J’ai rencontré une pornstar une fois chez Moca Loca (c’est le café au bout de ma rue) j’étais assise à la table comme d’habitude et je regardais refroidir mon espresso puis il y a ce jeune homme surgi de nulle part (ou peut-être juste du comptoir je ne portais pas attention hein) qui vient s’asseoir près de moi et qui commence à me parler et comme ça de fil en aiguille j’apprends qu’il gagne sa vie comme acteur de vidéos pornographiques moi j’étais drôlement surprise parce qu’il ne ressemblait pas tellement à une porn star (mais d’un autre côté à quoi ressemble une pornstar masculine quand elle est habillée franchement j’en ai aucune idée) il m’a dit que peut-être je l’avais déjà vu sur YouPorn et j’ai dû lui avouer que je ne suis pas très physionomiste surtout pour les visages et lui a dit qu’on ne filmait pas souvent son visage (hu hu hu franche rigolade) je lui ai demandé si c’était payant comme boulot il m’a dit que non pas tellement à moins de faire de la porn gay alors je lui ai demandé s’il en faisait et il a répondu qu’il fallait bien vivre et moi ça m’a plu (c’est le genre que je préfère) j’aime beaucoup la pornographie quand je ne suis pas impliquée de force ça me donne l’impression d’être une reine tyrannique qui exerce son droit de cuissage sur ses sujets un genre de Catherine de Russie qui oblige la roture à forniquer pour son amusement c’est un de mes plaisirs inavouables et franchement j’en ai un peu honte quand j’y pense mais c’est comme ça et lui il m’a écouté lui déballer tout ça et m’a dit que j’étais bizarre et je lui ai dit peut-être que oui à bien y penser alors il m’a demandé si je voulais allez chez lui pour fourrer et j’ai répondu pourquoi pas de toute façon mon café est maintenant froid et imbuvable alors je l’ai suivi à pied son appart était juste à côté le trottoir était glissant j’ai failli tomber et il m’a rattrapé c’était comme une scène dans une comédie romantique tellement que je lui ai demandé s’il avait l’ambition de jouer dans autre chose que de la porno et son visage s’est assombri il a seulement dit qu’il ne voulait pas en parler enfin bref c’était bien chez lui propre et moderne et tout et tout on a fait voler nos vêtements il était plutôt bon lécheur de fente et un baiseur correct mais sans plus et quand ce fut fini nous fixions le plafond tous les deux allongés nus sur son lit c’est à ce moment qu’une idée bizarre m’a traversé l’esprit je lui ai demandé est-ce que je suis censée te donner de l’argent ou quelque chose et il a répondu non c’est correct mais peut-être que tu pourrais retourner au Moca Loca et me ramener un café avec beaucoup de crème et c’est drôle parce que je sentais la sienne couler entre mes fesses

Quand j’avais dix ans – peut-être même neuf, à bien y penser – je jouais au «chum» avec mon amie Sophie. Nous avions chacune un oreiller qui nous faisait office d’ami de cœur ; le sien se prénommait Patrick et le mien Jean. Le jeu commençait par une sortie en couple d’abord au restaurant, ensuite au cinéma. Les choses s’enchaînaient presque toujours de la même façon : nous commencions par embrasser nos chums-oreillers respectifs, puis, rougissantes, nous finissions par l’enjamber et frotter chastement sur lui nos vulves à grands renforts de coups de bassin.

Nous restions habillées, naturellement, et je ne me rappelle pas avoir eu d’orgasme à proprement parler. Je me souviens par contre de cette chaleur diffuse qui irradiait de mon bas ventre et qui remontait par vagues successives jusqu’à mon visage. Je me souviens aussi de cette excitation aiguë qui prenait un temps fou à se dissiper et qui me laissait flottante, désorientée. Ce n’était qu’un simple de jeu de gamines, un simulacre maladroit basé sur ce que nous avions grappillé et compris de la sexualité telle que la télé nous l’avait présentée (puisque l’idée de nous expliquer de quoi il en retourne vraiment n’avait traversé l’esprit d’aucun adulte de notre entourage).

À l’aube de la puberté, les petites filles sont souvent excitées sexuellement et s’adonnent à ce genre de jeu troublant… mais contrairement aux hommes – qui ont la licence de raconter leurs histoires juvéniles d’érections intempestives et de masturbation de groupe en toute impunité – un passé de petite fille obsédée sexuelle est un sombre secret qu’une femme se doit d’enfouir au plus profond d’elle-même, sous peine d’être marquée à jamais du sceau de l’infamie.

Elle essaie de lire dans le bus. L’homme qui est assis à côté d’elle agit en homme, c’est-à-dire qu’il écarte les jambes comme si ses couilles étaient le centre de l’univers, comme si tout l’espace du monde lui appartenait. Leurs cuisses se touchent. Chaque secousse de l’autobus fait frotter le tissu du pantalon de l’homme contre la chair nue de sa jambe ; chaque contact fait parcourir une décharge électrique à travers son corps. Elle fait semblant de lire, mais ses yeux restent rivés sur l’espace où leurs corps sont réunis. Elle reste parfaitement immobile, jusqu’à ce que tout malentendu soit dissipé, jusqu’à ce que ce soit évident qu’il fait exprès, que ce contact est délibéré, que tout cela était calculé, prévu et joué d’avance.

Elle se tourne donc vers lui et le toise, une expression de défi au visage. Il se jette alors dans ses bras si passionnément qu’elle en échappe son bouquin et que sa tête vient heurter la fenêtre. Elle ne ressent aucune douleur, qu’une excitation aiguë qui la tend comme un arc. Il l’écrase de tout son poids. Son sac va rejoindre son livre, sur le plancher. Elle jette une jambe sur le dossier du banc pendant qu’il s’empêtre dans sa ceinture. Elle tire sa jupe assez pour exposer son sexe déjà humide au regard des passagers du bus. Ceux-ci se sont tous approchés. Ils déchirent leurs tickets et leurs correspondances pour en faire des confettis. Certains applaudissent, d’autres font des « Oh! » et des « Ah! » admiratifs. Le bus tremble comme un vieillard et s’arrête. Il s’enfonce profondément en elle. Elle crie. Il gémit. Les confettis pleuvent sur eux pendant qu’ils jouissent à en perdre l’âme.

C’est peut-être ce qu’il s’imagine qui va se passer, ce connard. Or, tout ce qu’il a accompli, c’est lui faire regretter encore une fois d’avoir eu l’audace folle d’avoir mis le nez hors de chez elle. Elle s’agrippe donc à son roman comme à une bouée, elle se fait toute petite, toute menue et espère que chaque arrêt soit le sien, qu’il sonne la cloche de la délivrance et déguerpisse pour la laisser, enfin, en paix.

La conquête de l’espace, c’est un petit pas pour l’homme et une sacrée enjambée interminable pour la femme.

Le cimetière tranquille cuisait sous les derniers rayons du soleil d’été.

— Installons-nous sous cet arbre, l’ombre a l’air délicieuse, dit-elle.

Ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre et se déshabillèrent mutuellement en s’embrassant avec passion.

— Wow… tu es trop bandante… murmura-t-il.

— Baise-moi bien fort, répondit-elle laconiquement.

Elle planta ses ongles dans son dos pendant qu’il la prenait vigoureusement, presque furieusement. Elle jouit la première, en renversant sa tête en arrière et en criant son plaisir aux nuages. Il grogna quelques secondes plus tard en déchargeant son foutre, le gland buté contre le col de sa matrice.

— C’était fantastique, haleta-t-il. Quelle semaine incroyable.

— Les amourettes de vacances, y’a que ça de vrai, ajouta-t-elle en souriant.

— C’est vraiment plate que tu doives partir demain. Tu ne peux pas rester plus longtemps?

Elle secoua la tête.

— Non. Mon mari est un vieux barbon, mais il est friqué. Je n’ai pas envie de le contrarier – ou pire, d’éveiller ses soupçons.

— Dommage.

— Hey, ne fais pas cette tête. Les vacances ne sont pas encore tout à fait finies, Don Juan. Il nous reste quelques heures : faisons-le encore, maintenant. Et encore une fois – toute la nuit.

Ils baisèrent alors plus lentement, plus tendrement, sur une pierre tombale gentiment chauffée par le soleil. Lorsqu’il jouit à nouveau, elle eut un bref moment d’inquiétude en pensant à la vasectomie de son mari. Un peu de calcul mental la rassura : pas de souci à se faire, elle était dans la zone.

En se levant, elle ne remarqua pas l’empreinte rougie que la pierre avait laissée en relief sur ses fesses. En lettres inversées, on pouvait lire : «espérance d’une vie nouvelle».

Dans la foule qui tapisse les rues, il y a un homme qui marche, nu. Il n’est visible que par intermittence, comme une apparition surnaturelle, entre les rangs entrelacés de marcheurs en veston-cravate, en jeans déchirés, en robe soleil, en costume de clown et en uniforme de milice d’extrême droite. L’homme nu ne provoque aucune émotion, pas même un seul regard amusé ou agacé; il jouit d’une immunité étrange, voire suspecte.

Sa nudité n’est pas sans attrait; ses muscles se meuvent avec grâce au rythme fluide de sa marche. Ses fesses se tendent en alternance, ses mollets se tendent et se relâchent comme une mécanique soigneusement huilée et ajustée. Quant à son sexe, il est légèrement dressé et sautille entre ses cuisses légèrement poilues. Son visage est de ceux qu’on voudrait spontanément embrasser si on se donne la peine de le contempler comme il le mérite. Or, il n’y a dans cette foule de quidams occupés et bien nourris personne qui n’a le temps pour ce genre de frivolité.

L’Oneiric Cafe est au coin de la rue. Ses tables s’étirent le long du trottoir; chacune d’elle est coiffée d’un parasol jaune et blanc qui émet une étrange lueur, comme s’il était fait de peau de ver luisant. À la table du coin, celle qui est la plus proche de la foule écumante, une femme est assise, nue elle aussi. Elle lit le journal et sirote un café au lait. Sa nudité est tout aussi attirante que celle de l’homme qui marche ; ses seins sont denses et mûrs, ses jambes sont généreusement galbées, son regard laisse à peine transparaître la lourde sensualité – voire la profonde indécence – de ses désirs. Son visage est aussi de ceux qu’on voudrait spontanément embrasser, comme celui de l’homme qui marche, mais pour des raisons forts différentes et beaucoup moins avouables.

En levant les yeux de son journal, la femme nue aperçoit l’homme nu se frayant peu à peu un passage parmi la masse informe et vêtue. Elle écarquille légèrement les yeux – parce qu’elle est surprise ou parce qu’elle le reconnaît? – et l’observe s’approcher d’elle, le visage pudiquement caché par son bol.

C’est alors que je prends soudainement conscience de ma présence dans cette scène. Je crois que je suis une serveuse, car je tiens un plateau sur lequel est déposé une rose noire. Je suis terrassée par le coup de foudre, c’est l’amour, le pur, le vrai – mais je me réveille avant de savoir lequel de ses deux êtres est l’objet de cet embrasement.

Elle s’appelle Heather et trouve mon accent «so charming», surtout quand je m’empêtre dans son prénom.

— It’s Heather. THer. Repeat after me.

Je répète, mais je suis loin du compte.

— Heather… as in «ei-ther», articule-t-elle lentement.

Je répète donc «Heather» et «either».

— No, that’s not good.

J’essaie encore, mais ma langue est maladroite et raide dans ma bouche, alors que la sienne se meut avec tant de grâce et de douceur. Je la vois, rose et tendre, poindre derrière l’ourlet délicat de ses lèvres.

— It’s a «th», not a «d», sexy.

Après toutes ces années passées à cinq-cents mètres de la frontière ontarienne, je me serait attendue à maîtriser enfin le terrible th anglais. Hélas, ma bouche est trop crispée, ma langue s’écrase trop sur mon palais et je n’arrive qu’à dire «Édeur». Je lui demande donc :

— Please, say it again. I want to learn how to pronounce it correctly.

Elle s’exécute et j’en profite pour contempler ses lèvres, pour épier cette jolie langue venir se placer contre sa dentition immmaculée.

— Could you say it again? I’m not sure I heard correctly…

— No, it’s your turn. You’ve gotta practice !

Évidemment que j’ai besoin de pratique. Mais ce dont j’ai encore plus besoin, c’est de voir ses lèvres s’humecter et sa langue s’agiter.

— Come on, sweetie, say it !

Elle s’approche pour inspecter ma propre bouche. Nous visages maintenant si près l’un de l’autre… j’essaie donc une autre fois.

— Hédeur.

Elle se met à rire gentiment. Tout ça l’amuse follement.

— Not Header! I’m not a newspaper… I told you, it’s Hea-THer, as ei-THer.

Je répète donc, encore et encore, Heather et either tandis que je m’approche de plus en plus de sa bouche. Chaque fois, elle répète après moi. La tension augmente. Mes lèvres se tordent, je cherche mon souffle. J’essaie de dire son prénom, mais c’est comme si je n’avais pas assez d’air dans mes poumons.

— Hea…

Je suis à quelques centimètres de sa bouche.

— …ther.

Le bout de ma langue touche ses lèvres. Je reste pétrifiée par mon audace. Nos haleines se mêlent; la sienne est chaude et sucrée. Sa langue vient à la rencontre de la mienne. Elles entrent dans la danse : à l’intérieur d’elle, à l’intérieur de moi. Elle mordille mes lèvres, je suce les sienne.

Je sens que je vais fondre.

— You’re so hot, Édeur…

— Just call me heater, then.

J’ai honte de l’avouer, parce que ça va à l’encontre de tous mes principes, mais ce qui m’attire le plus chez elle, c’est sa profession et surtout la façon dont elle porte son uniforme. Je sais, je sais, j’ai déjà fait toutes ces déclarations radicales à l’emporte-pièce et vous êtes en droit de me juger – n’ayez crainte, je le fais continuellement moi-même. Il se trouve que lorsque je la vois, en service, revêtue de son uniforme strict et immaculé, je craque.

Elle est grande, sculpturale, ses traits sont fins et réguliers, ses cheveux impeccablement attachés en chignon… je suis certaine qu’elle serait foudroyante de beauté dans une robe du soir. Mais placez cette beauté dans un uniforme à la coupe anguleuse et elle devient tout simplement irrésistible. Le chemisier empesé gris est brodé de rouge et d’or qui contraste avec le blanc crémeux de sa peau. En uniforme, elle a l’air d’une Amazone, d’une souveraine.

Et c’est précisément ce qu’elle est: c’est un chef. Le badge qu’elle porte sur sa poitrine gauche l’indique : elle occupe un rang supérieur dans la hiérarchie et les autres – hommes et femmes – qui portent le même uniforme lui doivent respect et obéissance. Elle baigne dans une telle aura d’autorité que j’en frémis à m’en donner la chair de poule.

Je m’approche timidement d’elle, mon cœur tressaille.

— Bonjour madame, comment puis-je vous aider? me demande-t-elle sur un ton froid, mais courtois.

Mon esprit chavire et mon corps est déchiré par le désir. Comme je voudrais lui dire à quel point je la trouve superbe, à quel point je suis chamboulée par sa présence ! Je voudrais tant lui avouer toute la passion que j’éprouve, lui dire qu’elle me fait mouiller comme une folle… mais elle m’impressionne trop, c’est inutile. Jamais n’oserais-je violer les strictes barrières que son uniforme établit entre elle et moi. Elle est en devoir; le mien est de réprimer mes élans libidineux et de m’en tenir à de stricts rapports professionnels. Après l’avoir fixée quelques secondes, la bouche ouverte et salivant comme une idiote, je finis par lui répondre :

— Un trio Big Mac avec un Coke Diète, s’il-vous-plaît madame.

Josianne, assistante gérante, sourit et entre ma commande pendant que je la contemple révérencieusement. Après avoir payé, je pars donner ce bout d’animal mort au vieux monsieur pas trop propre qui sirote un café (sûrement depuis des heures) à la table près de la porte. C’est pas drôle tous les jours d’avoir des principes, je vous jure.