Futilités

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J’ai fait de la futilité un art de vivre.
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Ma petite cousine, ne sachant plus quoi répondre à l’infirmière scolaire qui ne cesse de l’assommer avec ses conseils d’un autre âge, a demandé à sa tante préférée de rencontrer cette harpie dans l’espoir qu’elle finisse par lui lâcher un peu la grappe.

Je tentai donc de lui expliquer qu’elle ne devrait pas parler seulement d’abstinence aux jeunes, mais aussi de contraception, de relations orales et anales, d’homosexualité et — tant qu’à y être — d’amour. Elle me répondit que si l’école se met à enseigner de telles choses, les adolescentes sexuellement actives seront de plus en plus nombreuses et de plus en plus jeunes… ce qui aura des conséquences funestes pour la société.

— Il ne faut pas que l’école donne aux jeunes le goût d’avoir des relations sexuelles avant le mariage, me dit-elle fermement, au moment de nous quitter.

— Si j’étais vous, je ne m’inquiéterais pas, lui répondis-je en souriant. L’école essaie de donner le goût de la littérature et des sciences aux jeunes depuis des décennies et ça n’a pas trop l’air de fonctionner…

Elle: Je ne lis plus ton blogue au bureau.

Moi: Ah?

Elle: Non seulement te ne cesses de parler de fesses, mais en plus, ton dernier texte sur le travail m’a rendue complètement improductive.

Moi: C’est que j’essaie de donner un nouveau sens à l’expression NSFW

… et passons aux choses sérieuses. Au cours de mes pérégrinations sur Facebook, j’ai remarqué que l’internaute moyen raffole des psychotests; il les remplit religieusement et affiche fièrement ses résultats, dévoilant ainsi au monde entier un aspect méconnu de sa personnalité.

Le problème, c’est que ces tests ne s’intéressent jamais aux vraies questions. Il n’en fallait pas plus pour que je remédie illico à la situation! J’inaugure donc une nouvelle rubrique des Cahiers avec un test de personnalité intitulé «Quel genre de dévergondée êtes-vous?» et qui s’adresse, vous l’aurez deviné, à mes lectrices seulement.

Ce matin: une frêle et diaphane jeune inconnue en chemise de nuit qui, malgré le froid, me regarde passer du pas de sa porte. Après l’avoir dépassée, je me retourne pour voir si ses lèvres écarlates et le léger vallon de ses tétons sous son corsage sont toujours là — s’ils existent encore. Étrangement, il ne reste plus que sa tête sans visage qui me tire la langue.

Elle se dédouble, elle louche, elle tire la langue — elle s’enfuit en gloussant et en claquant la porte.

Beaucoup plus tard, en lisant cette phase dans mon cahier, elle me dit: «Vrai, mais pas dans cet ordre.»

Il me fait la bise et me dit: «J’ai lu ton blogue. J’aime bien, mais on n’y croit pas une seconde!»

Tant mieux: je vais enfin pouvoir me permettre de dire la vérité.

Près de moi, dans l’autobus, est assis un charmant jeune homme avec le mot «CISEAUX» écrit en bleu au stylo-bille dans le creux de la main. Je fouille dans mon sac à main, trouve mon Bic et écris «ROCHE» dans la mienne. Tout sourire, je la lui montre; il me regarde avec l’air de celui qui vient de croiser lucifer en personne. Déçue par cette réaction, j’abandonne l’idée de lui expliquer qu’il vient de perdre la partie.

Dans ma courte existence, j’ai dû lire des milliers et des milliers de pages de littérature obscène, mais — je l’avoue bien humblement — je n’ai consommé que très peu de pornographie audiovisuelle.

Pour ce que j’ai pu en observer, une des différences fondamentales entre les deux genres est l’absence flagrante, dans les vidéos, de ces détails triviaux que sont la morve, la sueur, le cérumen, le sang, les excréments. Par exemple, les rapports anaux sont étonnamment propres, faciles, aseptisés même. En fait, la seule humeur qui semble avoir le droit d’exister au grand jour est le sperme, à un tel point qu’il est inimaginable, dans ce genre de représentation, d’oser éjaculer ailleurs que sur le visage de sa partenaire.

Oh, et la salive me semble particulièrement sous-exploitée. Pourtant, que serait l’amour sans elle?

Je suis tombée par hasard sur Twittervision, une visualisation géographique en temps réel des mises à jour des sites Twitter à travers le monde. Pendant presque une demi-heure, je suis restée fascinée, bouche bée, devant le spectacle de cette humanité grouillante, de tous ces purs inconnus éparpillés aux quatre coins de la planète qui m’informaient consciencieusement qu’ils triaient leur linge sale, qu’ils revenaient d’un dîner chez la cousine Angèle ou qu’ils partaient jouer aux quilles avec un quadragénaire rencontré dans leur cours de cuisine thaï au micro-ondes.

Jamais l’univers ne m’a semblé aussi vide et futile.

De retour à la maison, je racontai à Simone mon périple.

— J’espère que tu as été… sage, me dit-elle d’un air inquiète.

— Tu me connais, je résiste mal à la tentation. J’ai rencontré un charmant artisan serrurier qui m’a invité chez lui et m’a fait toute une espagnolette… répondis-je en rougissant d’avoir été si dépensière.

Elle éclata alors en sanglots, et il fallut de longues explications pour lui faire comprendre qu’il ne s’agissait pas d’une pratique sexuelle perverse.

Rien n’est plus agréable que de se perdre dans une ville aussi cosmopolite que Toronto. Surtout lorsqu’on a la chance d’être en vacances. L’expérience s’apparente à la méditation; le vide s’installe, c’est la vacance. Chaque ruelle mène à un autre endroit du monde, rempli d’odeurs et de bruits étrangers — ici le bruit du percolateur, les voix qui devisent nonchalamment, je suis assise là, seule et personne ne s’occupe de moi: la perfection.

Dans le Faculty lounge du département d’histoire, je prends le thé avec une copine qui vient d’être nommée à une tenure track position.

— Au coin de Bloor et de Queen’s Park, j’ai vu un pavillon qui porte une curieuse inscription: «Faculty of Houshold Sciences»… lui dis-je en déposant ma tasse.

— L’édifice abrite aujourd’hui les bureaux de l’ombudsman de l’Ontario, me répond-elle. Au début du XXe siècle, presque toutes les étudiantes de l’University of Toronto y étaient inscrites; en plus d’apprendre la cuisine, la couture et l’éducation des enfants, elles y venaient pour rencontrer un bon parti sur le campus.

— Des temps heureusement révolus! dis-je sur le ton de l’évidence.

Silencieuse, elle regarde la fenêtre d’un air mélancolique, puis soupire:

— J’ai étudié jusqu’à l’âge de trente ans. Je suis célibataire, sans enfants, je suis locataire, je n’ai pas de bagnole et je viens tout juste de me trouver du boulot. Ma vie sentimentale est un désert: tous mes collègues sont soit des femmes, soit des fossiles en fin de carrière. Si c’est ça le progrès…

— Je peux savoir qu’est-ce que tu proposes comme solution? lui dis-je, agacée.

— C’est pourtant simple: il faut ré-ouvrir la faculté des sciences ménagères et n’y admettre que des hommes, murmure-t-elle, rêveuse.

Sur la rue Younge, un clochard amérindien m’apostrophe en chantant une version toute personnelle de l’hymne national:

— ♫♪Oh Canada ♪ Your home ♫♪ on native land♫… do you understand, lady? Your home is built on native land! My land, for Christ sake!

Hélas, il omet de m’informer où se trouve la terre des sang-mêlé et des bâtardes — faudra remettre le déménagement à plus tard.

Au Starbucks du Sheraton Parkway Toronto North, je mettais à jour les Cahiers sur un des ordinateurs que ces charmants revendeurs de caféine mettent à la disposition des junkies de la fève noire qui forment l’essentiel de leur clientèle. Après quelques minutes, je tournai la tête et croisai le regard d’un quidam éberlué qui me dévisageait, probablement depuis quelque temps déjà.

— May I help you? lui demandais-je, agacée, après un moment de gène.

— Sorry to bozer you, me répondit-il avec un fort accent français, botte… are you Anne Archet?

— On dirait bien… lui dis-je en fermant l’interface d’administration de WordPress.

— Ça alors! Mais c’est incroyable! Je débarque tout juste de Paris et la première personne que je rencontre au Canada est Anne Archet!

— Évidemment, puisque toutes les blogueuses québécoises fréquentent assidûment les cafés des hôtels pour ne pas louper un bon parti éventuel en provenance de l’hexagone, lui-répondis-je avec mon meilleur sourire.

— Ha! Ha! Je vous reconnais bien! Mais dites-donc, vous êtes très différente dans la vraie vie que sur votre blogue… me lança-t-il en plissant les yeux.

— C’est que je ne porte jamais mes tentacules en vacances, lui dis-je en finissant mon café.