Anarchie etc.

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Ni dieu ni maître !
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(Réflecs d’une gniaff blogueuse à la manière d’Émile Pouget, publiées en mars 2003 et qui n’ont — qui va s’en surprendre? — pas pris une ride. Seuls les noms ont changé — et encore, je n’en ai changé qu’un seul…)

La rumeur court si vite qu’elle va finir par s’essouffler. Semblerait que des élections vont t’être déclenchées au Québec mercredi. Un mois de parades et de bouffonnerie… avec moi ce serait vite réglé: le Populo planterait là les candidats et les laisseraient se ballotter à leur guise.

Mais non! Il a déjà envoyé pas mal de jean-foutres à l’Assemblée nationâââle: il tiendra à compléter la collection. Mais c’est pas tout que de votailler, faut songer aux conséquences, nom de dieu! Aurons-nous un peu plus de bien-être à la clé? Les patrons seront-ils moins rosses, les proprios moins rapiats, les gouvernants moins filous? Les galonnards vont-ils cesser d’abrutir nos amants dans les casernes, au point de les transformer en assassins de leurs frangins et en violeurs de nos frangines? Les ratichons vont-il cesser d’empoisonner le pays en rêvant de rétablir l’Inquisition? Les jugeurs vont-ils cesser d’être patelin avec les gros bandits et teignes avec les mistoufliers?

Pardi! Bien sûr que non!

Dans les syndicales, certains bons bougres disent qu’il faut voter, ne serait-ce que pour barrer la route à ce fêlé réac de Mario Dumont et ses chameaucrates de «las des culs». Pourtant, Boisclair la charogne patriotarde, Charest le baise-bouffe-galette et lui, c’est kif-kif bourricot. Trois poils extraits du même cul bourgeois, trois jacteurs identiques à la solde des richards.

Dumont, Charest, Boisclair et compagnie veulent «réviser le modèle québécois». Grand bien leur fasse! Moi aussi je suis pour la révision. Mais foutre, une révision fadée, aux petits oignons.

RÉVISIONS LES FORTUNES! Pourquoi un salaud comme Péladeau engrange des millions tandis que le Populo trime dur et meurt de faim? Pour que sa pouf puisse nous faire gerber quotidiennement avec Star Académie?

RÉVISONS LES PROPRIÉTÉS! Confisquons les manoirs des grosses légumes pour y loger les clodos.

RÉVISONS LE GOUVERNEMENT! Foutons le cul-par-dessus tête, et soyons à l’œil pour empêcher qu’on en rebâtisse un nouveau.

Voilà la révision que je gobe!

Pigez-vous qu’il faut faire nos affaires nous-mêmes et ne compter que sur notre poigne? Certains types serinent qu’il y a mèche d’arriver à quelque chose en confiant le soin de nos intérêts à des élus entre les pattes desquels on abdique sa souveraineté individuelle. Ceux qui prétendent cela sont ou bien aussi cruches ou bien aussi canailles que les abrutisseurs qui nous prêchent la confiance en Dieu. Croire en l’intervention divine ou se fier à la bienveillance de l’État, c’est identique superstition. Y a qu’une chose vraie et bonne: l’action directe du Populo.

C’est pourquoi je dis aux bons bougres: si vous êtes marioles, ne votez pas, soyez à l’œil pour le grand chambardement et gueulez: VIVE LA SOCIALE! VIVE L’ANARCHIE!

Sur ce, je pose ma chique. Il fait soif… Je m’en vais boire une versée de picolo, avec quelques copains… on va trinquer à la santé des lecteurs de la Mère Archet et à la prochaine venue de la Sociale.

On retrouve dans l’anarchisme le meilleur comme le pire. Le meilleur se trouve du côté de la fin: c’est l’anarchie, le désir de transformation totale de l’existence basée sur la réappropriation de la vie de tous les jours par des individus s’associant librement avec des individus de leur choix. Le pire se trouve du côté des moyens: c’est le gauchisme, les modes d’action que l’anarchisme a hérité de sa trop longue association avec la gauche politique.

Les militants, les théoriciens et les groupes anarchistes occupent depuis le XIXe siècle une niche minuscule de la constellation éclectique de la gauche révolutionnaire: celle de la «gauche de toutes les gauches» ou alors celle, encore plus pitoyable, de la «conscience de la gauche». Dans la plupart des principales insurrections et révolutions des deux cent dernières années, la gauche autoritaire a tenu le haut du pavé, repoussant chaque fois les anarchistes un peu plus dans la marge. Qu’elle soit féministe, libérale, sociale-démocrate, tiers-mondistes, altermondialiste, socialiste ou communiste, la gauche reste est soucieuse de justice et d’égalité, mais favorise l’action politique à travers des organisations hiérarchiques dont les principales caractéristiques sont un leadership professionnel, des idéologies dogmatiques (surtout en ce qui concerne les courants marxistes), un moralisme à tout crin et un dégoût envers la liberté individuelle et les initiatives autonomes de créer des communautés authentiquement non-hiérarchiques et libertaires.

Les anarchistes se sont trouvés devant un dilemme: soit ils situaient leurs critiques quelque part dans les marges de la gauche, soit ils rejetaient en bloc le gauchisme au risque d’être isolés et oubliés. Puisque la majorité des anars sont justement devenus anarchistes en quittant des organisations gauchistes jugées trop autoritaires, il n’est guère surprenant qu’ils choisirent pour la plupart la première alternative. Ce faisant, ils marginalisèrent définitivement l’anarchie en adoptant les perversions de la gauche: la politique, l’organisationnalisme, le démocratisme, l’oppositionnisme, le progressisme, l’identitarisme et l’idéomanie.

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La gauche est politicienne, en ce sens qu’une de ses convictions les plus profondes est que la lutte contre l’oppression et l’exploitation est essentiellement un programme politique qui doit être assumé par un parti et qui doit être réalisé à n’importe quel prix et par n’importe quel moyen. Cette fixation politique, qui implique une coupure entre ceux qui décident et ceux qui mettent en application ces décisions. Elle implique aussi l’existence d’institutions chargées de prendre ces fameuses décisions et veiller à leur exécution. La séparation et l’institutionnalisation inhérentes à la politique sont en soi autoritaires parce qu’elles exigent que les décisions soient prises avant même qu’adviennent les circonstances auxquelles elles s’appliquent. Les décisions politiques prennent toujours la forme de règles générales qui doivent être systématiquement appliquées lors de certaines situations, quel que soit le contexte ou les circonstances particulières.

La conception politique de la lutte a aussi pour conséquence inévitable de concentrer le pouvoir dans ces institutions décisionnelles et exécutives. Le programme de la gauche a toujours été d’influencer, de conquérir ou de créer des versions alternatives de ces institutions. En d’autres mots, l’objectif premier de la gauche a toujours été de changer et non de détruire les relations de pouvoir institutionnalisées.

Or, l’anarchie, même prise dans sa simple définition étymologique, vise l’abolition des relations de pouvoir institutionnalisées. Les anars ont toujours rejeté le principe d’une révolution politique et ont toujours considéré que la lutte révolutionnaire n’est pas un programme politique mais la lutte d’individus pour la réappropriation globale de leur vie. Une telle conception est éminemment anti-politique; en d’autres mots, l’anarchie s’oppose à toutes les formes d’organisation sociale, ainsi qu’à toutes les méthodes de lutte où les décisions qui concernent la vie et la lutte sont institutionnellement séparées de l’exécution, quelque soit le degré de participation démocratique du processus décisionnel.

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La deuxième perversion de la gauche est l’organisationnalisme, une forme de schizophrénie où l’organisation, que ce soit un parti ou un syndicat, est non seulement perçue comme le principal sinon le seul moyen d’action, mais comme l’incarnation même de la révolution. L’organisation représente la lutte: sa construction et sa croissance sont l’expression concrète du programme de gauche. Si les militants impliqués dans cette activité se définissent comme anarchistes et révolutionnaires, alors l’organisation se met pour eux à représenter la révolution et l’anarchie. La puissance de l’organisation se confond ainsi avec la force et la puissance de la lutte révolutionnaire et anarchiste.

Un exemple flagrant de ce phénomène est la révolution espagnole. Les dirigeants de la CNT et de la FAI, après avoir inspiré aux ouvriers de Catalogne et aux paysans d’Aragon le désir de se saisir des moyens de production, non seulement ne démantelèrent pas leur organisation pour les laisser explorer librement le jeu de la vie sociale selon leurs propres désirs, mais s’en servirent pour s’instituer gestionnaires étatiques de la production. Cette gestion fut dans le meilleur des cas aussi incompétente que celle des oligarques et des capitalistes et surtout n’eut que très peu à voir avec les principes autogestionnaires de la FAI-CNT pré-révolutionnaire.

Lorsque la lutte contre l’ordre établi est isolée des individus effectivement en lutte et placée entre les mains d’une organisation, cette lutte cesse d’être un projet libérateur pour ces individus et ne devient qu’une cause extérieure à laquelle ils adhèrent. Parce que cette cause est indissociée de l’organisation, l’activité principale des individus qui y adhèrent est l’entretient et l’expansion de l’organisation. Ainsi, la prochaine fois qu’un gauchiste vous fera un sermon sur l’importance de l’organisation hiérarchique au nom de l’efficacité, comprenez que la seule efficacité qu’une telle organisation peut atteindre est celle de s’organiser hiérarchiquement.

Autrement dit, la différence entre les anars et les gauchistes, c’est que les anars veulent que vous vous organisiez par vous-mêmes, alors que les gauchistes veulent vous organiser. Les gauchistes ont une seule obsession: vous recruter dans leur organisation pour que vous puissiez servir leur cause. Ils favorisent l’unité idéologique, stratégique et tactique grâce à l’autodiscipline (qui plus souvent qu’autrement la forme d’une autorépression) quand c’est possible, ou la discipline organisationnelle sous forme de sanctions quand c’est nécessaire. D’une façon ou d’une autre, on exige de l’individu qu’il abandonne toute forme d’autonomie et marche sans discuter sur un chemin tracé d’avance par un leadership génial et clairvoyant.

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La troisième perversion de la gauche est le démocratisme, qui est l’exercice de pression diverses auprès des pouvoirs établis, l’exercice des droits démocratiques, la conquête électorale ou violente du pouvoir, l’expropriation institutionnelle des moyens de production ou un mélange plus ou moins heureux de ces diverses méthodes. Pour transformer les relations de pouvoir institutionnalisées, la gauche tente de s’instituer en pouvoir alternatif ou en contre-pouvoir. Voilà pourquoi la gauche est condamnée à faire sienne l’idéologie actuelle du pouvoir – la démocratie.

Les divers systèmes de démocratie représentative exigent qu’un consensus soit créé envers les programmes politiques qui sont mis de l’avant. Même si tout pouvoir réside dans la coercition, la coercition exige, dans un système démocratique, l’obtention préalable d’une justification par le consentement. Voilà pourquoi il est nécessaire pour la gauche de recruter un nombre maximal d’adhérents qui peuvent compter comme des appuis à leur programme. Bref: en embrassant la démocratie, la gauche embrasse également l’illusion quantitative.

Gagner l’adhésion du plus grand nombre d’individus exige d’en appeler au plus bas dénominateur commun. Ainsi, au lieu de se consacrer à une réflexion théorique ardue, exigeante et vitale, la gauche développe dans l’espoir de ratisser le plus grand nombre d’adhérents des doctrines simplistes consistant pour l’essentiel en une litanie d’indignations morales portant sur les abus perpétrés par des dirigeants sans scrupules, dans un monde rigoureusement manichéen. Toute réflexion ou spéculation hors de ces vulgates est immédiatement condamnée avec véhémence par la gauche ou alors rejetée du revers de la main avec incompréhension. Cette incapacité à se consacrer à une exploration théorique sérieuse est le prix à payer d’une adhésion à l’illusion quantitative, qui veut que l’augmentation numérique de l’appui au programme est le signe de la force et de la santé du mouvement, sans égard à la passivité des adhérents.

L’illusion quantitative se trouve au cœur même du démocratisme. Or, le nombre d’adhérents à une cause, à une idée ou un programme ne détermine pas la puissance du mouvement. Bien au contraire: c’est la valeur qualitative de la lutte comme attaque des institutions de pouvoir et comme réappropriation de la vie par les individus qui compte. Ceci mène à rejeter les processus formels et institutionnalisés de prise de décision politiques, séparés par définition de la pratique et de la vie… tels que la démocratie.

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Quatrième perversion : l’oppositionnisme, qui consiste à s’acharner vaille que vaille à formuler des demandes et exiger des réformes aux pouvoirs en place. Il est évident qu’une telle méthode est compatible avec l’objectif de transformer les relations de pouvoir, précisément parce que les demandes partielles ne remettent pas en cause la nature même de ces relations de pouvoir. En fait, formuler des exigences à ceux qui détiennent le pouvoir implique que seulement de simples ajustements (même s’ils sont parfois radicaux) sont suffisants pour réaliser le programme de gauche. Ce faisant, on ne remet jamais en question l’ordre établi lui-même, pour la simple et bonne raison qu’une telle remise en cause menacerait le schème politique de pensée et d’action de la gauche.

Or, les réformes partielles ne peuvent, par définition, qu’offrir une amélioration temporaire des conditions de vie de ceux qui sont condamnés à subir l’ordre social morbide, étatiste et capitaliste. C’est en cela que l’opposition est toujours loyale à l’ordre établi, puisque ses énergies sont concentrées dans l’exigence de réformes et la défense des droits acquis, ce qui non seulement ne menace aucunement ledit ordre établi mais aussi le consolide sur ses bases, puisque la révolte et les luttes anti-systémiques sont canalisées vers des demandes «réalistes».

L’oppositionnisme est intimement lié à la cinquième perversion, le progressisme (qui est, soit dit en passant, l’épithète de choix des organisations de gauche en ce moment — les mots «socialisme» et «communisme» étant largement tombés en disgrâce). Le progressisme est l’idée que l’ordre établi est le résultat d’un processus historique continu (ou alors dialectique) d’amélioration qui peut être poursuivi et même accéléré par divers moyens, que ce soit l’exercice du droit de vote, la pétition, la désobéissance civile, le terrorisme ou la conquête du pouvoir politique — en fait, n’importe quelle action sauf la destruction de ce pouvoir.

Ainsi, le progressisme (et la stratégie de revendication de réformes partielles qui est son application pratique) forme un autre aspect quantitatif de la conception de gauche de la transformation sociale. Pour la gauche, la transformation sociale est une simple question de degrés, de position dans un processus de changement continu. Une quantité adéquate de réformes suffit pour mener collectivement les masses à leur objectif (quelque soit ledit objectif). La réforme et la révolution ne sont ainsi, pour la gauche, qu’une question de degré, que deux niveaux distincts d’une seule activité. Engoncée dans le mythe éminemment bourgeois du progrès, la gauche reste aveugle à la plate évidence que la seule trajectoire des sociétés humaines depuis l’essor de l’État moderne et du capitalisme est l’accroissement continuel de l’appauvrissement et de la domination, et que ce système ne peut en aucune manière être réformé.

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La sixième perversion, l’identitarisme, est particulièrement pernicieuse. Elle consiste à valoriser non pas les individus réels mais les catégories sociales auxquelles ils appartiennent, généralement malgré eux: le prolétariat, les femmes, les noirs, les autochtones, les gays et lesbiennes et ainsi de suite. Cet identitarisme est une forme particulièrement perverse d’action revendicative où les individus opprimés choisissent de s’identifier à la catégorie sociale par laquelle leur oppression s’exerce, dans un objectif supposé de rébellion et de défiance envers ladite oppression. Or, l’identification continuelle à ce rôle social limite la capacité des individus qui adhèrent à cette stratégie d’analyser en profondeur leur situation sociale et d’agir en tant qu’individus contre leur propre oppression. Ceci garantit ainsi la pérennité des relations sociales à la source de cette oppression. Pourtant, ce n’est qu’à titre de membres de catégories sociales opprimées que ces individus sont utiles à la gauche et à ses manœuvres politiciennes, parce que ces catégories sociales agissent comme des groupes de pression et de pouvoir dans un contexte démocratique.

Cette logique mène tout droit à l’anti-individualisme, car l’organisation n’a de cesse d’exiger que l’individu se sacrifie à une cause ou une autre, liée évidemment aux programmes et aux organisations de gauche. Derrière ces appels au sacrifice se cache les idéologies manipulatrices de l’identité collective, de la responsabilité collective et de la culpabilité collective. Les individus qui par définition font partie d’une catégorie sociale privilégiée — les hétéros, les blancs, les mâles, les petits bourgeois — sont tenus responsables de toutes les oppressions attribuées à leur groupe. Ils sont ensuite manipulés de sorte qu’ils expient leurs crimes en appuyant aveuglément les mouvements politiques de ceux qui sont plus opprimés qu’eux-mêmes. Quant aux individus qui sont considérés comme membres d’une catégorie sociale opprimée, ils sont tout aussi manipulés de sorte qu’ils acceptent l’identité collective de leur groupe, marquée par une solidarité obligatoire — qu’elle soit féministe, tiers-mondiste, gay, etc. Si par malheur ces individus rejettent ou même se mettent simplement à critiquer cette identité collective, la gauche les considère comme des aliénés qui acceptent leur propre oppression. En fait, l’individu qui contre sa propre oppression et sa propre exploitation agit de son propre chef, ou alors avec seulement ceux avec qui il a développé des liens d’affinité réelle, est généralement accusé d’individualisme bourgeois, malgré le fait qu’il lutte justement contre l’aliénation capitaliste et étatique imposée par la société bourgeoise.

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La dernière des perversions, l’idéomanie, englobe en quelque sorte toutes les autres. La gauche, qui conçoit la lutte sociale en des termes politiques, est foncièrement idéologique. La lutte de la gauche ne naît pas des désirs, des besoins et des rêves des individus exploités, opprimés, dominés et dépossédés par notre société. Elle n’est pas le résultat de l’action d’individus qui cherchent à se réapproprier leur propre vie en tentant de se donner les outils adéquats pour réussir cette tâche. Il s’agit plutôt d’un programme issu de l’esprit des leaders de gauche ou alors élaboré par des meetings institutionnels qui existent indépendamment et même précèdent les luttes individuelles (qui doivent par définition se subordonner à l’organisation et son programme). Quel que soit le slogan de ce programme — le socialisme, le communisme, l’anarchisme, le féminisme, l’anti-impérialisme, le nationalisme, les droits des animaux, l’écologie — le programme de gauche ne donne pas d’outils aux individus dans leur lutte contre la domination. Il demande plutôt auxdits individus d’échanger la domination exercée par l’ordre établi par celle exercée par le programme de gauche. Autrement dit, il exige que les individus continuent d’abandonner leur capacité de déterminer par eux-mêmes leur propre existence.

L’idéomanie mène au sacrifice de soi, au sacrifice de ses désirs, de ses aspirations, de ses rêves. Mais elle mène aussi à l’exigence de solutions faciles à des problèmes complexes, la simplicité des solutions étant un gage de leur valeur. L’idéomanie agit comme des œillères, comme un obstacle à l’examen de sa propre réalité subjective, comme un frein à l’exploration théorique des possibles.

 
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« Je me méfie de tous les esprits systématiques et je les évite quand il m’arrive de les croiser dans la rue. La volonté de système est un manque d’honnêteté. »
Friedrich Nietzsche, Le crépuscule des idoles

J’ai cessé depuis quelque temps déjà de me réclamer de l’anarchisme puisque ce qui m’intéresse, c’est l’anarchie. L’anarchisme est une catégorie classificatrice, une idéologie parmi tant d’autres, qu’on retrouve dans la première section des dictionnaires de sciences politiques avant conservatisme, écologisme, fascisme, féminisme, libéralisme, marxisme, socialisme et nazisme. Une idéologie dont les dépositaires patentés furent historiquement des organisations closes qui, comme toutes les organisations politiques, comportaient leurs propres rituels, hiérarchies, dogmes, polices, gardiens de la foi, schismes, exclusions et excommunications. Bref, l’anarchisme n’est rien d’autre qu’une idéologie politique et les organisations anarchistes ont la fâcheuse tendance d’agir comme toutes les autres organisations politiques — c’est-à-dire de reproduire à leur échelle toutes les grandes dominations qu’elles ont la prétention de combattre.

L’anarchisme ne m’intéresse pas et la plupart des anarchistes ne m’intéressent pas davantage, car je suis convaincue qu’une des principales raisons pour lesquelles l’anarchie reste encore aujourd’hui un voeu pieux tient aux anarchistes eux-mêmes. L’anarchiste est en règle générale un militant — quelqu’un qui consacre l’essentiel de sa raison d’être à l’émancipation de tous. Et comme tous ses congénères, le militant anarchiste cultive des perversions qui le rendent infréquentable pour le commun des mortels. Il est généralement un idéologue profondément convaincu de détenir les clés de la compréhension ultime de l’univers. Il est aussi altruiste, dans le sens qu’il consacre sa vie à une cause qui n’est souvent pas la sienne propre (la Révolution, la Classe Ouvrière, les Pauvres, les Femmes, les Travailleurs Immigrés, etc.), ce qui le plonge dans un état permanent de frustration de ses propres désirs et le place, comme tous les «serviteurs du peuple» dans une position où il peut juger, exclure et condamner ses semblables en identifiant les amis et les ennemis de la Cause. Les militants sont pour la plupart monomaniaques, moralisateurs, puritains et rabat-joie, et les anarchistes ne font malheureusement pas exception.

Mais ce n’est pas tout. Les anarchistes forment un sous-groupe particulier des militants: celui des éternels perdants. Pour beaucoup trop d’entre eux, l’anarchisme est ce que Deleuze et Guattari nomment une «ligne souple»: non pas un moyen de s’attaquer à l’ordre établi mais une façon particulièrement sophistiquée de s’en accommoder. En tant que mode de vie, l’anarchisme a ses rituels, ses exigences et ses consolations. La routine militante de l’anarchiste est faite de réunions, d’assemblées générales, de manifs, de vente de journaux et de distribution de tracts. La collaboration de près ou de loin avec toutes les institutions hiérarchiques de domination sociale étant moralement condamnable et implicitement interdite, l’anarchiste dispose d’une gamme limitée de sources de revenus politiquement corrects et vit alors dans un état de simplicité volontaire qui se rapproche plutôt de la pauvreté obligatoire. Ce qui a l’avantage, comme l’a écrit Bob Black, de dispenser l’anarchiste de l’obligation de se demander s’il aurait pu devenir autre chose qu’un raté n’eut été de ses convictions libertaires.

De tous les militants et autres weirdos politiques, les anarchistes sont ceux qui vivent le plus résolument dans le passé. L’anarchiste est trop souvent adepte d’hagiographie et collectionneur de saintes reliques. Il ne cesse de vénérer l’immense panthéon des martyrs de la cause: les morts de la commune, les martyrs de Haymarket, les propagandistes par le fait guillotinés, les mutins de Kronstadt, les cosaques d’Ukraine, Sacco et Vanzetti, les héros bafoués de la Révolution espagnole et tous les autres qui chaque année s’ajoutent à ce long martyrologue et dont le culte semble s’accorder avec l’opinion toute policière que le seul bon anarchiste est un anarchiste mort. Les anarchistes sont des révolutionnaires, mais les révolutions qui les intéressent sont celles qui se trouvent dans leurs pamphlets. Chaque fois qu’ils ont été confrontés à un soulèvement révolutionnaire réel, les anarchistes officiels, organisés, encartés, patentés et vaccinés se sont montrés hésitants, réticents, voire carrément hostiles à un mouvement qui pourtant reprenait de leurs principes. C’est que les anarchistes aiment leur routine militante par-dessus tout. Il se sont habitués à leur rôle d’irréductible et grincheuse opposition, à cette position marginale mais finalement confortable de «gauche de toutes les gauches», et ne sont pas prêts, pour la plupart, de vivre pleinement selon les principes qu’ils ont l’habitude de déclamer machinalement.

L’anarchiste est plus souvent qu’autrement homme (et rarement femme, d’ailleurs) du ressentiment. Il est mû par une volonté de vengeance envers l’ordre établi qu’il n’arrive pas à réaliser par faiblesse ou par peur et qui mène au nihilisme, à la simple dévalorisation et négation de ce qu’il ne peut vaincre. Voilà pourquoi je préfère dire que je suis anar, qui dans mon esprit n’est pas un diminutif d’anarchiste, mais d’anarque, un terme que j’ai, à l’instar de Michel Onfray, emprunté à Ernst Jünger. Dans une monarchie, le monarque veut régner sur une foule de gens, et même sur tous. En anarchie, l’anarque règne sur lui-même. Et surtout, l’anarque n’est ni idéaliste, ni idéologue, ni militant.

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Contrairement à l’anarchisme, l’anarchie n’est ni un idéal, ni une utopie, ni une abstraction, ni un programme électoral, ni un catalogue de prescriptions ou d’interdictions, ni un livre de recettes pour un monde meilleur. Il s’agit d’une force, une force commune à tous les êtres, qui exprime l’ensemble des possibles dont tous les êtres sont porteurs. C’est l’apeiron d’Anaximandre, le fond indéfini et indéterminé à partir duquel naît sans cesse l’infinité des êtres. C’est le plan d’immanence de Deleuze, cette réalité toujours variable, qui ne cesse d’être remaniée, composée et recomposée. L’anarchie, c’est à la fois le chaos aveugle des forces et des puissances et la construction volontaire de nouvelles subjectivités par des individus capables d’exprimer la puissance qu’ils portent en eux. Bref : l’anarchie est à la fois le réel et le possible; c’est la réalité du possible.

Monisme et immanentisme sont au coeur de l’anarchie. Les anars n’admettent pas la distinction hiérarchique entre âme et corps, esprit et matière, homme et nature. L’être humain ne diffère en rien de tout autre phénomène, de tout ce qui compose la nature, si ce n’est en degré de puissance. Comme le disait Deleuze, il n’y a qu’une seule nature pour tous les corps, une seule nature pour tous les individus, une nature qui est elle-même un individu variant d’une infinité de façons. Cela signifie que l’être humain ne peut en aucun cas prétendre sortir d’une nature qui le pénètre et qui constitue toute son existence. L’anarchie est également un immanentisme absolu: tout se passe à l’intérieur des choses et des êtres qui ne peuvent sortir de leur nature et qui doivent accorder leurs actions à cette nécessité plutôt qu’à des forces extérieures telles que Dieu, l’État, les Lois, les Idées, la Constitution, le Peuple, etc.

Il faut donc comprendre que lorsque les anars parlent de liberté, ils ne parlent pas de libre arbitre puisque selon eux liberté et puissance vont de pair. La liberté est le pouvoir d’être soi-même cause de son être et de ses propres actions, alors que la contrainte consiste à être et agir en étant déterminé par autre chose que soi-même. Toute liberté est puissance, une puissance qui n’est pas coupée de ce qu’elle peut. Bref, la liberté, c’est «avoir la volonté de répondre de soi» comme le disait Nietzsche.

La liberté est donc synonyme de nécessité et c’est en cela qu’elle s’oppose à la contrainte. La contrainte est toujours extérieure; elle est faite d’oppression et de domination. La nécessité est toujours intérieure: c’est la possibilité pour l’individu d’être autodéterminé, c’est-à-dire déterminé par sa propre nature, par l’ensemble des forces et des désirs qui le constituent réellement. En offrant la possibilité d’accorder les désirs et l’action, la liberté offre la possibilité pour l’individu d’aller jusqu’au bout de ce qu’il peut. Ce n’est donc ni privilège, ni une coquetterie pour occidentaux blasés, ni un caprice de bobos en mal de sensations fortes. La liberté étant constitutive du sujet, les contraintes extérieures qui s’exercent contre elle sont une atteinte à la nature même de l’individu.

Évidemment, la liberté n’a rien à voir avec le libre arbitre, la propriété qu’aurait la volonté humaine de se déterminer librement — voire arbitrairement — à agir et à penser. Le libre-arbitre est une fausse liberté, une invention intéressée de tous les ordres établis qui remonte à Saint-Augustin, pour qui «Dieu a conféré à sa créature, avec le libre arbitre, la capacité de mal agir et par là même, la responsabilité du péché». Le libre arbitre est donc bel est bien le « tour de passe-passe théologique » que dénonçait Nietzsche dans le Crépuscule des idoles. Premièrement parce que si le libre arbitre existe, l’homme est placé au-dessus des lois de la nature. Or, l’homme n’échappe pas à cette nécessité du réel pris dans sa totalité. Et deuxièmement, parce les hommes ont été considérés comme libres seulement pour être jugés et punis, seulement pour pouvoir être coupables — en sauvant ainsi la perfection divine tout en dédouanant Dieu de sa responsabilité envers le mal.

Dans nos sociétés démocratiques, le concept de libre-arbitre a le même effet liberticide, Dieu étant tout simplement remplacé par la Morale, la Société ou la Loi, devant lesquels l’être humain est tenu responsable. Il est donc tenu responsable des forces et des désirs qui le constituent réellement comme sujet et doit sans cesse les refouler, les vivre comme des réalités extérieures à lui-même, des réalités dangereuses et diaboliques qu’il se doit de rejeter… même si elles constituent le seul chemin de sa liberté et de son émancipation.

L’individualisme anar se distingue donc de l’individualisme libéral — même dans sa version radicale et libertarienne. Pour les libéraux, l’individu est un être sans qualités singulières, équivalent à tous les autres individus, radicalement coupé de toute force ou de tout possible extérieur à ce qu’exige le système qui le produit et dont il est entièrement dépendant, que ce soit les lois du marché ou la logique électorale des démocraties. Pour les anars, l’individu, loin de voir son existence définie par un modèle unique parce que général, à côté d’individus semblables à lui, affirme au contraire vigoureusement sa singularité, son unicité. Cette singularité absolue de l’individu anar implique ainsi tous les autres comme faisant partie intégrante de la sphère du singulier, de son propre. Pourquoi? Parce que la singularité mène à des combinaisons infinies de rapports incessants et imprévisibles, se composant, se décomposant et se recomposant, en devenant toujours plus intimes et plus complexes, et en créant ainsi des subjectivités collectives tout aussi singulières que les individus qui les composent. L’individualisme anar mène à l’association. L’individualisme libéral, celui de l’homme de la masse soumis au marché et aux dictats des majorités démocratiques, mène à l’atomisation, au nihilisme et à l’aliénation des volontés.

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Je reviens encore à l’idée que l’anarchie n’est pas une utopie, une idée ou un système qu’il conviendrait de faire exister par un quelconque miracle violent ou un saut collectif dans l’inconnu. Les anars n’aspirent pas à un autre monde que celui qui est déjà là: tout est donné et tout est possible. Les possibilités se jouent dans la manière dont les êtres humains peuvent en tirer parti.

Construire un système jugé idéal a priori et s’attendre à ce qu’on le mette en pratique, c’est exiger que le réel se plie à l’idée. Les constructions utopiques sont la plupart du temps le fruit de l’activité d’idéomaniaques, qui proposent des idées et des actions coupées des conditions de production, fétichisées et autonomisées, que ces gens prétendent s’appliquer en soi, de façon absolue, partout et en toute circonstance. Ce n’est pas ainsi qu’on bâtit un monde meilleur, car le monde tel qu’il existe est le meilleur, pour trois simples raisons: parce qu’il existe; parce qu’il n’y a pas ailleurs, d’autres mondes; parce que ce monde existant, aussi odieux que puisse être son ordre actuel, contient en lui-même la totalité des mondes possibles. C’est à l’intérieur même de ce chaos, de cette surabondance des possibles que les anarchistes, par expérimentation et de façon strictement immanente entendent faire émerger celui qui exprimerait en plénitude la totalité de ce qui est, la puissance de l’être. Bâtir a priori un système politique parfait, c’est non seulement de l’idéomanie mais c’est aussi le plus sûr moyen d’atteindre des fins totalement inverses: un ordre coupé des individus, oppressif, soumettant la totalité de ce qui est à sa raison d’être particulière et, surtout, immobile et inamovible.

Exiger des anars un modèle de société clé en main, un monde Ikea avec mode d’emploi détaillé en douze étapes illustrées et faciles à comprendre, c’est réduire l’anarchie au rang d’idéologie, à un modèle politique utopique repoussé à la fin des temps ou pire encore, à une méthode pour assurer le bon gouvernement des choses et des hommes — autrement dit, une façon de mener le troupeau, ne serait-ce qu’en lui demandant de se mener lui-même. L’anarchie n’est pas un système politico-économique mais un potentialité, un réel possible inclus dans le réel: celui d’un monde libéré non seulement de l’État, mais de toutes les autres formes institutionnalisées de domination hiérarchique.

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En tant que citoyens de démocraties libérales, nous sommes tous et toutes dressés dès notre plus jeune âge dans le but de faire de nous des citoyens utiles et responsables, c’est-à-dire obéissants. Et l’un des principaux outils de contrôle social est le mythe.

Le mythe raconte une histoire sacrée et performative — du moins pour celui qui appartient à la culture qui le crée. Il s’agit d’une narration qui explique non seulement l’origine du monde, mais aussi tous les événements primordiaux à la suite desquels les humains sont devenus ce qu’ils sont aujourd’hui, c’est-à-dire des êtres organisés en société, obligés de travailler pour vivre, vivant selon certaines règles et soumis à des institutions hiérarchique de contrôle social dont l’État est une des principales incarnations modernes. Le mythe a la particularité de se justifier lui-même; il est «vrai» parce que la société qui l’a produit et dont il est l’image existe. Il est «vrai» parce qu’il est continuellement répété, par des «conteurs» dont l’autorité découle du fait de conter et de répéter le mythe. En ce sens, le mythe, même s’il n’est pas toujours religieux, contient des éléments cérémoniaux, liturgiques. Réciter le mythe recrée donc le monde, par la force du rite.

Le mythe démocratique est une narration particulièrement puissante dont on peut retracer les sources jusqu’aux philosophes des Lumières. Ce mythe est progressiste et évolutionniste; il pose que la civilisation — conçue comme un ensemble d’institutions de contrôle social dont l’Etat moderne est l’aboutissement — est la finalité de toute société humaine. Il existe donc des primitifs, vivant dans un état de barbarie violente mais aussi de d’innocence naturelle — le bon sauvage de Rousseau — et des civilisés, sujets de dirigeants dont le pouvoir découle par contrat social du peuple. L’Histoire est donc l’émergence de l’humanité des brumes de la sauvagerie vers la splendeur de la civilisation, guidée par les progrès des lumières de la raison. Il ne peut donc y avoir de société sans police, sans armée, sans prisons, puisque l’existence de ces institutions est inscrite dans l’Histoire et sont des conditions sine qua non des sociétés développées et prospères.

Malheureusement pour le mythe, cette vision des «peuples barbares» a été depuis les cinquante dernières années complètement réévaluée par les anthropologues, qui pour la plupart estiment que ces peuples étaient prospères, qu’ils vivaient dans un état général de paix… et qu’ils n’étaient soumis à aucune forme institutionnalisée de domination hiérarchique. Des chercheurs comme Frank Hole et Kent Flannery ont, par exemple, constaté que les chasseurs-cueilleurs avaient un mode de vie peu contraignant, qui permettait de développer une vie culturelle en harmonie avec l’environnement. Et surtout, qu’ils ne travaillent pour ainsi dire jamais, le plus clair de leur temps à jouer, à discuter, à se reposer ou à dormir.

Ce qui signifie que 98% de la durée de l’expérience de l’espèce humaine s’est déroulée dans un état indiscernable de l’anarchie. Et que l’apparition de l’État ne fut en rien obligatoire, imposée par le développement naturel de l’humanité. Comme Pierre Clastre l’a démontré il y a fort longtemps, la notion de pouvoir est innée dans toute société humaine, ce qui explique cette tendance lourde des humains à préserver leur autonomie vis à vis de celui-ci. Toutes les sociétés sont des structures faites de réseaux de normes complexes qui empêchent activement l’expansion d’un pouvoir séparé et autoritaire. En opposition, l’État est une constellation législative émanant d’un pouvoir hiérarchique qu’elle légitime, tout particulièrement dans ces sociétés qui ont échoué à maintenir en place des mécanismes naturels qui l’empêchent de prendre cette forme. Clastre opposait ainsi les grandes civilisations andines, dont l’empire Inca, aux petites unités politiques formées par les tribus amazoniennes. Les sociétés dites primitives — pas seulement celles du paléolithique mais aussi les contemporaines — ne sont pas des sociétés qui n’auraient pas encore découvert le pouvoir et l’État, mais au contraire des sociétés construites pour éviter que l’État n’apparaisse. Même la guerre entre tribus est une façon pour les dits primitifs de repousser la fusion politique et donc empêcher la menace d’une délégation de pouvoir menant aux dérives étatiques.

Évidemment, je ne suggère pas qu’il faudrait tous retourner au pléistocène. Mais l’expérience des peuples dits primitifs démontre qu’il est possible pour les humains de vivre une vie prospère sans être soumis à l’État, au Travail, à la Loi. Elle démontre l’évidence de la possibilité de l’anarchie.

 
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Il ne faut pas oublier les critiques immanentes de la démocratie. Certaines d’entre elles ont été formulées la première fois à l’époque de Platon et d’Aristote et n’ont pas encore été réfutées de façon satisfaisante; elles concernent la démagogie, les groupes de pression et la corruption.

La démagogie est la stratégie politique qui consiste à obtenir du pouvoir en ayant recours à une rhétorique qui flatte les préjugés et les réflexes les plus vils, les plus bas et les plus réactionnaires de la population. Toutes les démocraties y succombent un jour ou l’autre, désireuses qu’elles sont de manufacturer le consentement à partir des peurs, des espoirs, et des colères confuses des masses citoyennes.

De plus, les démocraties représentatives sont tout spécialement vulnérables à l’action délétère des groupes de pression. Les groupes représentant des intérêts particuliers ont l’habitude d’engager des experts grassement rémunérés qui ont pour mission de courtiser, de harceler, de menacer ou carrément d’acheter les représentants élus pour obtenir une législation qui leur est favorable, des subventions gouvernementales ou toute autre sorte de faveur. Parce que les élus proviennent fréquemment du milieu des affaires ou des classes aisées, la collusion avec ces groupes de pression se fait la plupart du temps tout naturellement, souvent même avant que ledit élu n’ait eu le temps de se saisir du pouvoir.

Ces problèmes sont des symptômes éloquents qui se manifestent lorsque les individus sont réduits à une masse amorphe de spectateurs passifs du processus décisionnel, ou lorsque l’implication de l’individu dans la création de son propre environnement de vie est réduite au simple choix d’opinions. Il est donc inutile de travailler à réformer les institutions démocratiques pour permettre aux politiciens de devenir de meilleurs démagogues et de meilleurs lobbyistes. Le contrôle du financement des partis politiques ou la distribution gratuite de temps d’antenne est inutile, parce que ces réformes reconnaissent implicitement la légitimité de la manipulation politique. Si la manipulation politique est légitime, ça signifie en bout de ligne que la démocratie n’a à offrir à l’individu qu’un seul moyen de s’affranchir de l’oppression: devenir lui-même oppresseur. Comment prétendre dans ces conditions que liberté et démocratie sont indissociables?

Et il ne faut surtout pas oublier la corruption qui ronge la démocratie depuis le berceau. Je n’aurais jamais cru dire un jour une telle énormité, mais Staline avait tout à fait raison: Ceux qui votent ne décident de rien; ceux qui comptent les votes décident de tout.

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Une des forces de la démocratie est sa faculté à se reproduire, à se fondre dans le statu quo et à assurer sa pérennité. Malgré ce qu’en disent la plupart des démocrates, les démocraties sont loin d’être fragiles; la plupart des régimes actuels qui sont les plus anciens sont des républiques et des monarchies constitutionnelles basées sur les principes de la démocratie représentative. En ce début de millénaire, les êtres humains vivent soit dans des démocraties, soit dans des pays sous la domination économique et militaire de démocraties. Comment expliquer ce succès? Comment expliquer cette hégémonie?

Dans tous les pays démocratiques – et le Canada n’y fait pas exception – l’endoctrinement démocratique commence à la petite école, avec l’élection des présidents de classe, l’éducation civique, les saluts au drapeau (unifolié ou fleurdelisé). Très vite, le citoyen est amené à penser que la démocratie est la condition première et nécessaire à la liberté. Lorsque la démocratie encadre le débat de la sorte et force même ses opposants à discuter selon ses propres termes, toutes les actions entreprises pour changer l’environnement politico-social doivent se dérouler dans le cadre de ses principes, sinon de ses institutions, et réaliser les seuls fins qu’elle puisse sanctionner. C’est pourquoi la démocratie réussit à se reproduire en demandant si peu d’effort de la part de l’élite dominante. Un système démocratique basé sur le règne de la majorité convainc les classes exploitées et aliénées qu’elles ont le contrôle des institutions gouvernementales grâce à ses mythes fondateurs (la volonté populaire, le peuple souverain, etc.) même si ce contrôle reste effectivement entre les mains des classes exploiteuses et aliénatrices. Même les contradictions les plus flagrantes passent inaperçues parce que le système a réussi à équivaloir son existence ave celle de la liberté, se plaçant ainsi à l’extérieur du champ des idées et des principes que l’on peut critiquer et combattre. En se présentant comme un a priori ou comme le premier principe de la liberté individuelle, la démocratie offre un visage de tolérance et se présente comme la source par excellence du bien public, se plaçant ainsi au delà de toute contestation.

En régime démocratique, les notions d’égalité des électeurs et de règne de la majorité impliquent que le Peuple (avec un gros P majuscule) détient le pouvoir, malgré les innombrables preuves du contraire. En toute logique, si le Peuple n’effectue aucun changement dans l’ordre des choses, c’est qu’il n’a aucune volonté de le faire puisqu’il est souverain. Or, le Peuple croît, en théorie, en la justice et en la liberté puisque selon les mythes fondateurs des démocraties il se retrouve à l’origine même de la création de ces régimes politiques. Puisque le Peuple démocratique aime la liberté, il devrait naturellement agir pour mettre fin à toutes les formes d’oppression, au moment même où elles sont découvertes. Ce qui signifie que si une loi, un règlement ou une pratique gouvernementale ne change pas, c’est qu’elle n’opprime pas le Peuple. Bref: tout ne peut qu’aller bien dans le meilleur des mondes.

Évidemment, un tel raisonnement n’a jamais et ne pourra jamais donner naissance à une société véritablement libre. Mais rejeter cette logique sans adopter une critique générale de la démocratie mène directement à une autre conclusion hautement douteuse, qui est la plupart du temps formulée par les individus et partis de gauche des démocraties libérales occidentales. Selon eux, si le gouvernement n’est pas à la hauteur des aspirations du Peuple, c’est que les gens sont trop apathiques, trop ignorants, trop stupides ou trop égocentriques pour se servir collectivement du pouvoir qui se trouve à porté de leurs mains. Si les militants progressistes pouvaient seulement réussir à informer, éduquer, organiser et mobiliser les masses, tout finirait par fonctionner à merveille. On assiste alors au spectacle pitoyable d’individus selon toutes vraisemblances intelligents qui volontairement se retrouvent pieds et poings liés, se débattant pour réformer un système qui dans ses incarnations les meilleures et les plus efficaces n’a d’autres fonctions que d’opprimer tout le monde de façon égale. Encore une fois, les classes dominantes peuvent dormir sur leurs deux oreilles tant que les opprimés et les aliénés blâment leur propre apathie et leur propre stupidité comme source de leur propre aliénation et leur propre oppression plutôt que les failles intrinsèques du concept même de démocratie.

Nous assurons tous et toutes la reproduction de la démocratie avec notre vote et notre acceptation servile et quotidienne aux résultats des élections. Le fait d’aller voter ne sert qu’à réaffirmer et à légitimer le pouvoir de l’État, quelque soit votre choix électoral. En votant, il vous arrivera peut-être de participer à la création ou à l’abolition de politiques, et de législations. Vous pourrez même participer au renouvellement de la classe politique. Mais vous n’arriverez jamais à changer le système et ses relations de pouvoir basées sur la domination et l’aliénation de l’individu. C’est pour cette raison de les classes dirigeantes des démocraties ne craignent absolument pas le suffrage universel, même si certains politiciens en particulier peuvent souffrir de la grogne populaire et se faire ravir les rênes du pouvoir.

Historiquement, les gouvernements on élargi le bassin des électeurs chaque fois qu’ils ont eu besoin d’appuis massifs pour accomplir un objectif précis – la plupart du temps militaire – plutôt que pendant les périodes où le public demandaient à grand cri l’extension du droit de vote. Il s’agit du marchandage habituel, où des concessions démocratiques sont accordées en échange d’un consensus social si nécessaire en temps de crise. De plus, le fait d’accorder le droit de vote à ceux qui n’en jouissaient pas permet aux gouvernements de canaliser les insatisfactions et les énergies contestataires qui autrement auraient pu constituer une menace sérieuse ou pouvoir étatique vers une forme d’action qui n’est pas menaçante – le vote – qui réduit l’efficacité et la magnitude des changements tout en assurant la reproduction de la démocratie. Au Canada, l’obtention de la responsabilité ministérielle, le suffrage universel masculin, puis l’extension du droit de vote aux femmes et aux Amérindiens a surtout eu comme effet de les faire passer les opprimés d’une marginalisation officielle à une marginalisation systémique. Ce qui signifie que les principaux gains politiques des marginalisés est d’avoir le même droit que le reste des citoyens de participer à un système oppressif et d’espérer qu’il agisse en leur faveur. Le débat sur le droit de vote est un leurre: le gouvernement a recours au suffrage pour amenuiser les demandes des minorités et saper les énergies consacrées à l’action directe. Il n’y a pas de fumée sans feu, et il n’y a pas de suffrage sans intention de marginalisation.

Quand nous mordons à l’hameçon électoral, nous donnons à l’État le pouvoir de se saisir de nos capacités à prendre totalement et entièrement le contrôle de nos propres vies. Les élections ont tendance à réduire les individus à un rôle passif, à faire miroiter le salut grâce au principe de la sagesse des majorités plutôt que de celui de l’action directe volontaire. Une division naît entre les gouvernants et les gouvernés lorsque les électeurs assistent de la marge comme spectateurs du gouvernement et nom comme des agents de leur propre destinée. Les systèmes politiques de tous genres ont tous en commun la particularité d’exclure la possibilité de l’action directe autonome et individuelle et la démocratie n’y fait pas exception. Les démocraties savent être aussi racistes, nationalistes, impérialistes et militaristes que les dictatures, et surtout elles discriminent, exécutent, torturent et réduisent au silence les individus. Ce qui distingue les démocraties des autres systèmes, c’est qu’elles oppriment et aliènent se présentant comme le visage de la volonté collective et individuelle, comme l’incarnation même de la liberté, ce qui les rend particulièrement insidieuses et efficaces.

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Les organisations politiques formelles ne s’intéressent qu’à certains aspects de la réalité. La démocratie, en tant que mode d’organisation politique, ne détermine donc pas entièrement notre droit individuel à l’autodétermination. Par exemple, les droits inaliénables que la démocratie vous garantit ne s’étendent pas à toutes les sphères de votre vie – votre lieu de travail étant une de ses sphères particulièrement à l’abri des ingérences démocratiques. Évidemment, le salaire minimum, la journée de huit heures, les lois sur la sécurité du travail et toutes les autres législations adoptées par les démocraties – en réponse aux pressions exercées directement par les travailleurs – peuvent très bien améliorer les conditions de travail et interdire les formes les plus scandaleuses d’exploitation. Il n’en demeure pas moins que l’employeur et l’employé n’interagissent pas entre eux comme des citoyens libres et égaux. L’un d’entre eux est le boss, l’autre le travailleur, et tous deux jouent leur rôle selon des règles qui n’ont rien avoir avec les principes de participation démocratique. Aucune élection ne changera cet état de fait.

Lorsque l’individu se rend sur son lieu de travail, il abandonne sa qualité de citoyen pour adopte celle de travailleur salarié. Il devient alors un esclave à temps partiel – le temps qu’il consacre au travail salarié. On exige de lui l’obéissance et la loyauté envers l’entreprise. L’exercice de la plupart de ces droits fondamentaux dits démocratiques, comme la liberté d’expression, la liberté d’association ou la liberté de circulation lui sont interdits le temps qu’il est au service de son maître. Et ce temps mort consacré au travail salarié – pour ceux qui évidemment ont la «chance» d’avoir un emploi – a tendance à devenir de plus en plus long, à gruger de plus en plus notre vie, ce qui réduit d’autant le temps de notre existence où nous jouissons des fameux droits démocratiques. Mais ne vous inquiétez pas, ceux qui n’ont pas d’emploi sont si marginalisés, si harcelés par les fonctions providentialistes de l’État que leur temps de citoyen démocratique est encore plus limité.

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Quelques mots en terminant sur la démocratie directe.

Les anarchistes ont la conviction qu’une société basée sur les relations non-médiatisées entre individus libres, sur l’absence de forces sociales coercitives et aliénantes et sur le droit universel et inaliénable de l’individu à sa propre autodétermination. Ces convictions mènent à différentes visions du monde, comme par exemple la fédération des communes libres et autogérées des anarcho-communistes et l’association limitée, informelle, ouverte et temporaire des anarchistes individualistes (qui vous l’aurez deviné a gagné ma préférence). Mais ce qui est certain, c’est que les principes chers aux anars ne pourront jamais s’incarner dans une démocratie. Même la démocratie directe à la sauce athénienne exige un abandon des volontés individuelles qui produit et assure la pérennité de la domination hiérarchique d’un groupe sur les individus, les séparant ainsi de leurs désirs et séparant leurs désirs de leur réalisation par l’action directe.

La démocratie directe reste un mode de gestion politique de l’État. En cela, elle restera toujours l’ennemie de la liberté individuelle.

La démocratie est une sacro-sainte horreur. La démocratie est une abomination qu’il faut abattre.

Vous voyez, par ces quelques mots, je viens de me ranger dans votre esprit parmi les ennemis définitifs de l’humanité, parmi ces brutes qui détournent des avions et les jettent contre des tours à bureaux. La démocratie est aujourd’hui une valeur universellement partagée par toutes les idéologies politiques – qu’elles soient de droite ou de gauche – tout simplement parce qu’elle est devenue par la force des choses et les aléas de l’histoire la dernière des vaches sacrées, un synonyme du bien absolu, une cause pour laquelle on peut mobiliser les forces les plus violentes et liberticides au nom du combat contre tout ce qui est antidémocratique (et présenté comme le mal absolu). Impossible de penser hors du doublon démocratie-dictature. Impossible de ne pas accepter les principes de base de la démocratie, à moins d’être irrémédiablement et définitivement repoussé dans la plus obscure des marginalités. Cette impossibilité est d’ailleurs une source profonde d’aliénation, une des raisons pourquoi la liberté se fait si rare dans nos belles républiques et monarchies constitutionnelles occidentales.

Ce que je vais dire en choquera plus d’un, mais ce n’est hélas que la plus banale des vérités: il existe une tension inhérente et flagrante entre la démocratie d’une part et de l’autre la liberté des individus d’inventer et de créer leur propre vie selon leur propres choix. La démocratie n’est pas un moyen de libérer les individus mais une façon particulièrement efficace de les asservir en obtenant leur consentement. La démocratie est la violence et l’oppression institutionnalisées dans leur expression la plus complexe et la plus sophistiquée. La démocratie est une des multiples chaînes qui asservissent l’individu. La démocratie est une hydre à abattre.

«Que faites-vous de tous ces gens qui sont morts pour obtenir les droits démocratiques dont vous jouissez et sur lesquels vous crachez de façon si méprisante?»

À cela je réponds que le nombre de martyrs ne fait pas la justesse de la cause. Sinon, nous devons payer respect à ceux qui sont morts pour la pureté de la race, la vraie foi, le salut de la nation ou la grandeur de l’empire. Mais ce n’est pas tout: j’ose prétendre que la vaste majorité de ceux qui sont morts historiquement pour la démocratie luttaient bien plus pour leur propre libération individuelle que pour le privilège d’élire un représentant à l’assemblée législative. Et malgré ce que vous pensez, il s’agit de deux causes distinctes et même antinomiques.

«Soyez réaliste! Comme le disait Churchill, la démocratie est un mauvais système, mais elle est le moins mauvais de tous les systèmes.»

Ce n’est pas parce qu’un régime politique est moins mauvais que les autres qu’il mérite d’être défendu, qu’il mérite qu’on meure pour lui. Ce n’est pas parce que le sida tue que je militerai pour l’herpès génital. Si on doit se battre, aussi bien se battre pour sa propre cause plutôt que pour un pis aller qui finira par se retourner contre nous et nous opprimer. Car l’oppression de l’individu est inhérente au principe étatique… et la démocratie est un mode de gestion de l’État.

Churchill l’a dit avant moi. Tout plein de gens vraiment intelligents l’ont dit avant Churchill: la démocratie n’est pas parfaite, elle est même profondément vicieuse. Les défenseurs de la démocratie reconnaissent la plupart des trucs qui m’enragent au sujet de la démocratie et ces tares ont mené au fil des ans au développement de nouvelles formes démocratiques – des modèles nouveaux et améliorés dont le but est surtout de sauver les apparences. Car l’apparence est au cœur de l’exercice démocratique; en l’apparence réside toute son utilité. En ce qui me concerne, les problèmes de la démocratie m’apparaissent si fondamentaux que personne ne pourrait me convaincre que les systèmes basés sur cette arnaque peuvent être réformés de façon satisfaisante pour permettre l’épanouissement de la liberté individuelle.

Je suis en colère et je crie. Mais je ne crie pas pour plus de démocratie ou une meilleure démocratie. Je crie pour son abolition pure et simple.

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Mais qu’est-ce que la démocratie? Il s’agit de la théorie politique qui stipule que le gouvernement et les lois qu’il adopte et fait respecter doivent refléter la volonté de la majorité telle que déterminée par un vote direct ou des représentants élus. La plupart du temps, la légitimité d’une démocratie naît avec l’adoption d’une constitution qui établit les règles fondamentales, les principes, les devoirs et les pouvoirs du gouvernement. Cette constitution limite aussi la plupart du temps le pouvoir d’ingérence de l’État dans la vie de ses citoyens en établissant une liste de droits qui sont théoriquement protégés de l’ingérence de la majorité démocratique.

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Le problème central de la démocratie est qu’elle est source institutionnalisée d’aliénation.

La liberté individuelle n’est possible et praticable que lorsque la pensée et l’action sont intimement liées, lorsque les désirs et leur libre réalisation ne sont pas entravés par des forces extérieures à la volonté individuelle. Ce lien qui se brise entre la pensée et l’action, voilà ce qu’est l’aliénation.

Les passions et les désirs n’ont de valeur que s’ils constituent des forces réelles et incarnées dans nos vies. Mais lorsque l’individu est aliéné, les passions et les désirs sont tués dans l’œuf par la simple conscience que les conditions de son existence sont hors de son contrôle. Dans ce contexte, les rêves ne sont que pour les rêveurs, les désirs sont continuellement confrontés à l’impossibilité de l’action, à l’impossibilité de leur réalisation. Cette sinistre condition existentielle fait en sorte que l’individu perd contact avec les désirs et les passions qui devaient être les moteurs de ses actions. Ce contact est extrêmement difficile à rétablir lorsque qu’il est perdu et mène pour la plupart d’entre nous à un état de passivité abrutissante. Même le désir de changer les conditions sociales et matérielles qui causent l’aliénation se transforme alors en passivité et en désespoir, ce qui assure la pérennité de l’aliénation.

Le résultat prévisible est que la société finit par se diviser en deux groupes, d’une part celui des aliénés qui ont été spoliés de leur capacité à inventer et à créer leur vie, de l’autre ceux qui profitent de cet état de fait pour accumuler et contrôler l’énergie aliénée et ainsi assurer la reproduction des rapports sociaux de domination hiérarchique qu’ils exploitent à leur avantage. En tant que force extérieure à l’individu qui sépare sa volonté de son action, la démocratie ne fait rien de moins que d’assurer l’existence du pouvoir alién, puisqu’elle exige que les désirs soient isolés du pouvoir d’agir. Toutes les variétés de démocratie ont recours à l’élection comme mode de prise de décision, qui par définition représente un moyen de transférer les pensées, l’autonomie et la liberté de l’individu vers un pouvoir extérieur. Que ce transfert de pouvoir se fasse vers un représentant élu ou une vague majorité n’a en soit que peu d’importance. La réalité est que l’individu démocratique ne s’appartient plus lui-même; il appartient à la majorité démocratique. Le citoyen est ainsi aliéné de sa capacité à déterminer les conditions de sa propre existence et de choisir librement le type de relations qu’il souhaite entretenir avec ses semblables.

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En démocratie, les décisions sont aussi aliénées du contexte qui les a motivées et sur lequel elles sont censées agir. C’est ce que j’appelle la décontextualisation. La séparation et l’institutionnalisation inhérentes à la démocratie sont en soi autoritaires parce qu’elles exigent que les décisions soient prises avant même qu’adviennent les circonstances auxquelles elles s’appliquent. Les décisions politiques prennent toujours la forme de règles générales qui doivent être systématiquement appliquées lors de certaines situations, quel que soit le contexte ou les circonstances particulières. La démocratie a donc comme effet d’empêcher les individus ou les groupes d’individus de prendre des décisions adaptées aux multiples situations auxquels ils sont confrontés au moment même où ces situations se présentent.

La démocratie a une autre effet pervers: celui de limiter et de simplifier à l’extrême le spectre des décisions qui peuvent être prises par l’individu, commodément ravalé au rang de citoyen. Pour qu’un vote soit possible, les phénomènes complexes, avec leurs nombreuses causes et ramifications, doivent être réduits à des options limitées, voire carrément binaires: oui ou non, pour ou contre. La démocratie réduit le champ des possibles et étouffe ainsi toute possibilité de changement de façon extrêmement efficace. En cela, la démocratie fonctionne davantage comme un outil de justification du pouvoir étatique que d’un mode efficace de participation des individus aux décisions collectives.

La démocratie accorde une importance singulière à l’opinion. Les électeurs deviennent des spectateurs d’un processus où diverses opinions qui sont l’objet de leurs choix électoral leur sont présentées, alors que ceux qui produisent ces opinions sont ceux qui détiennent le vrai pouvoir. Tous ceux et celles qui ont vécu une campagne électorale ont été témoins de ce phénomène: les vrais problèmes qui frappent la société sont généralement évacués ou alors réduits à des slogans dénués de sens qui n’ont d’autre qualité que d’être courts et de frapper l’imagination lors de leur diffusion au journal télévisé.

La réduction des idées en opinions a un effet pervers de polarisation. Lorsque le seul mode de participation est la sélection et qu’il n’y a pas d’autre choix que l’option A et l’option B, les partis se rangeant derrière l’une ou l’autre de ces options se repoussent mutuellement en renforçant leur certitude mutuelle d’être l’incarnation du «bien», dans un esprit totalement manichéen. Dans ces conditions, espérer une reconnaissance de la complexité du réel, un sens du compromis ou une collaboration dans la recherche de solutions est rigoureusement illusoire.

Il est frappant de constater à quel point l’exercice électoral démocratique ressemble au mode de production capitaliste qui l’accompagne. Dans nos économies dites de marché, les corporations contrôlent le jeu et les consommateurs sont cantonnés dans un rôle de spectateurs, à qui on demande de choisir parmi différents produits offerts sur le marché. Ces choix de consommation sont à l’image des choix politiques; ils sont basés sur la compétition et chaque décision génère des gagnants et des perdants. Le conducteur de Porche n’a pas le même statut que le conducteur de Sunfire. Le consommateur de sauternes n’a pas le même statut que le buveur de Coors light. On retrouve la même polarisation qu’on retrouve au cœur des choix politiques – les individus s’enfermant dans leurs positions et débattant avec passion et violence en grande partie parce leurs idées sont contaminées par le désir d’avoir raison, de «gagner» au jeu de la politique. Même si la victoire est si décontextualisée et si vide de sens qu’elle n’a que peu d’impact sur leur vie réelle.

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Évidemment, l’aliénation, la manufacture en série des opinions et la décontextualisation des décisions ne sont pas les seuls problèmes fondamentaux de la démocratie; le concept de majorité est tout aussi troublant. En acceptant systématiquement la volonté de la majorité, la démocratie accorde au plus grand nombre le droit de tyranniser la minorité. Dans le contexte démocratique où le gagnant rafle tout, les minorités n’ont que très peu d’influence sur les décisions politiques. Et comme si ce n’était pas déjà assez scandaleux, les majorités démocratiques ne sont même pas de vraies majorités, mais la minorité numériquement la plus importante. Par exemple, le parti libéral du Québec a pris le pouvoir en 2003 avec 42% des voix exprimés. Ce qui veut dire que 32% des électeurs inscrits ont voté pour les libéraux, si on tient compte du taux d’abstention. La conséquence est que pour les différentes minorités qui forment la majorité réelle, les démocraties n’offrent pas plus de liberté politique que le despotisme et la dictature.

Mais ça ne s’arrête pas là. En entretenant l’illusion de la participation de tous aux affaires de la Cité, la démocratie permet aux majorités de justifier toutes leurs actions, même les plus répugnantes. Et puisque les démocraties disent permettre la participation de tous et chacun dans le processus politique, il est sans danger pour le pouvoir établi que des votes soient dirigés vers les opinions minoritaires, puisque ces voix perdues ne servent qu’à renforcer légitimité de la position majoritaire. De la même manière, si des individus décident de ne pas participer au scrutin, ce choix peut tout aussi bien être interprété comme un consentement à l’opinion majoritaire puisque ces individus auraient été libres de voter contre l’opinion majoritaire s’ils l’avaient voulu. Il n’y a pas d’issue possible à la justification démocratique.

Et je ne parle pas du caractère profondément inique du principe «une personne un vote» qui ne tient aucun compte de l’importance de la préférence individuelle. Deux électeurs vaguement intéressés à faire quelque chose peuvent gagner contre mon opposition acharnée et passionnée.

Voilà pourquoi les exercices démocratiques ne menacent jamais l’ordre établi. Comme le disait si bien Errico Malatesta, le fait d’être appuyé par une majorité ne prouve en rien la justesse de sa cause. Les progrès de la liberté individuelle ont toujours été accomplis par des individus et des minorités; les majorités sont de par leur nature lentes, conservatrices et soumises aux forces supérieures du pouvoir établi.

*  *  *

(Lire la suite.)

Que faire en ce début de novembre lorsque les copies à corriger s’accumulent et que le cafard automnal lié à la diminution des heures d’ensoleillement ne cesse de progresser ? On se lance à corps perdu dans des projets inutiles qui dilapident son temps précieux pour avoir le soulagement de penser à autre chose.

Dans cet esprit, je vous invite (et quand je dis vous, je pense surtout à Justine Miso qui m’a déja posé une question à ce sujet) à lire l’article intitulé Amour libre que je viens de pondre pour Anarchopedia. Vous allez voir, ça ressemble à un hybride entre de la vulgaire propagande anar et une mauvaise dissertation universitaire.

En ce qui me concerne, j’annule tous mes cours et je retourne me coucher.

[EDIT]

Plus de quarante commentaires… dois-je en déduire que l’anarchie vous intéresse davantage que l’érotisme ?

(Entre nous, ça me surprendrait.)

Quoi qu’il en soit, j’ai également commis pour Anarchopedia quelques biographies d’anars individualistes comme Armand, Han Ryner et Zo d’Axa et je travaille (ha !) sur un article portant sur l’individualisme aristocratique de Nietzsche et Palante. Je tiens d’ailleurs la liste de mes contributions sur ma page d’utilisatrice ; allez la voir si le coeur vous en dit.

Joie ! Il semblerait que les zapartistes auraient pris la résolution de faire renaître de ses cendres, tel un phénix gris et cornu, le Parti Rhinocéros. S’ils réussissent à présenter des candidats (et ce n’est pas gagné d’avance) il auront non seulement mon vote mais mon appui enthousiaste et inconditionnel. Même que je serai tentée de poser ma candidature.

Bon. Je ne sais pas si vous mesurez la portée de ce que je viens de dire, mais si vous me connaissez un peu, vous savez que je n’ai jamais voté de ma vie et que j’ai même mangé mon bulletin de vote lors de la dernière élection fédérale, en signe de protestation. Mais voter Rhino, ce n’est pas voter : c’est s’abstenir en rigolant.

Lorsqu’en 1963 Jacques Ferron fonde le Parti Rhinocéros, son intention est surtout ridiculiser le gouvernement fédéral. En plus d’être écrivain et médecin, Ferron milita sérieusement au niveau provincial, au sein du Parti socialiste du Québec, du Rassemblement pour l’indépendance nationale puis du Parti Québécois à partir de 1970. Indépendantiste, le gouvernement fédéral représentait pour lui un instrument du colonialisme canadian qui maintenait le Québec dans son état d’infériorité politique et économique par rapport au Canada anglais. La stratégie du Parti Rhinocéros était donc d’attaquer par l’humour et la dérision la légitimité de ce gouvernement en soulignant ses failles et en révélant sa vraie nature.

Le parti Rhinocéros adopta dès le début un ton et des méthodes qu’il conserva pendant les trente ans de son existence. Monarchiste, démocratique, aristocratique, populiste, dictatorial, il s’affubla de toutes les étiquettes tout en n’assumant aucune d’elle. Fiers de leur corruption et de leurs caisses électorales occultes, les Rhinos étaient champions toutes catégories de la promesse électorale invraisemblable : amender la loi de la gravitation pour empêcher les pluies acides de tomber sur le pays, transformer le tunnel Louis Hyppolite Lafontaine en lave-auto gratuit en perçant des trous au plafond, aplanir les Montagnes Rocheuses pour éliminer les disparités régionales… et j’en passe des meilleures. Mais ce n’est pas tout, les Rhinos s’engagèrent également de briser chacune de leurs promesses et d’exiger immédiatement un recomptage si jamais ils étaient élus.

Évidemment, un tel programme finit pas dépasser la simple opposition indépendantiste, puisque l’État québécois, en tant que démocratie libérale et représentative, n’est pas foncièrement différent de l’État fédéral. En s’attaquant au parlementarisme britannique version canadienne, on s’attaque aussi à sa version québécoise.

Lorsque Ferron s’en éloigna au milieu des années soixante-dix, le parti fut récupéré par des clowns et des marginaux issus de la contre-culture qui laissèrent graduellement tomber le caractère nationaliste québécois de Rhino en présentant des candidats dans les autres provinces canadiennes. Ce n’était plus spécifiquement le gouvernement fédéral qui était dans la mire des Rhinoféroces, mais la démocratie représentative, ses mascarades et ses mensonges.

Voilà pourquoi le parti Rhinocéros fut un anti-parti, et selon moi une des organisations les plus subversives de l’histoire politique canadienne. Qu’ils soient conservateurs ou révolutionnaires, les partis politiques naissent toujours pour atténuer ou éviter une crise de l’État. Leur moyen d’action est de canaliser les oppositions, les rébellions et les dissidences afin de les intégrer dans un mouvement contrôlé. Quelque soit la virulence de leur critique envers le gouvernement, les partis politiques ont toujours pour objectif la prise du pouvoir et ne remettent jamais en question le principe gouvernemental. Or, c’est exactement à cette remise en question que s’employaient les Rhinos en tournant en dérision le système politique canadien. Leur message était clair : ce qui passe pour la participation de tous aux affaires de la cité n’est qu’un carnaval, une supercherie dont l’objectif est de légitimer un appareil qui ne sert qu’à perpétuer la hiérarchie, l’exploitation et la domination.

Évidemment, plusieurs candidats Rhinos faisaient campagne que pour rigoler et n’avaient pas nécessairement conscience de la portée de leur geste. Les politiciens « sérieux », quant à eux, ne se sont jamais laissés berner. Lors de la campagne électorale de 1980, le plus-ou-moins-honorable Jean Chrétien accusa les Rhinos de se moquer non pas du fédéralisme canadien, mais « du suffrage universel et de la démocratie » et d’attaquer les bases même de l’État. Or, quelques jours plus tard, la candidate Rhino Chatouille (Sonia Coté) obtient 3067 voix dans Laurier, ce qui la plaça derrière le candidat libéral… et plus de mille voix devant André Payette, un animateur de radio populaire qui se présentait pour le parti conservateur. Les résultats électoraux des Rhinos ne cessant de progresser en 1984 et 1988, il fallait faire quelque chose pour en finir avec cette menace. Le remède fut aussi efficace que détourné : on exigea en 1993 un dépôt de mille dollars pour chaque candidature, en exigeant qu’au moins 15 % des votes validement exprimés soient recueillis pour avoir droit au remboursement de la moitié de cette somme. Suite à un jugement défavorable de la Cour de l’Ontario en 1999, le directeur des élections a dû se mettre à rembourser intégralement les dépôts sans égard aux résultats, mais le mal était fait. Rhino mourut de sa belle mort, du moins jusqu’à sa récente résurrection.

Je ne sais pas quelles sont les intentions de Christian Vanasse et de ses joyeux drilles. Comme le lancement de la campagne Rhino, qui aura lieu mardi soir prochain, se fera dans le cadre d’un hommage à Ferron, je soupçonne qu’ils veulent ressusciter le Rhino première cuvée. Dans ce cas, ils feront office de Bloc Québécois avec un peu plus d’humour. Mais, sait-on jamais, peut-être assisterons nous au retour de la grande subversion cornue et ongulée.