Des nouvelles d'AA

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Mais bon sang qu'est-ce qui peut bien lui arirver ?
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Après une absence de trois mois, deux jours de retrouvailles, c’est trop court…

Simone est partie visiter ses parents. Et bien sûr, je ne suis pas invitée. Après tout, je suis la succube infernale, la perverse polymorphe, nihiliste et sans-dieu qui a détourné leur innocente petite fille du droit chemin pour l’entraîner dans l’enfer du tribadisme.

Puisque le rôle de Grand Satan m’a été dévolu, aussi bien le jouer avec application. Je vous informe donc, cher Monsieur Bechara, que je m’adonne à la nécrophilie chaque soir de pleine lune, tout juste après avoir pissé sur des hosties consacrées en me faisant sodomiser par un bouc qui récite l’évangile selon Saint Luc à l’envers. Ensuite, je me rends au meeting néonazi de mon quartier où je marche au pas d’oie toute nue pendant que mes camarades lesbiennes marquent au fer rouge les jeunes filles vierges de bonne famille qu’elles ont séduites. La soirée se termine dans une ruelle, où, couchée sur un container à déchets, je vends mon corps à des marins syphilitiques en échange dun fix de smack et d’une carte de membre du Parti Québécois.

Hi hi hi hi hi!

Pauvre Monsieur Bechara… si vous saviez à quel point votre fille me dépasse, en matière de dépravation…

Il était trois heures du mat lorsque mon téléphone sonna. Toute chiffonnée, à peine éveillée, j’eus la surprise d’entendre la voix oppressée de Lucifer. Il venait d’être arrêté après une rixe de taverne et me suppliait de venir au poste avec cent dollars pour le délivrer. Je lui appris (non sans plaisir) que mes derniers sous ont servi à regarnir mon frigo suite à sa razzia des derniers jours. Après lui avoir souhaité une bonne nuit, je lui envoyai un bisou téléphonique et raccrochai, morte de rire.

Il est venu chercher ses affaires vers midi, alors que je mangeais mon pita-luzerne-tofu-mayonnaise en préparant la leçon d’aujourd’hui. Pauvre Lucifer, il avait l’air vraiment mal en point, l’œil droit au beurre noir et la manche gauche de sa veste déchirée. Il avait l’air si piteux que je n’ai pu continuer à lui faire la gueule. Je lui donnai son sac et une bise sur la joue. Rougissant, il me remit un de ses poèmes avant de quitter pour dieu sait où. Je vous le présente ici avec sa permission:

Avec toi, mon amie. Les mots montraient du doigt partout autour merveilleux, bouches ouvertes des o! carrés. Avec toi, ma belle amie. L’arbre, la colline, l’herbe ou la mer complice, lequel des deux? C’est l’histoire de nos dimanches à l’envers où le soleil tapait sur un gong bronzé.

Pour nos fiançailles, mordre les pastèques chair tendre. Les quais lumineux, un pont dans la maison, les matous hilares, tes souliers ruban robe tachée de toi. Tous les jardins de parapluies nous chantaient les limaces arrosoirs. Car nos voeux à bicyclette, l’odeur de la cire avec des papiers multicolores de colle blanche sur tes doigts comme les cocottes et les cailloux volent sautent dans les océans.

Oui! Oui j’ai encore tes coeurs roses ou mauves dessinés sous ma peau, avec les feutres en trompe l’oeil pour déguiser les jours de pluie! J’ai toujours avec moi le goût des limonades loquaces, des petites bouches en collations rieuses et des courses à rebours jusqu’aux éclats de vie ébouriffés! Car même dans mes pires écroulements, ces jolis dimanches rebondissent toujours sur les pelouses de nos six ans.

Sacré Lucifer. Une fleur bleue qui a poussé dans un urinoir.

Voilà vingt-quatre heures que je suis frappée par une des sept plaies d’Égypte: mon «ami» Lucifer. Il vient tout juste de partir se saouler la gueule, ce qui signifie que j’aurai la paix au moins jusqu’à demain matin.

S’étant endormi hier soir sur mon divan, j’ai bien tenté de le réveiller pour l’expulser de l’apart, mais rien à faire, monsieur le poète maudit était ivre mort. Je l’ai fait tomber par terre sans le vouloir à force de le secouer, mais il ne s’est même pas réveillé ; à peine a-t-il émis quelques grognements. N’écoutant que mon grand cœur, je l’ai laissé cuver son vin sur mon tapis, en espérant qu’il ne dégobille pas dessus (j’ai horreur du vomi) .

Vers deux heures du matin, je fus réveillée en sursaut par une sale patte qui me tâtait le postérieur. Je bondis hors du lit en criant, pour constater que ce salopard s’y était glissé, à poil de surcroît, dans l’espoir probable que mon hospitalité j’étende à mon entrejambe. Folle de rage, je lui criai les insultes les plus gratinées de mon répertoire tout en lui lançant à la tête tous les objets qui me tombaient sous la main. Ce minable trouillard prit alors la fuite sans même prendre le temps de remettre ses fripes puantes, que je me fis d’ailleurs un plaisir de lui balancer par la fenêtre. Ce n’est pas parce que j’écris des obscénités que je me laisse enfliler par quiconque en exprime le désir!

Vers six heures, monsieur est venu pleurnicher à ma porte en me disant d’une voix geignarde que personne ne l’aime, qu’il est seul au monde, que la vie ne vaut pas la peine d’être vécue, qu’il fait froid dehors, qu’il va attraper des engelures, et patati et patata. Il m’a dit qu’il avait acheté des muffins et du café pour se faire pardonner. L’ignoble manipulateur a même fait valoir qu’une anarchiste comme moi devrait faire preuve de solidarité envers un représentant du lumpen tel que lui. J’ai eu alors un moment de faiblesse et le laissai entrer. Qu’est-ce que je peux être conne! Il s’est incrusté chez moi toute la journée comme s’il ne s’était rien passé, vidant mon garde manger, salissant mes bouquins de ses doigts crasseux, lisant mes carnets de poésie (en les commentant!) et m’empêchant systématiquement de corriger mes examens.

Vers seize heures, n’en pouvant tout simplement plus, je lui dit que je devais aller faire des courses (pour la simple et bonne raison que ce cancrelat avait avalé tout ce que j’avais de comestible) et le suppliai de s’abstenir de faire des stupidités pendant mon absence. C’était évidemment trop lui demander. À mon retour, je le trouvai devant mon ordinateur, le pantalon autour des chevilles et la bite à la main, faisant cailler son pipi en regardant des photos de greluches siliconées sur internet. J’en échappai mes sacs de Loblaws sur le parquet, trop déconcertée pour dire quoi que ce soit. Mais le pire, c’est que monsieur continua sa petite affaire, se contentant de m’informer qu’il avait «presque fini»! Il eut au moins la décence de ne pas éjaculer sur mon clavier… La clope au bec (alors que je l’avais averti que je fais de l’asthme), il remonta sa fermeture éclair, essuya ses mains spermeuses sur ses jeans et m’annonça qu’il partait boire avec un copain.

C’est ça, du vent, et n’espère pas remettre les pieds ici de sitôt. Je suis bonasse, mais pas stupide.

Simone n’est pas contente.

Pour ceux qui ne le savent pas, Simone est mon amante. Nous ne vivons plus ensemble depuis juillet, puisqu’elle est partie à Baltimore poursuivre ses études en médecine. Elle est plutôt occupée, comme toute apprentie blouse blanche qui se respecte, mais a visiblement assez de temps libre pour lire mon journal. Et voici ce qu’elle m’a écrit:

«Anne, tu es tombée sur la tête! Veux-tu bien m’expliquer pourquoi tu as mis ta santé en danger pour quelque chose d’aussi stupide qu’un bijou en toc que personne ne verra? Es-tu consciente de toutes les complications que peuvent entraîner ton piercing: abcès, impétigo, érysipèle, quand ce n’est pas une infection à l’hépatite B, à l’hépatite C ou au HIV? T’es-tu au moins assurée que ton perceur stérilise ses instruments à l’autoclave? Qu’il ne recycle pas ses aiguilles, voire ses bijoux d’une cliente à l’autre? Bon dieu, est-ce qu’au moins il portait des gants? […]»

Non, mais il avait un joli dragon tatoué dans le visage. Ça vaut bien des lettres de recommandation, non?

Je me suis levée ce matin en me disant qu’il y a bien trop longtemps que je n’ai pris une décision stupide sur un coup de tête. Pour remédier à la situation, j’ai couru me faire percer le clitoris. La douleur fut particulièrement intense, mais elle n’a vraiment duré qu’une seconde. Non, ce qui me traumatise, c’est le sang. Qu’est-ce que je peux saigner!

Dans l’autobus, en revenant chez moi, je ne cessais de grimacer comme une demeurée en jouant des fesses pour trouver une position pas trop inconfortable.

La prochaine fois qu’une telle idée m’assaille, je retourne me coucher, je le jure.

Je reviens à l’instant du bar où je suis allée prendre un pot avec mon vieil ami Louis. Serait-ce la naissance d’une nouvelle tradition?

Claire, ma compagne de bureau aux yeux d’émeraude, est venue nous rejoindre un peu plus tard. La discussion a beaucoup porté sur les États-Unis, puisque je viens de me découvrir une passion pour l’histoire de ce pays (la couleur des yeux de ladite Claire y étant pour quelque chose). Elle nous a appris que suite à la réforme des agences de sécurité fédérales, le gouvernement américain a maintenant toute la latitude voulue de surveiller les livres que les individus empruntent dans les bibliothèques publiques. Les flics amerloques peuvent filer les usagers en douce lorsqu’ils bouquinent, et même s’approprier les recherches effectuées dans le catalogue informatisé.

Décidément, home of the free mon cul! Merci, merci monsieur Bush. Ou devrais-je dire Big W. Brother…?

J’ai reçu un message de Lydia Vázquez, professeur à l’Université du Pays Basque à Bilbao. Elle a lu mes aphorismes et veut les ajouter à une anthologie de femmes maximalistes françaises qu’elle prépare avec une collègue.

J’ai accepté, bien sûr. Mais j’aurais peut-être dû lui demander ce qu’elle entend par «maximaliste»… j’ai la curieuse impression que je vais me retrouver en étrange compagnie.