Anarchie etc.

Page 2

Ni dieu ni maître !
39 articles in category Anarchie etc. / Subscribe

La démocratie est une sacro-sainte horreur. La démocratie est une abomination qu’il faut abattre.

Vous voyez, par ces quelques mots, je viens de me ranger dans votre esprit parmi les ennemis définitifs de l’humanité, parmi ces brutes qui détournent des avions et les jettent contre des tours à bureaux. La démocratie est aujourd’hui une valeur universellement partagée par toutes les idéologies politiques – qu’elles soient de droite ou de gauche – tout simplement parce qu’elle est devenue par la force des choses et les aléas de l’histoire la dernière des vaches sacrées, un synonyme du bien absolu, une cause pour laquelle on peut mobiliser les forces les plus violentes et liberticides au nom du combat contre tout ce qui est antidémocratique (et présenté comme le mal absolu). Impossible de penser hors du doublon démocratie-dictature. Impossible de ne pas accepter les principes de base de la démocratie, à moins d’être irrémédiablement et définitivement repoussé dans la plus obscure des marginalités. Cette impossibilité est d’ailleurs une source profonde d’aliénation, une des raisons pourquoi la liberté se fait si rare dans nos belles républiques et monarchies constitutionnelles occidentales.

Ce que je vais dire en choquera plus d’un, mais ce n’est hélas que la plus banale des vérités: il existe une tension inhérente et flagrante entre la démocratie d’une part et de l’autre la liberté des individus d’inventer et de créer leur propre vie selon leur propres choix. La démocratie n’est pas un moyen de libérer les individus mais une façon particulièrement efficace de les asservir en obtenant leur consentement. La démocratie est la violence et l’oppression institutionnalisées dans leur expression la plus complexe et la plus sophistiquée. La démocratie est une des multiples chaînes qui asservissent l’individu. La démocratie est une hydre à abattre.

«Que faites-vous de tous ces gens qui sont morts pour obtenir les droits démocratiques dont vous jouissez et sur lesquels vous crachez de façon si méprisante?»

À cela je réponds que le nombre de martyrs ne fait pas la justesse de la cause. Sinon, nous devons payer respect à ceux qui sont morts pour la pureté de la race, la vraie foi, le salut de la nation ou la grandeur de l’empire. Mais ce n’est pas tout: j’ose prétendre que la vaste majorité de ceux qui sont morts historiquement pour la démocratie luttaient bien plus pour leur propre libération individuelle que pour le privilège d’élire un représentant à l’assemblée législative. Et malgré ce que vous pensez, il s’agit de deux causes distinctes et même antinomiques.

«Soyez réaliste! Comme le disait Churchill, la démocratie est un mauvais système, mais elle est le moins mauvais de tous les systèmes.»

Ce n’est pas parce qu’un régime politique est moins mauvais que les autres qu’il mérite d’être défendu, qu’il mérite qu’on meure pour lui. Ce n’est pas parce que le sida tue que je militerai pour l’herpès génital. Si on doit se battre, aussi bien se battre pour sa propre cause plutôt que pour un pis aller qui finira par se retourner contre nous et nous opprimer. Car l’oppression de l’individu est inhérente au principe étatique… et la démocratie est un mode de gestion de l’État.

Churchill l’a dit avant moi. Tout plein de gens vraiment intelligents l’ont dit avant Churchill: la démocratie n’est pas parfaite, elle est même profondément vicieuse. Les défenseurs de la démocratie reconnaissent la plupart des trucs qui m’enragent au sujet de la démocratie et ces tares ont mené au fil des ans au développement de nouvelles formes démocratiques – des modèles nouveaux et améliorés dont le but est surtout de sauver les apparences. Car l’apparence est au cœur de l’exercice démocratique; en l’apparence réside toute son utilité. En ce qui me concerne, les problèmes de la démocratie m’apparaissent si fondamentaux que personne ne pourrait me convaincre que les systèmes basés sur cette arnaque peuvent être réformés de façon satisfaisante pour permettre l’épanouissement de la liberté individuelle.

Je suis en colère et je crie. Mais je ne crie pas pour plus de démocratie ou une meilleure démocratie. Je crie pour son abolition pure et simple.

*  *  *

Mais qu’est-ce que la démocratie? Il s’agit de la théorie politique qui stipule que le gouvernement et les lois qu’il adopte et fait respecter doivent refléter la volonté de la majorité telle que déterminée par un vote direct ou des représentants élus. La plupart du temps, la légitimité d’une démocratie naît avec l’adoption d’une constitution qui établit les règles fondamentales, les principes, les devoirs et les pouvoirs du gouvernement. Cette constitution limite aussi la plupart du temps le pouvoir d’ingérence de l’État dans la vie de ses citoyens en établissant une liste de droits qui sont théoriquement protégés de l’ingérence de la majorité démocratique.

*  *  *

Le problème central de la démocratie est qu’elle est source institutionnalisée d’aliénation.

La liberté individuelle n’est possible et praticable que lorsque la pensée et l’action sont intimement liées, lorsque les désirs et leur libre réalisation ne sont pas entravés par des forces extérieures à la volonté individuelle. Ce lien qui se brise entre la pensée et l’action, voilà ce qu’est l’aliénation.

Les passions et les désirs n’ont de valeur que s’ils constituent des forces réelles et incarnées dans nos vies. Mais lorsque l’individu est aliéné, les passions et les désirs sont tués dans l’œuf par la simple conscience que les conditions de son existence sont hors de son contrôle. Dans ce contexte, les rêves ne sont que pour les rêveurs, les désirs sont continuellement confrontés à l’impossibilité de l’action, à l’impossibilité de leur réalisation. Cette sinistre condition existentielle fait en sorte que l’individu perd contact avec les désirs et les passions qui devaient être les moteurs de ses actions. Ce contact est extrêmement difficile à rétablir lorsque qu’il est perdu et mène pour la plupart d’entre nous à un état de passivité abrutissante. Même le désir de changer les conditions sociales et matérielles qui causent l’aliénation se transforme alors en passivité et en désespoir, ce qui assure la pérennité de l’aliénation.

Le résultat prévisible est que la société finit par se diviser en deux groupes, d’une part celui des aliénés qui ont été spoliés de leur capacité à inventer et à créer leur vie, de l’autre ceux qui profitent de cet état de fait pour accumuler et contrôler l’énergie aliénée et ainsi assurer la reproduction des rapports sociaux de domination hiérarchique qu’ils exploitent à leur avantage. En tant que force extérieure à l’individu qui sépare sa volonté de son action, la démocratie ne fait rien de moins que d’assurer l’existence du pouvoir alién, puisqu’elle exige que les désirs soient isolés du pouvoir d’agir. Toutes les variétés de démocratie ont recours à l’élection comme mode de prise de décision, qui par définition représente un moyen de transférer les pensées, l’autonomie et la liberté de l’individu vers un pouvoir extérieur. Que ce transfert de pouvoir se fasse vers un représentant élu ou une vague majorité n’a en soit que peu d’importance. La réalité est que l’individu démocratique ne s’appartient plus lui-même; il appartient à la majorité démocratique. Le citoyen est ainsi aliéné de sa capacité à déterminer les conditions de sa propre existence et de choisir librement le type de relations qu’il souhaite entretenir avec ses semblables.

*  *  *

En démocratie, les décisions sont aussi aliénées du contexte qui les a motivées et sur lequel elles sont censées agir. C’est ce que j’appelle la décontextualisation. La séparation et l’institutionnalisation inhérentes à la démocratie sont en soi autoritaires parce qu’elles exigent que les décisions soient prises avant même qu’adviennent les circonstances auxquelles elles s’appliquent. Les décisions politiques prennent toujours la forme de règles générales qui doivent être systématiquement appliquées lors de certaines situations, quel que soit le contexte ou les circonstances particulières. La démocratie a donc comme effet d’empêcher les individus ou les groupes d’individus de prendre des décisions adaptées aux multiples situations auxquels ils sont confrontés au moment même où ces situations se présentent.

La démocratie a une autre effet pervers: celui de limiter et de simplifier à l’extrême le spectre des décisions qui peuvent être prises par l’individu, commodément ravalé au rang de citoyen. Pour qu’un vote soit possible, les phénomènes complexes, avec leurs nombreuses causes et ramifications, doivent être réduits à des options limitées, voire carrément binaires: oui ou non, pour ou contre. La démocratie réduit le champ des possibles et étouffe ainsi toute possibilité de changement de façon extrêmement efficace. En cela, la démocratie fonctionne davantage comme un outil de justification du pouvoir étatique que d’un mode efficace de participation des individus aux décisions collectives.

La démocratie accorde une importance singulière à l’opinion. Les électeurs deviennent des spectateurs d’un processus où diverses opinions qui sont l’objet de leurs choix électoral leur sont présentées, alors que ceux qui produisent ces opinions sont ceux qui détiennent le vrai pouvoir. Tous ceux et celles qui ont vécu une campagne électorale ont été témoins de ce phénomène: les vrais problèmes qui frappent la société sont généralement évacués ou alors réduits à des slogans dénués de sens qui n’ont d’autre qualité que d’être courts et de frapper l’imagination lors de leur diffusion au journal télévisé.

La réduction des idées en opinions a un effet pervers de polarisation. Lorsque le seul mode de participation est la sélection et qu’il n’y a pas d’autre choix que l’option A et l’option B, les partis se rangeant derrière l’une ou l’autre de ces options se repoussent mutuellement en renforçant leur certitude mutuelle d’être l’incarnation du «bien», dans un esprit totalement manichéen. Dans ces conditions, espérer une reconnaissance de la complexité du réel, un sens du compromis ou une collaboration dans la recherche de solutions est rigoureusement illusoire.

Il est frappant de constater à quel point l’exercice électoral démocratique ressemble au mode de production capitaliste qui l’accompagne. Dans nos économies dites de marché, les corporations contrôlent le jeu et les consommateurs sont cantonnés dans un rôle de spectateurs, à qui on demande de choisir parmi différents produits offerts sur le marché. Ces choix de consommation sont à l’image des choix politiques; ils sont basés sur la compétition et chaque décision génère des gagnants et des perdants. Le conducteur de Porche n’a pas le même statut que le conducteur de Sunfire. Le consommateur de sauternes n’a pas le même statut que le buveur de Coors light. On retrouve la même polarisation qu’on retrouve au cœur des choix politiques – les individus s’enfermant dans leurs positions et débattant avec passion et violence en grande partie parce leurs idées sont contaminées par le désir d’avoir raison, de «gagner» au jeu de la politique. Même si la victoire est si décontextualisée et si vide de sens qu’elle n’a que peu d’impact sur leur vie réelle.

*  *  *

Évidemment, l’aliénation, la manufacture en série des opinions et la décontextualisation des décisions ne sont pas les seuls problèmes fondamentaux de la démocratie; le concept de majorité est tout aussi troublant. En acceptant systématiquement la volonté de la majorité, la démocratie accorde au plus grand nombre le droit de tyranniser la minorité. Dans le contexte démocratique où le gagnant rafle tout, les minorités n’ont que très peu d’influence sur les décisions politiques. Et comme si ce n’était pas déjà assez scandaleux, les majorités démocratiques ne sont même pas de vraies majorités, mais la minorité numériquement la plus importante. Par exemple, le parti libéral du Québec a pris le pouvoir en 2003 avec 42% des voix exprimés. Ce qui veut dire que 32% des électeurs inscrits ont voté pour les libéraux, si on tient compte du taux d’abstention. La conséquence est que pour les différentes minorités qui forment la majorité réelle, les démocraties n’offrent pas plus de liberté politique que le despotisme et la dictature.

Mais ça ne s’arrête pas là. En entretenant l’illusion de la participation de tous aux affaires de la Cité, la démocratie permet aux majorités de justifier toutes leurs actions, même les plus répugnantes. Et puisque les démocraties disent permettre la participation de tous et chacun dans le processus politique, il est sans danger pour le pouvoir établi que des votes soient dirigés vers les opinions minoritaires, puisque ces voix perdues ne servent qu’à renforcer légitimité de la position majoritaire. De la même manière, si des individus décident de ne pas participer au scrutin, ce choix peut tout aussi bien être interprété comme un consentement à l’opinion majoritaire puisque ces individus auraient été libres de voter contre l’opinion majoritaire s’ils l’avaient voulu. Il n’y a pas d’issue possible à la justification démocratique.

Et je ne parle pas du caractère profondément inique du principe «une personne un vote» qui ne tient aucun compte de l’importance de la préférence individuelle. Deux électeurs vaguement intéressés à faire quelque chose peuvent gagner contre mon opposition acharnée et passionnée.

Voilà pourquoi les exercices démocratiques ne menacent jamais l’ordre établi. Comme le disait si bien Errico Malatesta, le fait d’être appuyé par une majorité ne prouve en rien la justesse de sa cause. Les progrès de la liberté individuelle ont toujours été accomplis par des individus et des minorités; les majorités sont de par leur nature lentes, conservatrices et soumises aux forces supérieures du pouvoir établi.

*  *  *

(Lire la suite.)

Que faire en ce début de novembre lorsque les copies à corriger s’accumulent et que le cafard automnal lié à la diminution des heures d’ensoleillement ne cesse de progresser ? On se lance à corps perdu dans des projets inutiles qui dilapident son temps précieux pour avoir le soulagement de penser à autre chose.

Dans cet esprit, je vous invite (et quand je dis vous, je pense surtout à Justine Miso qui m’a déja posé une question à ce sujet) à lire l’article intitulé Amour libre que je viens de pondre pour Anarchopedia. Vous allez voir, ça ressemble à un hybride entre de la vulgaire propagande anar et une mauvaise dissertation universitaire.

En ce qui me concerne, j’annule tous mes cours et je retourne me coucher.

[EDIT]

Plus de quarante commentaires… dois-je en déduire que l’anarchie vous intéresse davantage que l’érotisme ?

(Entre nous, ça me surprendrait.)

Quoi qu’il en soit, j’ai également commis pour Anarchopedia quelques biographies d’anars individualistes comme Armand, Han Ryner et Zo d’Axa et je travaille (ha !) sur un article portant sur l’individualisme aristocratique de Nietzsche et Palante. Je tiens d’ailleurs la liste de mes contributions sur ma page d’utilisatrice ; allez la voir si le coeur vous en dit.

Joie ! Il semblerait que les zapartistes auraient pris la résolution de faire renaître de ses cendres, tel un phénix gris et cornu, le Parti Rhinocéros. S’ils réussissent à présenter des candidats (et ce n’est pas gagné d’avance) il auront non seulement mon vote mais mon appui enthousiaste et inconditionnel. Même que je serai tentée de poser ma candidature.

Bon. Je ne sais pas si vous mesurez la portée de ce que je viens de dire, mais si vous me connaissez un peu, vous savez que je n’ai jamais voté de ma vie et que j’ai même mangé mon bulletin de vote lors de la dernière élection fédérale, en signe de protestation. Mais voter Rhino, ce n’est pas voter : c’est s’abstenir en rigolant.

Lorsqu’en 1963 Jacques Ferron fonde le Parti Rhinocéros, son intention est surtout ridiculiser le gouvernement fédéral. En plus d’être écrivain et médecin, Ferron milita sérieusement au niveau provincial, au sein du Parti socialiste du Québec, du Rassemblement pour l’indépendance nationale puis du Parti Québécois à partir de 1970. Indépendantiste, le gouvernement fédéral représentait pour lui un instrument du colonialisme canadian qui maintenait le Québec dans son état d’infériorité politique et économique par rapport au Canada anglais. La stratégie du Parti Rhinocéros était donc d’attaquer par l’humour et la dérision la légitimité de ce gouvernement en soulignant ses failles et en révélant sa vraie nature.

Le parti Rhinocéros adopta dès le début un ton et des méthodes qu’il conserva pendant les trente ans de son existence. Monarchiste, démocratique, aristocratique, populiste, dictatorial, il s’affubla de toutes les étiquettes tout en n’assumant aucune d’elle. Fiers de leur corruption et de leurs caisses électorales occultes, les Rhinos étaient champions toutes catégories de la promesse électorale invraisemblable : amender la loi de la gravitation pour empêcher les pluies acides de tomber sur le pays, transformer le tunnel Louis Hyppolite Lafontaine en lave-auto gratuit en perçant des trous au plafond, aplanir les Montagnes Rocheuses pour éliminer les disparités régionales… et j’en passe des meilleures. Mais ce n’est pas tout, les Rhinos s’engagèrent également de briser chacune de leurs promesses et d’exiger immédiatement un recomptage si jamais ils étaient élus.

Évidemment, un tel programme finit pas dépasser la simple opposition indépendantiste, puisque l’État québécois, en tant que démocratie libérale et représentative, n’est pas foncièrement différent de l’État fédéral. En s’attaquant au parlementarisme britannique version canadienne, on s’attaque aussi à sa version québécoise.

Lorsque Ferron s’en éloigna au milieu des années soixante-dix, le parti fut récupéré par des clowns et des marginaux issus de la contre-culture qui laissèrent graduellement tomber le caractère nationaliste québécois de Rhino en présentant des candidats dans les autres provinces canadiennes. Ce n’était plus spécifiquement le gouvernement fédéral qui était dans la mire des Rhinoféroces, mais la démocratie représentative, ses mascarades et ses mensonges.

Voilà pourquoi le parti Rhinocéros fut un anti-parti, et selon moi une des organisations les plus subversives de l’histoire politique canadienne. Qu’ils soient conservateurs ou révolutionnaires, les partis politiques naissent toujours pour atténuer ou éviter une crise de l’État. Leur moyen d’action est de canaliser les oppositions, les rébellions et les dissidences afin de les intégrer dans un mouvement contrôlé. Quelque soit la virulence de leur critique envers le gouvernement, les partis politiques ont toujours pour objectif la prise du pouvoir et ne remettent jamais en question le principe gouvernemental. Or, c’est exactement à cette remise en question que s’employaient les Rhinos en tournant en dérision le système politique canadien. Leur message était clair : ce qui passe pour la participation de tous aux affaires de la cité n’est qu’un carnaval, une supercherie dont l’objectif est de légitimer un appareil qui ne sert qu’à perpétuer la hiérarchie, l’exploitation et la domination.

Évidemment, plusieurs candidats Rhinos faisaient campagne que pour rigoler et n’avaient pas nécessairement conscience de la portée de leur geste. Les politiciens « sérieux », quant à eux, ne se sont jamais laissés berner. Lors de la campagne électorale de 1980, le plus-ou-moins-honorable Jean Chrétien accusa les Rhinos de se moquer non pas du fédéralisme canadien, mais « du suffrage universel et de la démocratie » et d’attaquer les bases même de l’État. Or, quelques jours plus tard, la candidate Rhino Chatouille (Sonia Coté) obtient 3067 voix dans Laurier, ce qui la plaça derrière le candidat libéral… et plus de mille voix devant André Payette, un animateur de radio populaire qui se présentait pour le parti conservateur. Les résultats électoraux des Rhinos ne cessant de progresser en 1984 et 1988, il fallait faire quelque chose pour en finir avec cette menace. Le remède fut aussi efficace que détourné : on exigea en 1993 un dépôt de mille dollars pour chaque candidature, en exigeant qu’au moins 15 % des votes validement exprimés soient recueillis pour avoir droit au remboursement de la moitié de cette somme. Suite à un jugement défavorable de la Cour de l’Ontario en 1999, le directeur des élections a dû se mettre à rembourser intégralement les dépôts sans égard aux résultats, mais le mal était fait. Rhino mourut de sa belle mort, du moins jusqu’à sa récente résurrection.

Je ne sais pas quelles sont les intentions de Christian Vanasse et de ses joyeux drilles. Comme le lancement de la campagne Rhino, qui aura lieu mardi soir prochain, se fera dans le cadre d’un hommage à Ferron, je soupçonne qu’ils veulent ressusciter le Rhino première cuvée. Dans ce cas, ils feront office de Bloc Québécois avec un peu plus d’humour. Mais, sait-on jamais, peut-être assisterons nous au retour de la grande subversion cornue et ongulée.

[Le texte qui suit est une reprise d’il y a deux ans. Mais les vérités éternelles sont toujours d’actualité, n’est-ce pas ?]

Comme il est beau, le fleurdelysé, symbole d’un Québec moderne, laïque, pluraliste, progressiste, multiethnique, social-démocrate et ouvert sur le monde ! Comme il est agréable de l’agiter frénétiquement, pendant la Saint-Jean, une cannette de Budweiser à la main, en écoutant Éric Lapointe crier « Québec libre ‘stie » au parc Maisonneuve!

Avant d’aller, joint au bec, gratter de la guitare sèche autour du feu de joie, arrêtons nous quelques instants pour nous remémorer l’histoire glorieuse de cette fière bannière nationââââââle.

En 1902, l’abbé Elphège Filiatrault hisse sur son presbytère de Saint-Hyacinthe un drapeau qu il avait lui-même dessiné et qu il appelait le Carillon, un drapeau à champ bleu traversé d’une croix blanche et orné de quatre fleurs de lys pointant vers le centre. L’année suivante, un Sacré-Cœur entouré de feuilles d’érable fur ajouté au centre de la croix blanche. Ainsi naissait le Carillon-Sacré-Cœur qui représentera jusqu en 1948 la nation canadienne-française – et qui est l’ancêtre du fleurdelysé, adopté le 21 janvier de cette année par le gouvernement de Maurice Duplessis.

La symbolique du Carillon-Sacré-Cœur avait tout pour plaire. Voyons ce que Mgr Louis-Adolphe Paquet, doyen de la Faculté de théologie de l’Université Laval, en disait en 1903 :

« J’y voit réunis les trois grands éléments de notre patriotisme : la foi nationâââââle, figuré par cette croix blanche que la France chrétienne, notre ancienne mère patrie, porta si longtemps et si glorieusement à son front; l’espérance nationâââââle, attachée à ce front d’azur, qui se trouvait, dit-on, sur la bannière de Carillon, et qui, par-là même, nous rappelle les bontés et les sollicitudes de la Providence à notre égard; l’amour national, si bien exprimé par ces feuilles d’érable tressés autour du Cœur de Jésus, comme pour nous dire qu en aimant Dieu on aime sa patrie, et qu en aimant sa patrie, on sait travailler, souffrir et se dévouer pour elle. »

Pour ceux et celle qui ne comprennent pas la prose clérico-patriotarde du bon évêque :
Croix blanche, fond bleu et fleurs de lys = Monarchie de droit divin
Sacré cœur = catholicisme et sacrifice de l’individu pour la patrie

Snnifff. Excusez-moi, je suis émue…

C’est bien triste que ce mécréant de Duplessis, qui pourtant était à tu et à toi avec tout ce que le Québec comptait alors de soutanes et de calottes, ait traîtreusement éliminé le Sacré Cœur de Jésus du fleurdelysé. Encore un libéral athée crypto-communiste et franc-maçon ! Depuis, le drapeau nationâââââl du Québec n’est que monarchiste et réactionnaire ; une référence au catholicisme variante intégriste lui fait cruellement défaut. Quelle trahison !

Je lance donc, en ce jour de la Fête Nationââââle du Québec, une grande campagne pour la réintroduction du Sacré Cœur sur notre glorieuse bannière nationâââââle, puisque c’est la volonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même (transmise lors d’une apparition à Sainte Marguerite-Marie à Paray-le-Monial en 1689, si si). Peut-être qu’ainsi sera stoppée la déchéance de la race canadienne-française, dont le symptôme le plus flagrant est la corruption de notre belle jeunesse chrétienne par des bâtardes asiatiques lesbiennes et anarchistes dans nos institutions d’enseignement.

Empare-toi maintenant de l’usine, du capital ne sois plus serviteur. Reprends l’outil et reprends la machine : tout est à tous, rien n’est à l’exploiteur. Sans préjugés, suis les lois de nature et ne produis que par nécessité : travail facile ou besogne très dure n’ont de valeur qu’en leur utilité.

Debout, debout, compagnons de misère ! L’heure est venue, il faut nous révolter. Que le sang coule et rougisse la terre mais que ce soit pour notre liberté. C’est reculer que d’être stationnaire, on le devient de trop philosopher. Debout, debout, vieux révolutionnaire, et l’anarchie enfin va triompher !

Après tout ce que j’ai dit contre le travail, j’avoue qu’il est ironique que j’y sois retournée alors que rien ne m’oblige à le faire. Que voulez-vous, ça me permet de sortir un peu (du moins, une fois par semaine) et de me changer les idées.

Comble de l’ironie, je remplace un prof permanent et quinquagénaire parti en congé de maladie: il soigne son burn out à la maison pendant que je soigne mon cancer au collège… avouez que la situation est savoureuse. C’est ce qu’on appelle le fossé des générations, je suppose…

Hier, cours sur la guerre civile espagnole. Je suis toujours aussi surprise de constater à quel point l’expérience de l’Espagne libertaire conserve tout son potentiel de fascination. Pourtant, dieu sait si je me fais un devoir de présenter la FAI, la CNT, la résistance populaire au golpe, les collectifs d’Aragon et tout le bataclan de façon nuancée et critique, en soulignant leurs failles et leurs échecs à grands traits de feutre noir à encre indélébile. Rien n’y fait. Comme l’année dernière, je fus littéralement mitraillée de questions et la discussion s’est même poursuivie avec quelques étudiants au café, jusqu’à ce que le concierge nous expulse à grands coups de serpillière.

Dommage qu’on ne puisse en parler que trois heures dans le cadre du cours d’histoire du XXe siècle… le sujet mériterait définitivement d’être traité sur toute une session. Mais d’une certaine façon, je peux comprendre que le département ne tienne pas à ce qu’on insiste trop longuement là dessus. On ne sait jamais, ces jeunes cerveaux sont si malléables, si influençables… ils pourraient se mettre à avoir des idées, une activité qui s’accorde mal avec la condition estudiantine !

Je crois que nous devons comprendre une fois pour toutes que nous sommes témoins d’une période charnière de l’expérience humaine. Les principales institutions de l’État sont en pleine déliquescence et le capitalisme triomphant, poussant sa logique jusqu’à ses derniers retranchements, vit ses dernières années, victime de ses succès. La plupart des idées centrales du productivisme libéral, marxiste et social-démocrate sont discréditées et n’attirent guère plus que cynisme et mépris.

La situation est telle qu’il ne nous reste qu’à rêver d’un monde meilleur et à se décider d’agir immédiatement pour le construire pour que l’ordre horrible qui nous écrase soit renversé comme un château de cartes. Or, force est de constater que c’est loin d’être le cas. Pourquoi?

Selon moi, le principal obstacle à un changement radical allant dans le sens d’une société plus juste et plus libre n’est pas la résistance acharnée du système mais notre manque flagrant d’imagination. La plupart d’entre nous n’avons aucune idée de ce que pourrait être une société juste et libre — et la plupart d’entre nous ne voulons même pas envisager la possibilité d’avoir à l’imaginer.

Un exemple parmi tant d’autres. Dans tous les sondages d’opinion réalisés à ce sujet depuis plus de trente ans, la majorité des occidentaux ont déclaré, dans une proportion toujours croissante, être profondément insatisfaits de leur travail. Mais lorsque les sondeurs nous demandent si nous continuerions à travailler si nous avions les moyens de cesser de le faire, la plupart d’entre nous répondent encore… oui. Parce que nous n’arrivons tout simplement pas à imaginer ce qu’on pourrait faire de notre temps.

Tentez cette petite expérience: demandez à vos amis d’imaginer comment ils construiraient une société où la criminalité serait très faible ou inexistante. La majorité d’entre eux vous diront qu’une telle société est impossible, ou qu’ils n’en ont aucune idée. Ceux-là refusent purement et simplement d’utiliser leur imagination. Les autres vous brosseront le portrait d’une société plus répressive et totalitaire que tout ce que nous avons pu connaître — de quoi faire frémir George Orwell lui-même. Pourquoi? Sûrement pas parce qu’ils désirent une société répressive, mais parce qu’ils ne peuvent penser que selon les termes de la société actuelle, faite de dominations et d’oppressions.

Les occidentaux accusent souvent les sociétés traditionnelles et religieuses du tiers-monde d’être enfermées dans le passé. Mais ils sont eux-mêmes enfermés dans le présent, ce qui n’est guère mieux. Nous souffrons collectivement d’un grave déficit imagination. Et quand je dis nous, j’inclus ceux qui forment ce qu’on désigne habituellement sous le nom de «gauche». Sans imagination, les rebelles s’enferment dans un présent fait de manifestations et de protestations aussi négatives que stériles.

La seule façon d’être révolutionnaire est de rêver, encore et toujours, pour faire rêver ses semblables. «L’imagination au pouvoir» criait ma mère en occupant son cégep à l’automne 68. «L’imagination contre le pouvoir» devrions-nous chanter aujourd’hui. Dans un monde qui s’écroule et se dérobe sous nos pieds, la chose la plus réaliste à faire est de rêver.

Allez-y, faites-le, je vous en donne la permission.

Conclusion : « Le progrès ? Quel progrès ? »

Grâce à ma boule de cristal (fabriquée par des ouvrières sud-coréennes pour une salaire de misère), j’ai pu dégager quatre problèmes majeurs qui posent un défi si immense au capitalisme qu’il serait fort surprenant qu’il puisse en survivre. Les trois premiers problèmes entraînent une diminution radicale du taux de profit, alors que le quatrième, la désagrégation de l’État, rend très ardue, voire impossible la possibilité de contrarier les trois autres tendances.

Mais si le capitalisme meurt, que va-t-il se passer? Quel ordre économique et social émergera pour le remplacer? Personne ne peut le prévoir. Ni vous, ni moi, ni Marx, ni Milton Friedman, ni José Bové. Absolument rien ne peut garantir que la situation va s’améliorer. Et ceux qui affirment le contraire sont, pour la plupart, aveuglés par le grand mythe capitaliste du progrès.

L’idée de progrès naît à l’époque moderne au même moment où émergent les économies capitalistes. Cette idée a servi de justification à l’écrasement de l’opposition au développement de la marchandisation lors de la transition du féodalisme au capitalisme. L’idée de progrès a même servi à balayer les aspects les plus noirs du capitalisme en présentant ses bienfaits comme supérieurs à ses méfaits, parce qu’ils allaient dans le sens de la marche irréversible au progrès. Pour ma part, je suis convaincue qu’il est tout simplement faux d’affirmer que le capitalisme, comme système historique, a représenté un progrès par rapport aux autres systèmes antérieurs qu’il a détruit ou transformés. Choquant, non? Pourtant…

On dit que le capitalisme a bouleversé les capacités physiques de l’humanité, notamment les pouvoirs technologiques à sa disposition. Le rendement de l’énergie humaine a été constamment augmenté en termes de produits résultants. Mais on ne dit pas dans quelle mesure cela a représenté une augmentation de l’énergie que l’humanité a consacré à la production, aussi bien à l’unité de temps de travail que sur la durée d’une vie humaine. En fait, tout porte à croire que le fardeau du monde n’ait pas été moins lourd sous le capitalisme historique que sous les régimes sociaux antérieurs.

On dit que le capitalisme a apporté non seulement un niveau de vie sans précédent, mais aussi une importante possibilité de choix de modes de vie pour les populations soumises à ce régime social. Mais on ne nous dit pas que cette évolution est valable pour une portion extrêmement limitée de la population humaine, essentiellement les classes moyennes et supérieures minoritaires des sociétés dites avancées d’Europe de l’ouest et d’Amérique du Nord.

Étudier l’histoire, c’est constater que le monde actuel n’est, de toute évidence, à peine plus libre ou plus égalitaire que le monde d’il y a mille ans. C’est constater que pour la proportion grandissante des populations mondiales qui vivent dans les zones rurales, ou dans les bidonvilles urbains, la situation est bien pire que celle de leurs ancêtres d’il y a cinq cents ans. Ils se nourrissent moins bien et ont une alimentation moins diversifiée. Leur espérance de vie après l’âge d’un an s’est à peine améliorée. La plupart d’entre eux travaillent un plus grand nombre d’heures pendant toute la durée de leur vie, pour un revenu total inférieur.

Et ce n’est pas tout. Le capitalisme a développé un carcan idéologique oppressif et humiliant qui n’avait jamais existé auparavant. Il a institutionnalisé la xénophobie pour la transformer en racisme, et le patriarcat pour le transformer en sexisme, tout ça pour mieux segmenter la force de travail, pour mieux reléguer les femmes à la sphère du travail improductif, et ainsi maximiser les profits.

Finalement, plus j’y pense, plus le capitalisme m’apparaît absurde. On y accumule du capital sans autre but… qu’une accumulation supplémentaire de capital. Un capitaliste ressemble à un rat albinos dans un pet shop, qui tourne dans sa roue de plus en plus vite dans la seule fin de courir encore plus vite. Évidemment, les privilégiés du capitalisme vivent très bien, mais même les grands bourgeois paient très cher en termes de temps consacré à acquérir les moyens financiers d’accéder aux objets de leurs jouissances.

Le capitalisme est absurde. Le capitalisme n’a jamais représenté un progrès. Comment alors croire que le système qui le remplacera après sa mort sera nécessairement meilleur, plus juste, porteur de plus de liberté? Je le répète, seuls ceux qui ont été gavés par l’idéologie autojustificatrice du progrès sécrétée par le capitalisme peuvent le croire sincèrement. Et je ne pense pas qu’aux marxistes…

Personne ne peut prévoir ce qui succédera au capitalisme. Cela dépendra de ce que feront les acteurs du monde. Pensez à l’Europe des XIVe et XVe siècles, alors que s’éteignait le système féodal. Pensez à la crise fondamentale qui ébranlait les assises fondamentales de ces sociétés: ses classes dirigeantes se détruisaient mutuellement à un rythme rapide, son système foncier et économique s’effondrait, le ciment idéologique que fournissait le catholicisme s’écaillait, des mouvements égalitaristes prenaient naissance dans le giron même de l’Église. Le système se décomposait de toutes parts. Une reconsolidation du système médiéval s’avérant impossible, la société européenne aurait très bien pu évoluer vers un système relativement égalitaire de petits producteurs, avec un laminage de l’aristocratie et une décentralisation importante des structures politiques.

Mais cette possibilité, alors bien réelle, devait consterner et effrayer les classes dirigeantes, surtout depuis qu’elles sentaient leur armure idéologique se désintégrer. Il fallait trouver de nouvelles institutions pour préserver l’essentiel: une société basé sur des liens de domination hiérarchique. Et c’est ce qui s’est produit. Vers le milieu du XVIIe siècle, les institutions fondamentales du capitalisme sont en place et déjà consolidées, les mouvements égalitaristes ont disparu, les couches dirigeantes ont de nouveau fermement en main le contrôle de la situation politique, et on peut même observer une continuité entre les familles qui composaient l’élite en 1450 et celles qui la composent en 1650. Personne ne s’est fait le porte-parole du projet que suggère cet enchaînement d’événements. Mais qui peut nier que l’établissement du capitalisme a renversé une évolution qui faisait frémir les classes dirigeantes, pour lui en substituer une qui correspondait beaucoup mieux à leurs intérêts? C’est pour cette seule et unique raison que le capitalisme, tout absurde qu’il est, prend toute sa raison d’être.

Il n’est donc pas absurde de croire que les capitalistes et ceux qui jouissent d’une position privilégiée vont essayer de nous refaire le même coup, c’est à dire changer tout afin de ne rien changer… et nous offrir un modèle de société tout neuf qui ne sera pas capitaliste, mais malgré tout inégalitaire, hiérarchique et liberticide.

Les cinquante prochaines années seront difficiles pour nous tous. (Enfin, je parle pour ceux qui les vivront, parce qu’en ce qui me concerne, c’est plutôt mal parti.) Une période d’énorme insécurité personnelle, une période noire faite d’incertitudes et de chaos d’où naîtront un ou plusieurs nouveaux ordres d’une nature que l’on ne peut encore prévoir. Mais ce sera aussi une période où l’avenir sera ouvert, où tous celles et ceux qui croient en la liberté humaine auront la possibilité de lutter pour que l’issue soit porteuse de plus de justice et d’égalité pour tous.

[ précédent] [ 1 ] [ 2 ] [ 3 ] [ 4 ] [ 5 ]

Raison #4: l’État fout l’camp, y’a plus d’profits

Contrairement aux idées reçues et à ce que la presse peut vous raconter, les capitalistes ne s’opposent pas à l’étatisme, bien au contraire. En fait, l’État est le meilleur ami du capitaliste — et le libre marché, son pire ennemi.

Un capitaliste veut vendre ses produits afin de réaliser le maximum de profit possible et d’accumuler du capital. Quel est son plus grand adversaire dans la réalisation du profit maximum? Ses concurrents, qui ont exactement le même objectif. Dans un marché parfaitement libre où l’information est parfaite, aucun vendeur ne peut réussir à réaliser un profit substantiel puisque chaque acheteur peut passer de vendeur en vendeur en cherchant le prix le plus bas, jusqu’à ce qu’il trouve celui qui accepte de vendre pour le prix de production plus une grosse cenne noire. Dans ces conditions, l’accumulation est impossible et le capitalisme impraticable.

Donc, la prochaine fois qu’un idéologue libertarien se lancera dans une tirade lyrique sur les bienfaits du marché, je vous donne la permission de vous foutre gentiment de sa gueule parce que le marché est l’ennemi du profit. Évidemment, tout capitaliste a besoin d’un marché pour vendre et ne veut pas que l’État l’empêche de maximiser ses profits. Mais ça ne veut pas dire qu’il souhaite que le marché soit entièrement libre. Il veut plutôt se positionner dans un marché où il sera privilégié par rapport à ses concurrents.

Et qui peut lui offrir un tel marché? Seulement l’État, en créant des quasi-monopoles pour certains capitalistes triés sur le volet. Comment? Par son système des brevets, qui permet à une entreprise de garder les droits d’exploitations d’un produit pendant certain nombre d’années. Par sa législation réglementaire, dont l’effet est de favoriser la création de quasi-monopoles, puisque les coûts de la réglementation sont plus faciles à supporter pour les grandes entreprises que pour celles de taille petite et moyenne — fragilisant ainsi des concurrents déjà marginaux. Par ses opérations de renflouement, où il accepte de couvrir les pertes des grandes entreprises afin de les maintenir en activité, au nom de la sauvegarde des emplois – ce qui transforme le marché libre transforme en un système de socialisation des pertes et de privatisation des profits. Par son pouvoir d’achat, surtout dans les domaines militaires, où la préférence va aux grandes firmes, considérées comme plus sûres et plus fiables. D’ailleurs, ce n’est pas innocemment que les activités de l’État dépassent systématiquement les prévisions budgétaires: surpayer les fournisseurs, c’est octroyer d’énormes marges de profit et favoriser le fonctionnement du capitalisme sur le territoire national.

«Mais la mondialisation?» me direz-vous. En effet, n’est-ce pas le désir des capitalistes de créer un marché mondial libre, hors de portée du pouvoir juridique des États nationaux? Évidemment, il est sans grand intérêt de disposer d’un monopole parfait au niveau national si la concurrence extérieure est trop sévère. Mais il ne faut pas oublier que ce que l’on nomme mondialisation est un processus négocié non pas par les entreprises capitalistes, mais par les États eux-mêmes — selon les termes des États puissants et au détriment des États des pays pauvres. En vérité, les mécanismes fondamentaux du capitalisme international n’ont guère changé depuis cinq cent ans: un État puissant exerce toujours des pressions politiques, économiques et même militaires pour forcer l’entrée des marchés des pays pauvres, ce qui permet à ses industries bien rodées d’éliminer les concurrents indigènes faibles. On aboutit au monopole de fait de l’industrie forte du pays puissant. Un État peut aussi préserver un monopole sur le marché mondial en interdisant la vente de technologies avancées et stratégiques à l’extérieur (c’est d’ailleurs en ce sens qu’on doit comprendre l’obsession des gouvernements à freiner «l’exode des cerveaux»).

Bref, Le capitalisme n’aurait pu ni voir le jour ni se développer sans un constant soutien des États. Le problème, c’est que l’État fort, pilier du capitalisme, s’effrite. Et c’est encore la faute des pouilleux et des crottés que nous sommes.

En Occident, après les révolutions américaine et française, les concepts de liberté individuelle et de souveraineté du peuple se sont graduellement normalisés. La situation devint potentiellement révolutionnaire, puisque le droit divin ou héréditaire ne suffisait plus pour justifier l’existence et l’action de l’État. Des idéologies politiques ont émergé de manière à contenir la population et ainsi limiter les dégâts, c’est-à-dire préserver l’État fort si vital au capitalisme. Diverses doctrines sont ainsi apparues: le conservatisme à droite, du libéralisme au centre, le socialisme à gauche. Vers le milieu du siècle, il s’est avéré que le libéralisme était l’idéologie la plus apte à répondre aux intérêts des capitalistes, si bien que le conservatisme et le socialisme sont devenus des avatars, des variantes du libéralisme, en acceptant la nécessité de diriger l’État dans le but de faciliter l’accumulation capitaliste en créant des conditions de quasi-monopole.

Ainsi, tous les discours politiques se sont partagés un thème récurrent de la modernité, le leitmotiv prométhéen du capitalisme: l’idée de progrès. Tant les libéraux que les conservateurs et les socialistes ont promis un avenir radieux pour tous et ont offert l’espérance d’une situation meilleure en échange d’une certaine patience. La gauche parlementaire, électoraliste et étatiste, qu’elle soit révolutionnaire ou réformiste, communiste, social-démocrate ou tiers-mondiste, a tenu en substance le même discours que les libéraux: «ayez confiance en nous, ayez confiance en nos experts, qui sauront gérer l’État pour orienter le progrès à votre avantage».

Après la Première Guerre mondiale, les partis de la gauche adoptent tous une même stratégie en deux étapes, à savoir la prise du pouvoir étatique dans chaque État séparément, puis, dans un deuxième temps, la transformation du monde. La première étape fut un succès indéniable, puisque de 1945 et 1970, presque tous les gouvernements sont conquis par une version ou l’autre du socialisme étatiste. En simplifiant grossièrement, on peut dire que le tiers du monde (l’Est) voit les partis communistes au pouvoir, un autre tiers (le Sud) les mouvements de libération nationale et le dernier tiers (l’Ouest) les partis sociaux-démocrates au moins par alternance, mais dans une situation telle qu’ils étaient hégémoniques, puisque les partis conservateurs prônaient des programmes au contenu quasi social-démocrate.

Mais les partis de gauche n’ont pas livré la marchandise, n’ont pas tenu leurs promesses. L’écart entre les riches et les pauvres s’est aggravé, et les appareils d’État, loin de se démocratiser, sont restés entre les mains d’un élite agissant au profit d’une élite. Le mouvement spontané de contestation des années soixante, en plus d’être une protestation contre la politique des blocs de la guerre froide, fut plus fondamentalement une protestation contre la vieille gauche étatiste et ses promesses d’égalité économique et de démocratie accrue qui ne se sont jamais réalisées. C’est ainsi que la légitimité de l’État a commencé à s’éroder, la population ne croyant plus en la réalisation de changements fondamentaux.

Aujourd’hui, les populations ont tendance à reprendre en main les pouvoirs qui ont été historiquement transférés à l’État, avec, en premier lieu, la protection individuelle. Le phénomène est très visible aux États-Unis et il risque de se propager partout en Occident: la population a de moins en moins confiance en la police, avec pour conséquence une circulation d’armes individuelles, l’érection de véritables murs de protection là où vit la bourgeoisie, la constitution de véritables polices privées, le fait que les parents préfèrent envoyer leurs enfants dans des écoles privées suite à l’insécurité et l’effondrement des écoles publiques. Avec la privatisation de la protection, la privatisation de l’éducation, privatisation des coûts médicaux, la privatisation des services publics, on en vient à se demander à quoi sert l’impôt payé à l’Etat…! Les gouvernements procèdent à des réductions de l’impôt, et on se retrouve véritablement dans un engrenage fatal qui finira par vider l’État de toutes ses sources de légitimité.

Cette tendance aboutira inéluctablement au déclin, à la dérégulation de l’État avec le déclin relatif de ses pouvoirs. Cela ne va rien rapporter au capitaliste, la désagrégation de l’Etat rendant impossible l’imposition de véritables monopoles. Il faudra alors dire bye bye profits… et bye bye capitalisme.

[ précédent] [ 1 ] [ 2 ] [ 3 ] [ 4 ] [ 5 ] [ suite ]

Raison #3: les crottés vont nous ruiner avec leurs demandes farfelues et irresponsables

Cette troisième tendance, plus récente que les deux premières, est liée à la situation politique globale. Dès le XIXe siècle, plusieurs mouvements sociaux égalitaristes se sont développés. Les pauvres et les ouvriers ont pu arracher diverses concessions qui leur ont été octroyées dans le but de limiter leurs revendications, de repousser ces pressions anti-système.

Ce qui fait qu’aujourd’hui, la population considère comme normal un certain niveau de dépenses des États comme réponse à ses revendications, qui sont de trois ordres: l’éducation pour les enfants, la santé pour toute la famille et a sécurité sociale, c’est a dire le revenu minimal à vie.

Or, le coût de ces dépenses est non seulement énorme, mais en hausse continuelle, parce que les gens d’aujourd’hui exigent le double de ce qu’ont exigé leurs parents (à ne pas parler de leurs grands-parents) et leurs enfants s’attendent à encore davantage, davantage de dépenses d’éducation, davantage de dépenses de santé et davantage de dépenses pour le revenu minimal. De plus, ces revendications s’étendent géographiquement, les demandes n’émanent non plus seulement de l’Europe et de l’Amérique du Nord mais également de Chine, des Indes, de l’Afrique et de l’Amérique latine.

Comment ces dépenses seront-elles financées? Inévitablement à travers l’action de l’État, par l’impôt. On peut d’ailleurs observer une tendance de longue durée à la croissance continue de l’impôt. Résultat: une crise fiscale des États entraînant la constitution de mouvements anti-impôts avec souvent le paradoxe que ce sont ces mêmes personnes qui revendiquent plus de dépenses d’éducation et de santé. Les États sont donc placés devant une impasse: on ne peut pas augmenter l’imposition des entreprises parce qu’une telle augmentation limite la productivité et le profit; on ne peut pas augmenter l’imposition des individus parce que c’est trop coûteux politiquement, ni diminuer radicalement les dépenses sociales pour la même raison.

Devant cette impasse, la réponse des capitalistes à la crise fiscale des États est le néolibéralisme, un mouvement politique et idéologique des trente dernières années qui s’est principalement attaqué à trois cibles: la réduction du coût réel du travail, la minimalisation des dépenses ayant un rapport avec les questions liées à l’environnement et l’internalisation des coûts, et la réduction des dépenses publiques de bien-être. Lorsque l’on fait le bilan des politiques néolibérales, et ce même au Royaume-Uni et aux États-Unis (les deux pays de pointe sur ces questions) force est de constater que la réduction des coûts a été relativement faible, et que la réaction politique a été très forte. Les chances de réussite, voire de survie du néolibéralisme politique semblent très faibles, ne serait-ce que parce que son discours n’est pas très attrayant (du genre «Faisons des sacrifices pour rester compétitifs») ni mobilisateur, dans le sens électoral du terme.

Résultat, la hausse des coûts des dépenses sociales restera hors de contrôle, ce qui exercera une contrainte insoutenable sur les possibilités de profits à moyen terme. Ajoutez à cela la hausse des coûts du travail et l’internalisation des coûts des marchandises… et dites bye bye profits et bye bye capitalisme.

[ précédent] [ 1 ] [ 2 ] [ 3 ] [ 4 ] [ 5 ] [ suite ]

Raison #2: on ne peut pas déménager l’usine en Antarctique

Le coût des marchandises n’est évidemment pas le seul coût de production que le capitaliste veut minimiser. La réduction du coût du travail constitue l’autre obsession capitaliste.

Je ne vous apprends rien lorsque je dis que c’est le rapport de forces établi entre les employeurs et les travailleurs qui fixe un niveau moyen de salaire à une époque déterminée et en un endroit donné. Ceux qui ont déjà trimé dans une boîte non-syndiquée savent de quoi je parle! Dans les premiers temps du capitalisme, ce rapport de force est nettement en faveur de l’employeur, ce qui fait que les salaires sont très bas. Mais après un certain temps, les travailleurs se syndiquent, ou s’organisent politiquement, et réclament un hausse du salaire réel (c’est-à-dire, une hausse supérieure au coût de la vie).

Même s’il faut plusieurs décennies de lutte, les travailleurs finissent toujours par obtenir une certaine hausse salariale, soit par la signature de conventions collectives, soit par des moyens politiques comme des lois sur le salaire minimum. Pourquoi? Parce qu’en en période de prospérité économique, le plus important pour l’employeur capitaliste est de maintenir la production et d’éviter les arrêts de travail. Il est alors rationnel d’accorder des hausses salariales, les baisses de profit entraînées par des arrêts de travail à répétition étant plus importantes que lesdites hausses salariales.

Mais lorsque la récession et la stagnation économique se pointe, le problème de la réduction du coût du travail pour rester concurrentiel se pose. À ce moment-là, le capitaliste doit impérativement trouver un moyen de réduire effectivement le coût de sa main d’oeuvre.

Quelles sont ses options? La première est l’affrontement avec les travailleurs pour obtenir des diminutions salariales. Le problème, c’est que l’affrontement est non seulement coûteux, mais il perturbe le processus de production. De plus, le résultat est très aléatoire et en bout de ligne, les pertes risquent fortement d’être supérieures aux gains pour les employeurs.

La seconde option est plus simple et moins coûteuse: délocaliser. Le capitaliste remballe tout et s’installe dans un endroit où le niveau historique des salaires est moins élevé, habituellement une région peuplée par des ruraux fraîchement arrivés à la ville, ou une région moins commercialisée. Bref, une région où les individus qui se présentent sur le marché du travail sont prêts à travailler pour un salaire inférieur à celui versé aux travailleurs en zone «développée».

Mais pourquoi ces gens sont-ils prêts à accepter des salaires très bas? Parce qu’après tout, travailler dans un sweat shop, c’est agréable pour personne… La réponse est simple: dans ces régions, les salaires offerts, bien que dérisoires, sont plus importants que ce que les nouveaux citadins qui forment l’essentiel de la force de travail auraient pu obtenir en restant en milieu rural.

Malheureusement pour les capitalistes, après quelque temps, ces mêmes travailleurs s’habituent à leur nouvelle vie urbaine et surtout, se rendent compte à quel point leurs salaires sont bas. Donc, ils se finissent eux aussi par se syndiquer, par s’organiser politiquement… pour obtenir, après plusieurs décennies de lutte, des hausses salariales. À ce moment, le capitaliste n’a d’autre choix que de délocaliser une nouvelle fois et s’envoler vers des cieux plus cléments.

Soit dit en passant, c’est le phénomène de la délocalisation qui explique en grande partie l’industrialisation du Québec dans le dernier tiers du XIXe siècle. Les capitalistes amerloques, soucieux de diminuer leurs coûts de production liés au travail, ont délocalisé des usines américaines pour les installer à Montréal, où l’on trouvait plein de ruraux qui venaient de fuir les terres saturées de la vallée du Saint-Laurent. Et c’est ce même phénomène qui explique le départ de ces mêmes entreprises dans le dernier tiers du XXe vers une multitude de destinations-soleil exotiques comme le Mexique, les Philippines, l’Indonésie…

Le hic, c’est que ce processus de délocalisations répétées, qui résout le problème des hausses de salaires dans certaines régions en recherchant des salaires plus bas dans d’autres, ne peut pas être infini. Ses possibilités dépendent du nombre de régions où le processus de déruralisation et de prolétarisation n’a pas encore été achevé. Or, ce processus mondial de marchandisation du travail est pratiquement achevé. On retrouve des sociétés précapitalistes seulement dans quelques régions parmi les plus lointaines et inaccessibles du globe. Lorsque les travailleurs de ce qu’on appelle communément le tiers-monde s’organiseront comme tous les autres travailleurs avant eux (et c’est déjà commencé), il finiront par obtenir des hausses salariales après quelques décennies de lutte.

Et quand ça se produira, on assistera globalement à une hausse effective du salaire réel des travailleurs qui créera une contrainte si forte sur le profit qu’il deviendra presque impossible. Faudra alors dire bye bye au capitalisme…

[ précédent] [ 1 ] [ 2 ] [ 3 ] [ 4 ] [ 5 ] [ suite ]

Ce qui m’agace chez les révolutionnaires, c’est leur tendance au prophétisme, leur conviction que la révolution est non seulement imminente, mais écrite dans l’histoire. Par exemple, chaque fois que je lis Kropotkine, sa tendance à prédire le Grand Soir pour la semaine prochaine au mieux m’ennuie, au pire m’irrite. Sans parler des marxistes, détenteurs autorisés du sens de l’histoire, qui n’ont cessé, pendant cent cinquante ans, de prédire la révolution prolétarienne mondiale. Or, le capitalisme a traversé crises après crises non seulement sans s’affaiblir, mais en étendant son hégémonie sur la planète entière.

Mais vous me connaissez, je suis un être de contradictions.

Malgré tout ce que je viens de dire, je reste convaincue que le capitalisme vit ses derniers moments. Ne riez pas! Ses succès des dernières années ne font qu’accélérer sa course à la destruction. Si bien que dans une cinquantaine d’années peut-être, le capitalisme sera caduc et remplacé par quelque chose d’autre. Reste à voir ce que ce «quelque chose d’autre» sera. Personnellement, je ne suis pas très optimiste.

Mais avant de sortir ma boule de cristal, un mot pour définir qu’est-ce qu’on entend généralement par capitalisme.

Ce qui distingue le capitalisme des autres systèmes sociaux et économiques qui l’ont précédé, c’est sa quête incessante et auto-entretenue d’une accumulation toujours plus grande de la part des détenteurs de capitaux. Autrement dit, le capital, défini simplement comme la richesse accumulée (biens de consommation, machines, droits monétaires reconnus sur les biens matériels…) est utilisé, dans un système capitaliste, dans le but premier et délibéré de son auto-expansion. Évidemment, le profit n’est pas le seul objectif du processus de production capitaliste. Mais chaque fois que l’accumulation du capital l’a emporté, avec le temps, sur les autres objectifs, nous pouvons à juste titre estimer que nous avons affaire à un système capitaliste.

Autre caractéristique du capitalisme: il s’agit d’un phénomène historique qui correspond à la marchandisation du monde. Par marchandisation, j’entends non seulement l’application graduelle des principes marchands à l’échange, à la production et à l’investissement (qui s’effectuaient auparavant sans l’apport du marché), mais aussi à la transformation de toute chose (et j’inclus dans le mot «chose» les êtres humains) en marchandise.

Il est important d’insister sur le caractère historique du capitalisme. Ce système a une origine historique et géographique: l’Europe occidentale de la fin du XVe siècle. On ne peut parler de capitalisme avant le XVe siècle sans pervertir le sens profond de ce terme. Évidemment, la propriété privée, le marché, le salariat, qu’on associe de nos jours au capitalisme, existaient avant cette date, en Europe comme ailleurs. Mais dans les systèmes antérieurs au capitalisme, le long processus d’accumulation du capital était presque toujours bloqué à une étape ou une autre, puisque le but premier et délibéré de la production n’était pas le profit et sa croissance.

Mais qu’est-ce qui fait que ce système historique est voué à se perte?

Raison #1: le profit se noie dans une mer de purin

Le premier indice de la fin prochaine du capitalisme me semble être l’augmentation bientôt incontrôlée du coût des matières premières essentielles à la production des biens de consommation, qui va éventuellement rendre le profit presque impossible.

J’ai dit plus haut que le but principal (si ce n’est l’unique but) du capitalisme est le profit. Or, pour faire un bon profit, il faut s’assurer d’avoir des matériaux pas chers pour minimiser les coûts de production. Et comment réduire les coûts des matériaux? «En s’assurant de ne pas les payer entièrement» vous répondra le premier économiste venu. Le truc est simple, il existe depuis la naissance du capitalisme et il est si connu qu’on me l’a enseigné dans l’unique cours d’économie que j’ai suivi à la fac: l’externalisation des coûts.

Disons que je suis dans le business du papier-cul. J’ai besoin d’arbres. Or, le coût total d’un arbre comprend les coûts liés à sa croissance. Heureusement, il est facile de ne pas payer pour la croissance des arbres: on rase la forêt, on laisse à quelqu’un d’autre (l’État, immanquablement) le soin de débourser pour le reboisement et on va couper ailleurs. Le coût de la croissance des arbres est ainsi externalisé, si bien que dans une vingtaine d’années, je pourrai me repointer au même endroit pour couper les arbres arrivés à maturité.

Il en va de même pour la gestion des matières toxiques générées par la production. Disons que je suis dans le business de la côtelette de porc. Je dois faire quelque chose avec les déjections de mes petites bébêtes. Le plus simple est d’épandre le lisier sur les terres agricoles jusqu’à ce que lesdites terres, sur-saturées de merdre, contaminent les ruisseaux et les rivières. J’ai ainsi externalisé le coût du traitement de mes matières toxiques en laissant à quelqu’un d’autre (l’État, immanquablement) le soin de procéder à la décontamination.

Enfin, les infrastructures publiques sont une autre forme efficace d’externalisation des coûts. Disons que je suis dans le business du caco-calo et que, désireuse de profiter de la mode écolo-chic des bourgeois bohème, je décide de me lancer dans le commerce de l’eau en bouteille. Je m’installe donc dans une ville qui non seulement me vendra l’eau de son aqueduc à un prix ridicule, mais me donnera une subvention pour construire mon usine d’embouteillage «parce que ça crée de l’emploi». Le coût du traitement de mon eau est ainsi externalisé, parce que le financement de l’aqueduc est imposé à quelqu’un d’autre (toute la population de la ville) mais les profits vont uniquement à moi (qui est morte de rire quand je vois les citoyens de cette même ville qui achètent mon eau — la payant ainsi deux fois). Vous pensez que j’exagère? Pensez-y la prochaine fois que vous boirez votre Dasani…

Ce petit manège, qui dure maintenant depuis cinq cent ans, arrive en bout de course. La raison la plus évidente est que nous en serons à court terme à la limite géographique du processus: plus de forêts à abattre, plus de rivières à emmerder, etc. L’autre raison est que le «quelqu’un d’autre» n’aura bientôt plus les moyens de payer les coûts externalisés. Face à la dégradation des matières premières, quelles sont les options pour l’État? Augmenter les impôts des industriels? Obliger les industriels à reboiser et à dépolluer? Ça revient à internaliser des coûts qui étaient autrefois externalisés, et ça rend le profit presque impossible. Augmenter la contribution de la population au reboisement et à la dépollution? Les contribuables sont imposés à l’extrême limite et aucun politicien ne veut mettre son pouvoir en danger en décrétant des hausses d’impôt agressives.

Plus probablement, les États ne feront rien, ou alors ne dépollueront qu’en partie, avec pour résultat… la destruction définitive des ressources naturelles et l’élimination par le fait même de toute possibilité de profit. Faudra alors dire bye bye au capitalisme…

[ 1 ] [ 2 ] [ 3 ] [ 4 ] [ 5 ] [ suite ]

Je viens de passer trois jours entre les griffes d’un vieux pervers atteint de normophilie. J’en ai encore froid dans le dos.

Ma mère devant s’absenter du foyer conjugal, elle me demanda d’aller séjourner chez elle, histoire de garder mes deux demi-frères et de donner un coup de main à son Jacques de mari, qui n’est pas très doué pour la cuisine. J’ai eu donc tout le loisir d’observer les mœurs domestiques du directeur-de-polyvalente-ex-animateur-de-pastorale-d’Amérique dans son milieu de vie naturel et surtout, d’être exposée à son discours pervers et tordu.

La normophilie de cet homme en est à un stade pathologique. Il angoisse à l’idée de ne pas se conformer aux règles en vigueur et applique avec obsession l’idée manichéenne que le monde se divise entre ce qui est normal (et bon) et ce qui est anormal (et mauvais). Les symptômes de sa normophilie se déclinent en une suite de perversions mineures: pudeurophilie (jouir d’exposer le moins de peau possible), réglophilie (jouir que de ses papiers sont en règle), ordophilie (jouir que son tiroir à chaussettes soit bien en ordre), pelouzophilie (jouir que son gazon soit vert et taillé de façon uniforme), flicophilie (jouir de voir la police patrouiller son quartier), pressophilie (jouir que ses chemises blanches n’aient pas un seul pli), giclophilie (jouir de n’arroser sa platebande que les jours impairs, comme le stipule le règlement municipal), impôtphilie (jouir de payer ses impôts). En fait, sa vie est une longue suite de stimulations névrosées et banlieusardes, résultat de sa peur obsessive de tomber dans l’anormalité.

J’ai voulu le rassurer en lui disant que la normalité n’est après tout qu’une construction, qu’une convention sociale, religieuse, juridique. Qu’il était normal, par exemple, pour un homme mûr d’aimer les garçons dans la Grèce antique. Comme il est normal, pour les jeunes hommes pubères de certaines tribus des Philippines, d’insérer des perles sous la peau de leur pénis pour en augmenter le volume. Comme il est normal chez les Patagons, d’utiliser un guesquel lors du coït. Qu’il est légitime, voire essentiel de ne pas se conformer aux tabous en vigueur, d’aller contre les usages et les idées reçues. Que c’est même la condition de la conquête de la liberté individuelle et collective.

Mais non. Monsieur tient mordicus à sa normalité toute nord-américaine. Il lui sacrifie ses jours et ses nuits, et peut-être même, à la longue, la vie de ses garçons. Et c’est là qu’il devient un danger public. Les normophiles sont les seuls pervers qui atteignent l’orgasme en imposant leur paraphilie aux autres et qui cessent de jouir lorsqu’ils sont exposés à la dissidence.

«Mais comment me protéger des assauts d’un normophile?», me demandez-vous. Si l’un d’entre eux vous poursuit jusque dans votre chambre en vous faisant la morale, faites comme moi, sortez un vibro de votre sac de voyage et brandissez-le sous son nez en criant «vade retro normophilias!». Il fuira sans demander son reste, le visage blanc comme un linceul, pour aller classer ses vis dans son garage. Votre chaste anormalité sera ainsi préservée.

Émoi, stupeur et tremblements: un premier cas de la maladie de la vache folle a été détecté au Canada.

Pourquoi ne pas profiter de l’occasion pour devenir végétarien(ne)? Non seulement l’ingestion de viande peut mettre en danger votre santé, sa surconsommation collective participe à la détérioration de l’environnement…

Les animaux se situant au sommet de la chaîne alimentaire, la production de viande nécessite une plus grande superficie en terres agricoles que les aliments de source végétale. Par exemple, la même superficie nécessaire pour produire 250 kg de bœuf peut produire 40000 kg de pommes de terre. Autrement dit, un kilogramme de bœuf nécessite la production de 16 kg de céréales. Ceci implique que les terres arables sont principalement exploitées pour nourrir les animaux — exploitation qui contribue à l’érosion des terres et à l’utilisation massive de pesticides, d’herbicides, de fertilisants pétrochimiques et de pétrole. Les besoins alimentaires des animaux d’élevage contribuent également à la déforestation, puisque le besoin croissant de terres cultivables commande l’abattage des forêts, ainsi qu’à la sur-utilisation de l’eau potable.

En somme, la consommation d’une portion de viande nécessite plus que seize fois plus de ressources agricoles et énergétiques qu’une portion d’aliment végétal.

Mais ce n’est pas tout: il y a une dimension nord-sud au problème. Les pays en voie de développement exportent souvent leurs viandes aux pays industrialisés. Pour alimenter les animaux, ces pays ont recours au défrichage de forêts vierges. C’est devenu un lieu commun, mais les ravages faits à la forêt amazonienne du Brésil ainsi que la famine et pauvreté dans plusieurs autres pays restent des exemples éloquents de ce phénomène. Les États-Unis seuls importent près de 300 millions de livres de viande de pays d’Amérique du Sud et d’Amérique centrale. Les activités d’élevage y sont contrôlées par des sociétés multinationales qui exploitent crapuleusement les populations locales tout en exportant les profits vers les portefeuilles boursiers des investisseurs occidentaux.

Et n’oublions surtout pas les flatulences! Ça peut faire rire à prime abord, mais de 11% à 15% de la production mondiale de méthane, un des gaz causant l’effet de serre, sont produits par les pets, les éructations et les déjections des animaux d’élevage. Tout ceci s’ajoute aux combustibles fossiles brûlés par l’agro-business lors de ses opérations. Cesser de manger de la viande, c’est contribuer à la lutte contre le réchauffement de la planète.

Alors, je vous fais un petit ragoût de lentilles?

Joyeuse nouvelle: j’ai enfin retrouvé ma tache originelle! Alléluia!

Je m’explique: ma mère, qui pourtant croît à n’importe quoi sauf en Jésus, a eu l’heureuse idée de me faire baptiser peu de temps après ma naissance. Pour ne pas faire mourir ma grand-mère d’une syncope. Parce qu’au Québec, dans les années soixante-dix, c’était plus simple d’agir ainsi lorsque venait le temps d’inscrire son enfant dans le registre civil. Parce que c’est ainsi. Bref, pour des raisons qui n’ont rien à voir avec Notre Sainte Mère l’Église.

Lorsque le Pape est venu embrasser l’asphalte de l’aéroport de Toronto l’été dernier, tous les journaleux du pays ont commenté la vigueur du catholicisme au pays en se basant sur le nombre de baptisés inscrits dans les registres paroissiaux. Horreur! J’ai alors compris que j’étais comptée parmi les fans de JP2!

J’ai donc immédiatement écrit au diocèse, en mettant peut-être un peu trop de fiel dans mes propos. Faut dire qu’ici, la mise au pas du clergé date d’à peine quarante ans, et encore… comme je suis une femme, bisexuelle en plus, j’avais beaucoup de comptes à régler. Je ne me suis donc pas gênée! Bref, sur un ton plutôt agressif, j’ai exigé que mon nom soit rayé des registres de ma paroisse natale.

L’automne passe… début décembre, aucune réponse… J’ai alors envoyé une autre lettre brodant autour des mêmes thèmes, exigeant au moins une réponse, des explications… toujours rien. Excédée, je leur ai fait parvenir au début d’avril une lettre enregistrée les menaçant de porter plainte à la Commission des Droits de la Personne du Québec (menace peu crédible quand on me connaît!).

Finalement, j’ai reçu ce midi la confirmation que l’annotation «a renié son baptême» a été apposée dans les registres telle que demandée. Je n’ai plus qu’à demander (et payer, bien sûr…) un nouveau «baptistère» pour en avoir la confirmation et la preuve, que je ferai sûrement encadrer, histoire que ma belle famille puisse le contempler quand ils viendront voir leur fille…

Quelle joie d’être officiellement mécréante!

Y’a des jours comme ça où je suis lasse d’avoir raison…

«Manifester pour dire « non à la guerre » et demander au Parlement d’agir en ce sens, c’est avant tout reconnaître la légitimité de ces institutions, de leur fonctionnement, du droit international comme norme politique devant régir le monde […] C’est en refusant de marcher au pas pour la démocratie et pour le système actuel que le renversement des rapports sociaux, dont la guerre est issue, peut s’entrevoir.»

Anne Archet, anarchiste érotomane, le 18 mars 2003

«Je sais que les gens croient que les manifestations fonctionnent. Nous en voyons tellement de nos jours, en tant que politiciens. Je crois que nous sommes presque rendus immunisés contre elles.»

Robert Nault, ministre des Affaires indiennes, le 24 avril 2003.

Voilà maintenant que les ministres me donnent raison. C’est fort, non?

Quelle est l’ampleur de l’abstention pour cette élection?

Taux de participation: 70.49%
Bulletins blancs ou annulés: 0,9%
Taux d’abstention total: 30,41%

Il s’agit du taux de participation plus bas depuis les trente dernières années. Seulement 31,95% des électeurs inscrits ont voté pour le Parti libéral, qui a remporté l’élection (76 députés sur 125).

Il est évident que les anars québécois n’ont contribué en rien à ce résultat. Mais ça fait quand même plaisir; j’ai presque l’impression d’avoir gagné mes élections…!

Manifester pour dire «non à la guerre» et demander au Parlement d’agir en ce sens, c’est avant tout reconnaître la légitimité de ces institutions, de leur fonctionnement, du droit international comme norme politique devant régir le monde. C’est croire que la démocratie est un remède à la guerre.

Pourtant, les troupes américaines fonceront sur l’Irak dans quelques heures. Beau fiasco, non?

Vous allez me dire que ce sont encore mes manies d’historienne qui font surface, mais n’oublions pas que les massacres coloniaux qui ont bâti l’empire britannique, l’empire français et l’empire américain n’ont été menés que par des gouvernements démocratiques, gauche et droite confondus, dans le respect des dites institutions représentatives. Que les «opinions publiques» aient été pour ou contre n’a jamais eu grande importance. La guerre n’est pas extérieure à la démocratie et au capitalisme: elle en fait intégralement partie. Elle en est une composante, un moment nécessaire à son bon fonctionnement. La guerre est la santé de l’État.

Que reste-t-il à faire? Mettre à mal le capital à l’intérieur de ses propres rouages en remettant en cause sa capacité de production et la domination qu’il exerce. Refuser concrètement l’ordre capitaliste et les institutions sociales de domination hiérarchiques en lui refusant toute collaboration. C’est en refusant de marcher au pas pour la démocratie et pour le système actuel que le renversement des rapports sociaux, dont la guerre est issue, peut s’entrevoir.