Dialogues vénériens

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Petits fragments théâtraux à caractère scabreux.
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So you can make me come. That doesn’t make you Jesus.

— Hein?

— «Ce n’est pas parce que tu arrives à me faire jouir que tu es le messie.» C’est ce que chante Tori Amos à la radio.

— Ah, Tori Amos… ça ne nous rajeunit pas.

— Elle a raison.

— Quoi?

— Toi, chaque fois tu arrives à me faire jouir, je suis sûre que tu penses que… que c’est quelque chose d’incroyablement important, de fondamental, sur lequel je devrais centrer ma vie.

— Je…

— Ce que je veux dire, c’est que le sexe avec toi, c’est bien — c’est très bien, même — mais combien penses-tu que je te dois vraiment pour un orgasme?

— Qu’est-ce que tu veux dire?

— Je peux te faire jouir, moi aussi. Est-ce que tu penses que tu me dois ta vie, ton corps et ton âme juste parce que j’arrive à te faire venir? Comme si c’était la chose la plus extraordinaire du monde?

— Ben…

— Alors?

— Euh… oui, justement. C’est ce que je pense. Pour vrai.

Je tapotai pensivement mes lèvres du bout de l’index, puis plaçai soigneusement mes lettres après le mot « fou ».

– Tadam ! Lettre compte double… mot compte triple… quarante-deux points… plus cinquante parce que je vide mon chevalet… quatre-vingt douze ! Lalalèreu !

– « Foutentrer » n’est pas acceptable, me dit-il sans sourire.

– Bien sûr que ça l’est. C’est un mot tout ce qu’il y a de plus banal et usuel.

– Et madame peut daigner m’en donner la définition ?

– Tout le monde sait que ça veut dire « remplir avec force ». C’est un verbe du premier groupe qui se conjugue tout simplement comme « aimer »… ou « entrer ».

– Pfff. Et tu t’attends vraiment à ce que je gobe ça sans mot dire ?

– Serait-ce un défi ?

– Évidemment.

– J’ai laissé mon dico chez moi… lui dis-je en souriant malicieusement.

D’un geste vif, il fit voler les pièces du jeu dans tous les sens en envoyant valser le plateau de carton jusqu’au fond de la pièce, puis me foutentra vigoureusement sur la table.

— Hum… il est anormalement allongé, madame Archet.

— Docteur, il est sur le point de me rendre folle. Il dépasse et frotte contre mon jeans — j’en arrive à jouir simplement en me promenant dans la rue.

— Je vous avais bien dit de le laisser tranquille. Vous devez cesser d’y toucher et de le tirer. Dites-moi, combien de fois par jour vous masturbez-vous ?

— Euh… je ne parlerai qu’en présence de…

— Vous n’êtes pas en état d’arrestation Anne. Ce n’est qu’une simple question.

— Je n’y peux rien docteur. Je collectionne les curiosa et j’écris des textes érotiques. Il faut bien que j’allège la tension d’une façon ou d’une autre.

— Mais êtes-vous obligée de tirer dessus ?

— Ça m’aide à me concentrer.

Ils se met à griffonner nerveusement et me tend une prescription : «La patiente se tortillera une mèche de cheveux au besoin.»

— Aie! Arrête! Je ne suis pas un soumis!

— Tu es sûr?

— Puisque je te le dis!

— Tu serais donc Dominateur…

— Ce n’est pas l’envie de te frapper qui me manque en ce moment, mais je suis à peu près certain que ce n’est pas sexuel.

— Fuck! On a tout essayé! Attends un peu… et ça, ça ne te fait vraiment rien?

— AIE ! Puisque je te dis que je n’ai aucun fétiche! Tu veux bien me foutre la paix ?

— Impossible. Tu en as un, ça ne peut pas faire autrement! Il s’agit de le trouver. Voyons… tu n’aimes pas les garçons, tu n’aimes pas les filles…

— J’aime les filles! Tu le sais très bien. Tu me dis cela uniquement parce que je ne t’ai jamais draguée!

— Tu ne dragues personne. Tu ne sors jamais avec personne : tu ne fais que les accompagner vaguement et leur servir de faire-valoir occasionnel. Tu n’aimes pas les filles, tu n’aimes pas les chèvres… est-ce que tu aimes les chèvres?

— Non!

— Il doit bien y avoir quelque chose qui t’allume…

— Pourquoi tiens-tu mordicus à me trouver un fétiche?

— Parce que c’est amusant. Parce que c’est excitant. Parce que ça procure le sentiment fugace d’être en vie.

— Je t’assure que je me sens suffisamment en vie. Tu me détaches?

— Le cuir : non. Le latex : non plus. Le Saran Wrap : encore moins. Le pudding au chocolat, les jeux de rôle, les petites culottes de dentelle, les escarpins, les épingles à nourrice, les films pornos, les couches de coton… que reste-t-il?

— Il reste à me détacher.

— Je sais! L’ondinisme!

— Pourquoi ne pas admettre tout simplement que j’ai une libido anorexique et un jardin secret désertique?

Elle s’accroupit au-dessus de son visage et l’asperge d’un jet ambré.

— Parce que c’est malsain et contre-nature.

Elle était grande, brune, sculpturale, et retenait la porte de l’ascenseur de sa main pendant que je m’engouffrai à l’intérieur.

— Quel étage? me demanda-t-elle.

— Le vingtième, lui répondis-je timidement.

Je fixais les voyants lumineux des étages en écoutant une version pour orchestre de Question de feeling lorsqu’elle me demanda :

— Vous êtes Anne Archet, n’est-ce pas?

— Comment avez-vous deviné? lui demandai-je et plongeant mon regard dans ses yeux d’outremer.

— Vous ressemblez aux photos qu’on trouve sur votre site.

— Moi qui voulais les enlever… je vois que j’ai bien fait d’attendre!

Elle me sourit puis me tendit la main en me disant :

—Sophie Beaulieu. Je travaille ici comme traductrice. Et je vous lis depuis toujours!

— Enchantée, Sophie.

Elle avait les cheveux bouclés, en cascade sur ses épaules… et les seins si hauts perchés qu’ils auraient fait damner Saint Antoine, perché en haut du mont Qolzum.

— J’ai particulièrement aimé votre histoire avec le chien, ajouta-t-elle. C’était à la fois répugnant et étrangement excitant.

— C’est ce qu’on me dit toujours. Je suis contente que ça vous ait plu.

L’ascenseur s’immobilisa et un homme en sortit. Il ne restait plus que nous deux à bord de l’appareil.

— Je peux vous poser une question? me demanda-t-elle aussitôt que la porte fut refermée.

— Bien sûr.

— Pourquoi n’avez-vous jamais écrit d’histoire qui se passe dans un ascenseur?

Je soupirai.

— Probablement parce que c’est un des clichés les plus usés du genre.

— Ah?

— Oui. Le huis clos… la promiscuité et le désir qui monte alors que l’ascenseur lui, est immobilisé… sans compter la similarité lexicale entre l’élévation et l’érection… tout ça a été dit et redit cent fois.

— Vous croyez?

— Bien sûr. C’est aussi usé que le coup du livreur de pizza dans les films pornos des années soixante-dix. Vous mettez en contact deux étrangers qui en d’autres circonstances ne se seraient même jamais adressé la parole — et encore moins caressé l’entrecuisse. Ensuite, vous décrivez l’échange furtif de regards, l’amorce timide de la conversation, puis paf! La panne. C’est l’élément déclencheur, celui qui fait que, de fil en aiguille, les petites culottes volent, les muqueuses sont tripotées et les fluides corporels s’échangent.

Elle me regarda avec un drôle de sourire au coin de la bouche.

— Si je comprends bien, les clichés ne sont pas dignes pour vous d’être écrits.

— C’est à peu près ça, oui.

— Mais sont-ils dignes d’être vécus? Me demanda-t-elle en défaisant le bouton de son corsage et en appuyant sur celui de l’arrêt d’urgence de l’ascenseur.

Elle me démontra ensuite que je suis incapable de résister aux lieux communs, surtout dans les aires communes.