Ah! Comme j’aime lire la presse «sérieuse» en temps de guerre! Il y a une saison pour cueillir les champignons. Moi, je cueille les sophismes, et la saison est, ma foi, fort prometteuse. Lorsque j’en dégote un beau, un juteux, je le découpe soigneusement et le colle avec amour dans mon grand cahier noir. Un jour, je le léguerai à la science: ce sera ma façon à moi de rendre hommage à la bêtise de mes contemporains.
Vous le savez autant que moi: formuler des arguments valides et rigoureux, c’est trop fatigant. À quoi bon se fendre en quatre pour critiquer rationnellement la positon française alors qu’il est si simple d’élever le niveau de la discussion en écrivant, comme le New York Times, que «si l’Amérique n’existait pas et si l’Europe avait du reposer sur la France, la plupart des Européens, aujourd’hui, parleraient allemand». Ou mieux encore, de faire valoir que les Français sont foncièrement antisémites, qu’ils ont fait le jeu du nazisme (because Pétain), et que ces tendances fascistes explique leur appui à Saddam (a new Hitler).
Je m’en serais voulue de ne pas apporter ma modeste contribution à ce débat hautement tendancieux et inutile. Here goes:
Savez-vous qu’au moment où la Seconde Guerre mondiale a pris fin, le gouvernement américain a sciemment recruté des criminels de guerre nazis, des gestionnaires de camps de la mort, des SS, pour les mettre au boulot dans leur croisade anticommuniste? C’est ce que l’historien (américain, mais peut-être n’est-ce qu’un traître ou pis encore, un Français…) Chris Simpson démontrait en 1988 dans son bouquin intitulé Blowback. La plus célèbre de ces recrues est évidemment Klaus Barbie, le boucher de Lyon, qui s’est retrouvé rapidement sur le payroll de la CIA. Mais ce ne fut pas le seul. On n’a qu’à penser à Walter Rauff, le créateur génial de la chambre à gaz roulante, que les services secrets américains ont envoyé discrètement profiter de sa retraite au Chili.
Mais, bien sûr, il y a pire. Pendant la guerre, le général Reinhard Gehlen fut le responsable des services secrets nazis pour le front de l’Est. Et bien, Gehlen et son réseau d’espions et de terroristes ultranationalistes et pro-nazis ont été recrutés par les services secrets américains… pour continuer leur travail. Pour les responsables américains comme George Kennan, il semblait tout naturel d’agir de la sorte: l’Amérique avait un urgent besoin de gens prêts à se salir pour déstabiliser les nouveaux régimes communistes d’Europe de l’Est. C’est ce que Gehlen faisait pour le compte des nazis — qui d’autre aurait été plus compétent que lui? Que ses agents et lui aient activement participé à la Shoah semblait alors bien secondaire…
Recruter d’anciens nazis est une chose, mais adopter leurs méthodes en est une autre. Or, c’est ce que les Américains se sont acharnés à faire, en détruisant la résistance antifasciste et en restaurant l’ordre pro-fasciste en Europe comme en Asie. C’est ce qui s’est produit au Japon. C’est ce qui s’est produit en Corée. C’est ce qui s’est produit en Italie, lors de l’élection de 1948. Et, c’est ce qui s’est produit en Grèce en 1947, où les États-Unis ont appuyé les miliciens ex-collabos pour éviter l’instauration d’un régime communiste. Résultat: plus de 160 000 morts, d’innombrables cas de torture dans des «camps de rééducation» et l’exil pour des milliers de Grecs.
Quel est le lien avec le débat sur l’Irak? Aucun. Mais ce fut un plaisir de dire «à nazi, nazi-et-demi» et de vous offrir un beau sophisme pour votre collection.