Anarchie etc.

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Ni dieu ni maître !
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Manifester pour dire «non à la guerre» et demander au Parlement d’agir en ce sens, c’est avant tout reconnaître la légitimité de ces institutions, de leur fonctionnement, du droit international comme norme politique devant régir le monde. C’est croire que la démocratie est un remède à la guerre.

Pourtant, les troupes américaines fonceront sur l’Irak dans quelques heures. Beau fiasco, non?

Vous allez me dire que ce sont encore mes manies d’historienne qui font surface, mais n’oublions pas que les massacres coloniaux qui ont bâti l’empire britannique, l’empire français et l’empire américain n’ont été menés que par des gouvernements démocratiques, gauche et droite confondus, dans le respect des dites institutions représentatives. Que les «opinions publiques» aient été pour ou contre n’a jamais eu grande importance. La guerre n’est pas extérieure à la démocratie et au capitalisme: elle en fait intégralement partie. Elle en est une composante, un moment nécessaire à son bon fonctionnement. La guerre est la santé de l’État.

Que reste-t-il à faire? Mettre à mal le capital à l’intérieur de ses propres rouages en remettant en cause sa capacité de production et la domination qu’il exerce. Refuser concrètement l’ordre capitaliste et les institutions sociales de domination hiérarchiques en lui refusant toute collaboration. C’est en refusant de marcher au pas pour la démocratie et pour le système actuel que le renversement des rapports sociaux, dont la guerre est issue, peut s’entrevoir.

«Dès l’instant que la guerre est déclarée, les gens deviennent convaincus qu’ils l’ont eux-mêmes voulue et entreprise. Ensuite, à l’exception de quelques récalcitrants, ils se laissent enrégimenter, contrôler, laissent changer tout l’environnement de leur existence quotidienne et se transforment en puissante machine de destruction […] L’opinion publique devient un seul bloc solide […] La guerre est la santé de l’État. Elle met automatiquement en mouvement dans toute la société ces forces irrésistibles qui tendent vers l’uniformité; elle engendre la coopération passionnée avec le gouvernement pour contraindre à l’obéissance ces groupes minoritaires et ces individus auxquels il manque l’instinct du troupeau […] Les classes dirigeantes apprennent vite à profiter de cette vénération que l’État suscite chez la majorité et à s’en servir pour renforcer la résistance à toute diminution de leurs privilèges.»

La Première Guerre mondiale venait de faire plus de neuf millions de victimes lorsque Randolph Bourne écrivit ce texte en 1918. La Seconde Guerre mondiale en a ensuite fait plus de soixante millions, et on estime que depuis 1945, trente-six millions d’individus sont morts dans le monde pour faits de guerre. En fait, quinze des vingt guerres qui ont fait plus d’un million de victimes au cours de l’histoire se sont produites au XXe siècle — ce qui représente 90% des victimes de la guerre des trois cent dernières années.

Moi, ce qui me tue, c’est que malgré cette hécatombe sans nom, le texte de Bourne n’a pas pris une seule ride. Mais pourquoi se surprendre? La guerre est l’expression par excellence de l’État; elle en est son meilleur garant. De même que le capitalisme doit continuellement générer des besoins artificiels pour écouler des marchandises de plus en plus superflues, l’État doit sans cesse susciter des conflits artificiels nécessitant son intervention violente. L’État est une machine dont la violence et la guerre sont les principales assises. Le fait que l’État fournisse accessoirement des services divers à la population ne fait que camoufler élégamment sa nature profonde de protecteur — protection étant pris ici dans le sens de racket.

Pacifistes, encore un effort si vous voulez mettre fin à la guerre: consacrez-vous dès aujourd’hui à construire un monde libéré des institutions de domination hiérarchique, dont l’État est la forme la plus achevée.

Si la guerre en Irak n’a pas lieu, pensez-vous vraiment que le kaki ne sera plus de saison?

Si la guerre en Irak n’a pas lieu, pensez-vous que l’armée américaine se consacrera à la distribution de bonbons aux enfants du tiers-monde?

Si la guerre en Irak n’a pas lieu, pensez-vous que Washington cessera de se servir des dépenses militaires comme moyen de soutenir les profits des entreprises de haute technologie au détriment du bien-être de l’immense majorité des Américains?

Si la guerre en Irak n’a pas lieu, croyez-vous que les marchands de canons diront adieu de bon cœur à leurs bénéfices juteux et qu’ils se retireront dans des communes pour apprendre à jouer Jeux interdits à la guitare sèche?

Si la guerre en Irak n’a pas lieu, pensez-vous que la soif de pétrole de l’Occident sera étanchée et que le Moyen-Orient deviendra une petite bourgade tranquille ?

Si la guerre en Irak n’a pas lieu, pensez-vous que les média cesseront de militariser les esprits?

Si la guerre en Irak n’a pas lieu, pensez-vous que tous les puissants de ce monde n’aimeront plus nous voir marcher au pas ? Qu’ils hésiteront à nous envoyer nous entre-tuer pour un oui ou pour un non, si c’est leur intérêt?

Si la guerre en Irak n’a pas lieu, ne rangeons pas nos pancartes, nos bannières et nos slogans trop rapidement. Lorsqu’elles ne le sont pas entre elles, les nations sont en guerre… contre nous.

Ah! Comme j’aime lire la presse «sérieuse» en temps de guerre! Il y a une saison pour cueillir les champignons. Moi, je cueille les sophismes, et la saison est, ma foi, fort prometteuse. Lorsque j’en dégote un beau, un juteux, je le découpe soigneusement et le colle avec amour dans mon grand cahier noir. Un jour, je le léguerai à la science: ce sera ma façon à moi de rendre hommage à la bêtise de mes contemporains.

Vous le savez autant que moi: formuler des arguments valides et rigoureux, c’est trop fatigant. À quoi bon se fendre en quatre pour critiquer rationnellement la positon française alors qu’il est si simple d’élever le niveau de la discussion en écrivant, comme le New York Times, que «si l’Amérique n’existait pas et si l’Europe avait du reposer sur la France, la plupart des Européens, aujourd’hui, parleraient allemand». Ou mieux encore, de faire valoir que les Français sont foncièrement antisémites, qu’ils ont fait le jeu du nazisme (because Pétain), et que ces tendances fascistes explique leur appui à Saddam (a new Hitler).

Je m’en serais voulue de ne pas apporter ma modeste contribution à ce débat hautement tendancieux et inutile. Here goes:

Savez-vous qu’au moment où la Seconde Guerre mondiale a pris fin, le gouvernement américain a sciemment recruté des criminels de guerre nazis, des gestionnaires de camps de la mort, des SS, pour les mettre au boulot dans leur croisade anticommuniste? C’est ce que l’historien (américain, mais peut-être n’est-ce qu’un traître ou pis encore, un Français…) Chris Simpson démontrait en 1988 dans son bouquin intitulé Blowback. La plus célèbre de ces recrues est évidemment Klaus Barbie, le boucher de Lyon, qui s’est retrouvé rapidement sur le payroll de la CIA. Mais ce ne fut pas le seul. On n’a qu’à penser à Walter Rauff, le créateur génial de la chambre à gaz roulante, que les services secrets américains ont envoyé discrètement profiter de sa retraite au Chili.

Mais, bien sûr, il y a pire. Pendant la guerre, le général Reinhard Gehlen fut le responsable des services secrets nazis pour le front de l’Est. Et bien, Gehlen et son réseau d’espions et de terroristes ultranationalistes et pro-nazis ont été recrutés par les services secrets américains… pour continuer leur travail. Pour les responsables américains comme George Kennan, il semblait tout naturel d’agir de la sorte: l’Amérique avait un urgent besoin de gens prêts à se salir pour déstabiliser les nouveaux régimes communistes d’Europe de l’Est. C’est ce que Gehlen faisait pour le compte des nazis — qui d’autre aurait été plus compétent que lui? Que ses agents et lui aient activement participé à la Shoah semblait alors bien secondaire…

Recruter d’anciens nazis est une chose, mais adopter leurs méthodes en est une autre. Or, c’est ce que les Américains se sont acharnés à faire, en détruisant la résistance antifasciste et en restaurant l’ordre pro-fasciste en Europe comme en Asie. C’est ce qui s’est produit au Japon. C’est ce qui s’est produit en Corée. C’est ce qui s’est produit en Italie, lors de l’élection de 1948. Et, c’est ce qui s’est produit en Grèce en 1947, où les États-Unis ont appuyé les miliciens ex-collabos pour éviter l’instauration d’un régime communiste. Résultat: plus de 160 000 morts, d’innombrables cas de torture dans des «camps de rééducation» et l’exil pour des milliers de Grecs.

Quel est le lien avec le débat sur l’Irak? Aucun. Mais ce fut un plaisir de dire «à nazi, nazi-et-demi» et de vous offrir un beau sophisme pour votre collection.