprime l’ensemble des possibles dont tous les êtres sont porteurs. C’est l’apeiron d’Anaximandre, le fond indéfini et indéterminé à partir duquel naît sans cesse l’infinité des êtres. C’est le plan d’immanence de Deleuze, cette réalité toujours variable, qui ne cesse d’être remaniée, composée et recomposée. L’anarchie, c’est à la fois le chaos aveugle des forces et des puissances et la construction volontaire de nouvelles subjectivités par des individus capables d’exprimer la puissance qu’ils portent en eux. Bref : l’anarchie est à la fois le réel et le possible; c’est la réalité du possible.

Monisme et immanentisme sont au coeur de l’anarchie. Les anars n’admettent pas la distinction hiérarchique entre âme et corps, esprit et matière, homme et nature. L’être humain ne diffère en rien de tout autre phénomène, de tout ce qui compose la nature, si ce n’est en degré de puissance. Comme le disait Deleuze, il n’y a qu’une seule nature pour tous les corps, une seule nature pour tous les individus, une nature qui est elle-même un individu variant d’une infinité de façons. Cela signifie que l’être humain ne peut en aucun cas prétendre sortir d’une nature qui le pénètre et qui constitue toute son existence. L’anarchie est également un immanentisme absolu: tout se passe à l’intérieur des choses et des êtres qui ne peuvent sortir de leur nature et qui doivent accorder leurs actions à cette nécessité plutôt qu’à des forces extérieures telles que Dieu, l’État, les Lois, les Idées, la Constitution, le Peuple, etc.

Il faut donc comprendre que lorsque les anars parlent de liberté, ils ne parlent pas de libre arbitre puisque selon eux liberté et puissance vont de pair. La liberté est le pouvoir d’être soi-même cause de son être et de ses propres actions, alors que la contrainte consiste à être et agir en étant déterminé par autre chose que soi-même. Toute liberté est puissance, une puissance qui n’est pas coupée de ce qu’elle peut. Bref, la liberté, c’est «avoir la volonté de répondre de soi» comme le disait Nietzsche.

La liberté est donc synonyme de nécessité et c’est en cela qu’elle s’oppose à la contrainte. La contrainte est toujours extérieure; elle est faite d’oppression et de domination. La nécessité est toujours intérieure: c’est la possibilité pour l’individu d’être autodéterminé, c’est-à-dire déterminé par sa propre nature, par l’ensemble des forces et des désirs qui le constituent réellement. En offrant la possibilité d’accorder les désirs et l’action, la liberté offre la possibilité pour l’individu d’aller jusqu’au bout de ce qu’il peut. Ce n’est donc ni privilège, ni une coquetterie pour occidentaux blasés, ni un caprice de bobos en mal de sensations fortes. La liberté étant constitutive du sujet, les contraintes extérieures qui s’exercent contre elle sont une atteinte à la nature même de l’individu.

Évidemment, la liberté n’a rien à voir avec le libre arbitre, la propriété qu’aurait la volonté humaine de se déterminer librement — voire arbitrairement — à agir et à penser. Le libre-arbitre est une fausse liberté, une invention intéressée de tous les ordres établis qui remonte à Saint-Augustin, pour qui «Dieu a conféré à sa créature, avec le libre arbitre, la capacité de mal agir et par là même, la responsabilité du péché». Le libre arbitre est donc bel est bien le « tour de passe-passe théologique » que dénonçait Nietzsche dans le Crépuscule des idoles. Premièrement parce que si le libre arbitre existe, l’homme est placé au-dessus des lois de la nature. Or, l’homme n’échappe pas à cette nécessité du réel pris dans sa totalité. Et deuxièmement, parce les hommes ont été considérés comme libres seulement pour être jugés et punis, seulement pour pouvoir être coupables — en sauvant ainsi la perfection divine tout en dédouanant Dieu de sa responsabilité envers le mal.

Dans nos sociétés démocratiques, le concept de libre-arbitre a le même effet liberticide, Dieu étant tout simplement remplacé par la Morale, la Société ou la Loi, devant lesquels l’être humain est tenu responsable. Il est donc tenu responsable des forces et des désirs qui le constituent réellement comme sujet et doit sans cesse les refouler, les vivre comme des réalités extérieures à lui-même, des réalités dangereuses et diaboliques qu’il se doit de rejeter… même si elles constituent le seul chemin de sa liberté et de son émancipation.

L’individualisme anar se distingue donc de l’individualisme libéral — même dans sa version radicale et libertarienne. Pour les libéraux, l’individu est un être sans qualités singulières, équivalent à tous les autres individus, radicalement coupé de toute force ou de tout possible extérieur à ce qu’exige le système qui le produit et dont il est entièrement dépendant, que ce soit les lois du marché ou la logique électorale des démocraties. Pour les anars, l’individu, loin de voir son existence définie par un modèle unique parce que général, à côté d’individus semblables à lui, affirme au contraire vigoureusement sa singularité, son unicité. Cette singularité absolue de l’individu anar implique ainsi tous les autres comme faisant partie intégrante de la sphère du singulier, de son propre. Pourquoi? Parce que la singularité mène à des combinaisons infinies de rapports incessants et imprévisibles, se composant, se décomposant et se recomposant, en devenant toujours plus intimes et plus complexes, et en créant ainsi des subjectivités collectives tout aussi singulières que les individus qui les composent. L’individualisme anar mène à l’association. L’individualisme libéral, celui de l’homme de la masse soumis au marché et aux dictats des majorités démocratiques, mène à l’atomisation, au nihilisme et à l’aliénation des volontés.

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Je reviens encore à l’idée que l’anarchie n’est pas une utopie, une idée ou un système qu’il conviendrait de faire exister par un quelconque miracle violent ou un saut collectif dans l’inconnu. Les anars n’aspirent pas à un autre monde que celui qui est déjà là: tout est donné et tout est possible. Les possibilités se jouent dans la manière dont les êtres humains peuvent en tirer parti.

Construire un système jugé idéal a priori et s’attendre à ce qu’on le mette en pratique, c’est exiger que le réel se plie à l’idée. Les constructions utopiques sont la plupart du temps le fruit de l’activité d’idéomaniaques, qui proposent des idées et des actions coupées des conditions de production, fétichisées et autonomisées, que ces gens prétendent s’appliquer en soi, de façon absolue, partout et en toute circonstance. Ce n’est pas ainsi qu’on bâtit un monde meilleur, car le monde tel qu’il existe est le meilleur, pour trois simples raisons: parce qu’il existe; parce qu’il n’y a pas ailleurs, d’autres mondes; parce que ce monde existant, aussi odieux que puisse être son ordre actuel, contient en lui-même la totalité des mondes possibles. C’est à l’intérieur même de ce chaos, de cette surabondance des possibles que les anarchistes, par expérimentation et de façon strictement immanente entendent faire émerger celui qui exprimerait en plénitude la totalité de ce qui est, la puissance de l’être. Bâtir a priori un système politique parfait, c’est non seulement de l’idéomanie mais c’est aussi le plus sûr moyen d’atteindre des fins totalement inverses: un ordre coupé des individus, oppressif, soumettant la totalité de ce qui est à sa raison d’être particulière et, surtout, immobile et inamovible.

Exiger des anars un modèle de société clé en main, un monde Ikea avec mode d’emploi détaillé en douze étapes illustrées et faciles à comprendre, c’est réduire l’anarchie au rang d’idéologie, à un modèle politique utopique repoussé à la fin des temps ou pire encore, à une méthode pour assurer le bon gouvernement des choses et des hommes — autrement dit, une façon de mener le troupeau, ne serait-ce qu’en lui demandant de se mener lui-même. L’anarchie n’est pas un système politico-économique mais un potentialité, un réel possible inclus dans le réel: celui d’un monde libéré non seulement de l’État, mais de toutes les autres formes institutionnalisées de domination hiérarchique.

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En tant que citoyens de démocraties libérales, nous sommes tous et toutes dressés dès notre plus jeune âge dans le but de faire de nous des citoyens utiles et responsables, c’est-à-dire obéissants. Et l’un des principaux outils de contrôle social est le mythe.

Le mythe raconte une histoire sacrée et performative — du moins pour celui qui appartient à la culture qui le crée. Il s’agit d’une narration qui explique non seulement l’origine du monde, mais aussi tous les événements primordiaux à la suite desquels les humains sont devenus ce qu’ils sont aujourd’hui, c’est-à-dire des êtres organisés en société, obligés de travailler pour vivre, vivant selon certaines règles et soumis à des institutions hiérarchique de contrôle social dont l’État est une des principales incarnations modernes. Le mythe a la particularité de se justifier lui-même; il est «vrai» parce que la société qui l’a produit et dont il est l’image existe. Il est «vrai» parce qu’il est continuellement répété, par des «conteurs» dont l’autorité découle du fait de conter et de répéter le mythe. En ce sens, le mythe, même s’il n’est pas toujours religieux, contient des éléments cérémoniaux, liturgiques. Réciter le mythe recrée donc le monde, par la force du rite.

Le mythe démocratique est une narration particulièrement puissante dont on peut retracer les sources jusqu’aux philosophes des Lumières. Ce mythe est progressiste et évolutionniste; il pose que la civilisation — conçue comme un ensemble d’institutions de contrôle social dont l’Etat moderne est l’aboutissement — est la finalité de toute société humaine. Il existe donc des primitifs, vivant dans un état de barbarie violente mais aussi de d’innocence naturelle — le bon sauvage de Rousseau — et des civilisés, sujets de dirigeants dont le pouvoir découle par contrat social du peuple. L’Histoire est donc l’émergence de l’humanité des brumes de la sauvagerie vers la splendeur de la civilisation, guidée par les progrès des lumières de la raison. Il ne peut donc y avoir de société sans police, sans armée, sans prisons, puisque l’existence de ces institutions est inscrite dans l’Histoire et sont des conditions sine qua non des sociétés développées et prospères.

Malheureusement pour le mythe, cette vision des «peuples barbares» a été depuis les cinquante dernières années complètement réévaluée par les anthropologues, qui pour la plupart estiment que ces peuples étaient prospères, qu’ils vivaient dans un état général de paix… et qu’ils n’étaient soumis à aucune forme institutionnalisée de domination hiérarchique. Des chercheurs comme Frank Hole et Kent Flannery ont, par exemple, constaté que les chasseurs-cueilleurs avaient un mode de vie peu contraignant, qui permettait de développer une vie culturelle en harmonie avec l’environnement. Et surtout, qu’ils ne travaillent pour ainsi dire jamais, le plus clair de leur temps à jouer, à discuter, à se reposer ou à dormir.

Ce qui signifie que 98% de la durée de l’expérience de l’espèce humaine s’est déroulée dans un état indiscernable de l’anarchie. Et que l’apparition de l’État ne fut en rien obligatoire, imposée par le développement naturel de l’humanité. Comme Pierre Clastre l’a démontré il y a fort longtemps, la notion de pouvoir est innée dans toute société humaine, ce qui explique cette tendance lourde des humains à préserver leur autonomie vis à vis de celui-ci. Toutes les sociétés sont des structures faites de réseaux de normes complexes qui empêchent activement l’expansion d’un pouvoir séparé et autoritaire. En opposition, l’État est une constellation législative émanant d’un pouvoir hiérarchique qu’elle légitime, tout particulièrement dans ces sociétés qui ont échoué à maintenir en place des mécanismes naturels qui l’empêchent de prendre cette forme. Clastre opposait ainsi les grandes civilisations andines, dont l’empire Inca, aux petites unités politiques formées par les tribus amazoniennes. Les sociétés dites primitives — pas seulement celles du paléolithique mais aussi les contemporaines — ne sont pas des sociétés qui n’auraient pas encore découvert le pouvoir et l’État, mais au contraire des sociétés construites pour éviter que l’État n’apparaisse. Même la guerre entre tribus est une façon pour les dits primitifs de repousser la fusion politique et donc empêcher la menace d’une délégation de pouvoir menant aux dérives étatiques.

Évidemment, je ne suggère pas qu’il faudrait tous retourner au pléistocène. Mais l’expérience des peuples dits primitifs démontre qu’il est possible pour les humains de vivre une vie prospère sans être soumis à l’État, au Travail, à la Loi. Elle démontre l’évidence de la possibilité de l’anarchie.

 
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Il ne faut pas oublier les critiques immanentes de la démocratie. Certaines d’entre elles ont été formulées la première fois à l’époque de Platon et d’Aristote et n’ont pas encore été réfutées de façon satisfaisante; elles concernent la démagogie, les groupes de pression et la corruption.

La démagogie est la stratégie politique qui consiste à obtenir du pouvoir en ayant recours à une rhétorique qui flatte les préjugés et les réflexes les plus vils, les plus bas et les plus réactionnaires de la population. Toutes les démocraties y succombent un jour ou l’autre, désireuses qu’elles sont de manufacturer le consentement à partir des peurs, des espoirs, et des colères confuses des masses citoyennes.

De plus, les démocraties représentatives sont tout spécialement vulnérables à l’action délétère des groupes de pression. Les groupes représentant des intérêts particuliers ont l’habitude d’engager des experts grassement rémunérés qui ont pour mission de courtiser, de harceler, de menacer ou carrément d’acheter les représentants élus pour obtenir une législation qui leur est favorable, des subventions gouvernementales ou toute autre sorte de faveur. Parce que les élus proviennent fréquemment du milieu des affaires ou des classes aisées, la collusion avec ces groupes de pression se fait la plupart du temps tout naturellement, souvent même avant que ledit élu n’ait eu le temps de se saisir du pouvoir.

Ces problèmes sont des symptômes éloquents qui se manifestent lorsque les individus sont réduits à une masse amorphe de spectateurs passifs du processus décisionnel, ou lorsque l’implication de l’individu dans la création de son propre environnement de vie est réduite au simple choix d’opinions. Il est donc inutile de travailler à réformer les institutions démocratiques pour permettre aux politiciens de devenir de meilleurs démagogues et de meilleurs lobbyistes. Le contrôle du financement des partis politiques ou la distribution gratuite de temps d’antenne est inutile, parce que ces réformes reconnaissent implicitement la légitimité de la manipulation politique. Si la manipulation politique est légitime, ça signifie en bout de ligne que la démocratie n’a à offrir à l’individu qu’un seul moyen de s’affranchir de l’oppression: devenir lui-même oppresseur. Comment prétendre dans ces conditions que liberté et démocratie sont indissociables?

Et il ne faut surtout pas oublier la corruption qui ronge la démocratie depuis le berceau. Je n’aurais jamais cru dire un jour une telle énormité, mais Staline avait tout à fait raison: Ceux qui votent ne décident de rien; ceux qui comptent les votes décident de tout.

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Une des forces de la démocratie est sa faculté à se reproduire, à se fondre dans le statu quo et à assurer sa pérennité. Malgré ce qu’en disent la plupart des démocrates, les démocraties sont loin d’être fragiles; la plupart des régimes actuels qui sont les plus anciens sont des républiques et des monarchies constitutionnelles basées sur les principes de la démocratie représentative. En ce début de millénaire, les êtres humains vivent soit dans des démocraties, soit dans des pays sous la domination économique et militaire de démocraties. Comment expliquer ce succès? Comment expliquer cette hégémonie?

Dans tous les pays démocratiques – et le Canada n’y fait pas exception – l’endoctrinement démocratique commence à la petite école, avec l’élection des présidents de classe, l’éducation civique, les saluts au drapeau (unifolié ou fleurdelisé). Très vite, le citoyen est amené à penser que la démocratie est la condition première et nécessaire à la liberté. Lorsque la démocratie encadre le débat de la sorte et force même ses opposants à discuter selon ses propres termes, toutes les actions entreprises pour changer l’environnement politico-social doivent se dérouler dans le cadre de ses principes, sinon de ses institutions, et réaliser les seuls fins qu’elle puisse sanctionner. C’est pourquoi la démocratie réussit à se reproduire en demandant si peu d’effort de la part de l’élite dominante. Un système démocratique basé sur le règne de la majorité convainc les classes exploitées et aliénées qu’elles ont le contrôle des institutions gouvernementales grâce à ses mythes fondateurs (la volonté populaire, le peuple souverain, etc.) même si ce contrôle reste effectivement entre les mains des classes exploiteuses et aliénatrices. Même les contradictions les plus flagrantes passent inaperçues parce que le système a réussi à équivaloir son existence ave celle de la liberté, se plaçant ainsi à l’extérieur du champ des idées et des principes que l’on peut critiquer et combattre. En se présentant comme un a priori ou comme le premier principe de la liberté individuelle, la démocratie offre un visage de tolérance et se présente comme la source par excellence du bien public, se plaçant ainsi au delà de toute contestation.

En régime démocratique, les notions d’égalité des électeurs et de règne de la majorité impliquent que le Peuple (avec un gros P majuscule) détient le pouvoir, malgré les innombrables preuves du contraire. En toute logique, si le Peuple n’effectue aucun changement dans l’ordre des choses, c’est qu’il n’a aucune volonté de le faire puisqu’il est souverain. Or, le Peuple croît, en théorie, en la justice et en la liberté puisque selon les mythes fondateurs des démocraties il se retrouve à l’origine même de la création de ces régimes politiques. Puisque le Peuple démocratique aime la liberté, il devrait naturellement agir pour mettre fin à toutes les formes d’oppression, au moment même où elles sont découvertes. Ce qui signifie que si une loi, un règlement ou une pratique gouvernementale ne change pas, c’est qu’elle n’opprime pas le Peuple. Bref: tout ne peut qu’aller bien dans le meilleur des mondes.

Évidemment, un tel raisonnement n’a jamais et ne pourra jamais donner naissance à une société véritablement libre. Mais rejeter cette logique sans adopter une critique générale de la démocratie mène directement à une autre conclusion hautement douteuse, qui est la plupart du temps formulée par les individus et partis de gauche des démocraties libérales occidentales. Selon eux, si le gouvernement n’est pas à la hauteur des aspirations du Peuple, c’est que les gens sont trop apathiques, trop ignorants, trop stupides ou trop égocentriques pour se servir collectivement du pouvoir qui se trouve à porté de leurs mains. Si les militants progressistes pouvaient seulement réussir à informer, éduquer, organiser et mobiliser les masses, tout finirait par fonctionner à merveille. On assiste alors au spectacle pitoyable d’individus selon toutes vraisemblances intelligents qui volontairement se retrouvent pieds et poings liés, se débattant pour réformer un système qui dans ses incarnations les meilleures et les plus efficaces n’a d’autres fonctions que d’opprimer tout le monde de façon égale. Encore une fois, les classes dominantes peuvent dormir sur leurs deux oreilles tant que les opprimés et les aliénés blâment leur propre apathie et leur propre stupidité comme source de leur propre aliénation et leur propre oppression plutôt que les failles intrinsèques du concept même de démocratie.

Nous assurons tous et toutes la reproduction de la démocratie avec notre vote et notre acceptation servile et quotidienne aux résultats des élections. Le fait d’aller voter ne sert qu’à réaffirmer et à légitimer le pouvoir de l’État, quelque soit votre choix électoral. En votant, il vous arrivera peut-être de participer à la création ou à l’abolition de politiques, et de législations. Vous pourrez même participer au renouvellement de la classe politique. Mais vous n’arriverez jamais à changer le système et ses relations de pouvoir basées sur la domination et l’aliénation de l’individu. C’est pour cette raison de les classes dirigeantes des démocraties ne craignent absolument pas le suffrage universel, même si certains politiciens en particulier peuvent souffrir de la grogne populaire et se faire ravir les rênes du pouvoir.

Historiquement, les gouvernements on élargi le bassin des électeurs chaque fois qu’ils ont eu besoin d’appuis massifs pour accomplir un objectif précis – la plupart du temps militaire – plutôt que pendant les périodes où le public demandaient à grand cri l’extension du droit de vote. Il s’agit du marchandage habituel, où des concessions démocratiques sont accordées en échange d’un consensus social si nécessaire en temps de crise. De plus, le fait d’accorder le droit de vote à ceux qui n’en jouissaient pas permet aux gouvernements de canaliser les insatisfactions et les énergies contestataires qui autrement auraient pu constituer une menace sérieuse ou pouvoir étatique vers une forme d’action qui n’est pas menaçante – le vote – qui réduit l’efficacité et la magnitude des changements tout en assurant la reproduction de la démocratie. Au Canada, l’obtention de la responsabilité ministérielle, le suffrage universel masculin, puis l’extension du droit de vote aux femmes et aux Amérindiens a surtout eu comme effet de les faire passer les opprimés d’une marginalisation officielle à une marginalisation systémique. Ce qui signifie que les principaux gains politiques des marginalisés est d’avoir le même droit que le reste des citoyens de participer à un système oppressif et d’espérer qu’il agisse en leur faveur. Le débat sur le droit de vote est un leurre: le gouvernement a recours au suffrage pour amenuiser les demandes des minorités et saper les énergies consacrées à l’action directe. Il n’y a pas de fumée sans feu, et il n’y a pas de suffrage sans intention de marginalisation.

Quand nous mordons à l’hameçon électoral, nous donnons à l’État le pouvoir de se saisir de nos capacités à prendre totalement et entièrement le contrôle de nos propres vies. Les élections ont tendance à réduire les individus à un rôle passif, à faire miroiter le salut grâce au principe de la sagesse des majorités plutôt que de celui de l’action directe volontaire. Une division naît entre les gouvernants et les gouvernés lorsque les électeurs assistent de la marge comme spectateurs du gouvernement et nom comme des agents de leur propre destinée. Les systèmes politiques de tous genres ont tous en commun la particularité d’exclure la possibilité de l’action directe autonome et individuelle et la démocratie n’y fait pas exception. Les démocraties savent être aussi racistes, nationalistes, impérialistes et militaristes que les dictatures, et surtout elles discriminent, exécutent, torturent et réduisent au silence les individus. Ce qui distingue les démocraties des autres systèmes, c’est qu’elles oppriment et aliènent se présentant comme le visage de la volonté collective et individuelle, comme l’incarnation même de la liberté, ce qui les rend particulièrement insidieuses et efficaces.

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Les organisations politiques formelles ne s’intéressent qu’à certains aspects de la réalité. La démocratie, en tant que mode d’organisation politique, ne détermine donc pas entièrement notre droit individuel à l’autodétermination. Par exemple, les droits inaliénables que la démocratie vous garantit ne s’étendent pas à toutes les sphères de votre vie – votre lieu de travail étant une de ses sphères particulièrement à l’abri des ingérences démocratiques. Évidemment, le salaire minimum, la journée de huit heures, les lois sur la sécurité du travail et toutes les autres législations adoptées par les démocraties – en réponse aux pressions exercées directement par les travailleurs – peuvent très bien améliorer les conditions de travail et interdire les formes les plus scandaleuses d’exploitation. Il n’en demeure pas moins que l’employeur et l’employé n’interagissent pas entre eux comme des citoyens libres et égaux. L’un d’entre eux est le boss, l’autre le travailleur, et tous deux jouent leur rôle selon des règles qui n’ont rien avoir avec les principes de participation démocratique. Aucune élection ne changera cet état de fait.

Lorsque l’individu se rend sur son lieu de travail, il abandonne sa qualité de citoyen pour adopte celle de travailleur salarié. Il devient alors un esclave à temps partiel – le temps qu’il consacre au travail salarié. On exige de lui l’obéissance et la loyauté envers l’entreprise. L’exercice de la plupart de ces droits fondamentaux dits démocratiques, comme la liberté d’expression, la liberté d’association ou la liberté de circulation lui sont interdits le temps qu’il est au service de son maître. Et ce temps mort consacré au travail salarié – pour ceux qui évidemment ont la «chance» d’avoir un emploi – a tendance à devenir de plus en plus long, à gruger de plus en plus notre vie, ce qui réduit d’autant le temps de notre existence où nous jouissons des fameux droits démocratiques. Mais ne vous inquiétez pas, ceux qui n’ont pas d’emploi sont si marginalisés, si harcelés par les fonctions providentialistes de l’État que leur temps de citoyen démocratique est encore plus limité.

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Quelques mots en terminant sur la démocratie directe.

Les anarchistes ont la conviction qu’une société basée sur les relations non-médiatisées entre individus libres, sur l’absence de forces sociales coercitives et aliénantes et sur le droit universel et inaliénable de l’individu à sa propre autodétermination. Ces convictions mènent à différentes visions du monde, comme par exemple la fédération des communes libres et autogérées des anarcho-communistes et l’association limitée, informelle, ouverte et temporaire des anarchistes individualistes (qui vous l’aurez deviné a gagné ma préférence). Mais ce qui est certain, c’est que les principes chers aux anars ne pourront jamais s’incarner dans une démocratie. Même la démocratie directe à la sauce athénienne exige un abandon des volontés individuelles qui produit et assure la pérennité de la domination hiérarchique d’un groupe sur les individus, les séparant ainsi de leurs désirs et séparant leurs désirs de leur réalisation par l’action directe.

La démocratie directe reste un mode de gestion politique de l’État. En cela, elle restera toujours l’ennemie de la liberté individuelle.