Mon cœur, béant comme un glory hole...

Enfant, je me souviens avoir entendu mon père d’avoir traité les individus qui fréquentent les glory holes de «poubelles humaines» après avoir découvert leur existence lors d’un reportage télé. Pourtant, il y a pire comme choix de vie – prenez ma sœur, maintenant qu’elle est mariée à son trouduc d’homme des cavernes pour qui elle pond des morveux en série… S’il savait que sa propre progéniture, le sang de son sang, fréquente ce lieu de perdition, il en ferait sûrement une syncope. Qu’il crève, l’ordure.

En ce qui me concerne, il y a longtemps que j’ai fait la paix avec moi-même. Que j’ai cessé de m’en faire avec ce que la société s’attend de moi. Ma bouche n’a pas de sexe, elle n’est ni mâle, ni femelle, alors le queutard qui se trouve de l’autre côté de la cloison peut bien s’imaginer ce qu’il veut.

Ma bouche est chaude, bien baveuse et l’efficacité de ma succion est incomparable. J’en retire une certaine fierté, je dois bien l’admettre. Gay, straight, ça n’a aucune importance pour moi… alors pourquoi ça leur en ferait une, à eux? Ils viennent d’ailleurs tous à moi, sans exception, lorsque, un condom entre les doigts, je les appelle sans mot dire à travers le trou. Je suis l’orifice de leurs rêves, la gorge invisible et qui ne s’étrangle jamais, dans laquelle ils viennent coulisser de bonheur.

Je n’ai pas de visage – non, ce n’est pas vrai, j’en ai un, mais il se limite au contour de mes lèvres. Ils ne me connaissent que par ma puissance fellatrice; je les connais par la forme et par la taille de leur engin, mais c’est surtout par leur odeur que je reconnais mes préférés. J’imagine leur surprise s’ils pouvaient voir qui je suis réellement.

Je rêve d’un avenir meilleur, d’un monde où je pourrais, à visage découvert et sans peur de la mort, avaler tout ce qui gicle devant moi. Je suis sincère, c’est vraiment ma seule ambition amoureuse.

En attendant, j’ai vingt-huit ans et mon cœur, béant comme un glory hole, est ouvert.

Mes yeux sont bandés...

1. Mes yeux sont bandés avec un foulard de soie. Attachée et sans défense, je mords mon bâillon. Toi aussi, tu mords : tu tiens mon mamelon entre tes dents, tu le tires, tu l’étires.

2. Je me tords de désir. Je te veux en moi.

3. Tu enlèves mon bandeau et le bâillon et je crie : «Baise-moi». Tu exiges que je te supplie, et j’obéis avec délectation.

4. Tu écartes mes cuisses, tu glisses lentement ta langue entre mes nymphes.

5. Tu te relèves, tu mordille le lobe de mon oreille et me susurres : «Tu es délicieuse».

6. Je me tortille à chaque contact de ta peau. Je fonds comme du beurre sous tes doigts.

7. Tu écartes mes cuisses davantage et j’en rougis délicieusement de honte. Ton gland glisse dans ma chatte juteuse; j’essaie de t’attirer vers moi comme je peux, toute entravée que je suis par mes liens.

8. Je répète: «Baise-moi», cette-fois ci avec un peu plus de fébrilité, avec un peu plus d’urgence dans la voix.

9. Tu te déplaces par-dessus moi en te délectant de la vue et de l’odeur de mon sexe humide et rougi.

10. Tu te rassois et tu te branles, ostentatoirement, pour contempler le spectacle et me faire mourir de désir.

11. Tu te rapproches enfin pour glisser ta queue en moi à nouveau. Tu me dis : «Je vais te baiser, maintenant», juste avant la première estocade.

Il leva les yeux et me regarda.

— Et ça continue encore comme ça au verso… ?

— Yup.

— C’est… détaillé.

— Je te ferai remarquer que c’est toi qui n’arrêtais pas de te plaindre que les femmes ne viennent pas avec un mode d’emploi.

— Ce n’était qu’une façon de parler, hein.

— L’étape suivante, c’est de vérifier si toutes les pièces sont dans la boîte, juste au cas où il en manquerait une. Comme tu peux voir, il y a le bâillon, le foulard, la corde… Je te laisse t’arranger avec tout ça : moi, je vais aller gentiment attendre l’assemblage dans le lit.

C'était la première fois que je rencontrais Robert

C’était la première fois que je rencontrais Robert. Robert était malingre. Robert était timide. Les lunettes de Robert avaient des verres si épais que ça lui faisait des yeux ronds et énormes de cerf aux abois. Robert était du genre passif et soumis. Mélanie, la soeur de Robert, avait organisé un party en l’absence de ses parents et en tant qu’invitée, j’en avais profité – par pur désoeuvrement et non par méchanceté – pour pousser Robert jusque dans sa chambre pendant que mes copines étaient trop occupées à se branler au salon en regardant les vidéos de lesbiennes de son père pour se soucier de nous.

Robert était donc nu sur son lit — à vrai dire, non, il portait en fait un t-shirt de Nirvana, mais rien d’autre. Il bandait mollement et se branlait du bout des doigts, sans trop de conviction. J’ai vite compris qu’il fallait que je prenne les choses en main. J’ai donc retiré le bas de mon pyjama et ma culotte, puis je lui ai dit : « Allez, Robert, lèche. » Comme il ne bronchait pas, je dus enfourcher son visage pour qu’il ait directement sous le nez les muqueuses à satisfaire. «Ne sois pas timide, Robert, mets-y la langue. Tu vas voir, ça ne mord pas», lui dis-je, pour l’encourager. Il finit par s’y risquer et par me prendre en bouche. Robert me fit un cunnilingus honnête et bien baveux, en laissant couler des rigoles de salive le long de ses joues.

Lorsque j’eus le bouton suffisamment stimulé et la chatte adéquatement humidifiée,  je lui annonçai : « Maintenant, Robert, tu vas me baiser – mais avant, voyons si tu es en état de le faire comme il se doit. » Je me retournai de donc pour me placer dans la trop célèbre position du soixante-neuf et inspectai un peu sa bite. Bien qu’elle fut un peu mollassonne, elle me parut de taille convenable et tout à fait à la mesure de la besogne qui lui était destinée. Pour l’encourager, j’en taquinai le méat du bout de la langue, puis léchai son prépuce en traçant des vrilles de fantaisie. Lorsqu’il se mit à tortiller du cul en soupirant, je sus qu’il était prêt à me fourgonner. Je me relevai, lui badigeonnai généreusement la queue de KY et me mis à le chevaucher en amazone sans autre forme de procès (et surtout sans lui mettre de capote, ce qui en soi est un scandale — les enfants, ne faites surtout pas cela à la maison). « Tu aimes ça, hein, Robert? Dis-le que tu aimes te faire baiser! Allez Robert! Dis-le! » ne cessai-je de répéter en sautant sur lui de plus en plus vite, de plus en plus fort, comme une trampoliniste de cirque. Robert, lui. ne disait rien, il se contentait d’ahaner en tordant les draps de ses deux poings.

Je jouis assez rapidement, peut-être un peu trop au goût de Robert, qui n’eut même pas le temps de lâcher sa sauce. Alors que sa bite, toute palpitante, était toujours enfoncée dans mon minou, l’envie me prit soudain de pisser; quoi de plus normal, à force de cogner à répétition contre ma vessie. « Robert, tu m’as donné envie de faire pipi. Ça ne te dérange pas trop si je me soulage sur toi? C’est que c’est urgent et je ne voudrais pas que les autres me voient courir les fesses à l’air jusqu’aux chiottes…» lui dis-je en l’aspergeant de mon jet, sans attendre sa réponse. Robert rechigna un peu, pour la forme, puis se laissa inonder en soupirant. Lorsque j’eus terminé — car je ne voulais pas salir le haut de mon pyjama — je me levai avec mille précautions et essuyai mes cuisses et ma cracounette avec le couvre-lit.

« Merci Robert, c’était une bonne baise. Je vais dire aux autres que tu sais t’y prendre avec les dames et que tu aimes te faire prendre pour un pot de chambre » lui dis-je, tout sourire, en remettant ma culotte. Dégoulinant de pisse et l’air hagard, il me répondit:

« Moi, c’est Steve ».

Comme vous pouvez le voir

Comme vous pouvez le voir, nous avons lié leurs poignets à la barre au-dessus de leurs têtes, assez haut pour qu’ils ne puissent pas tout à fait poser leurs talons sur le sol et qu’ils doivent utiliser continuellement les muscles de leurs pieds et de leurs jambes pour soulager leurs bras qui tremblent sous l’effort.

Ne sont-ils pas ravissants ?

Oui, allez-y, vous pouvez les toucher, ils sont là pour cela. Ils adorent, je vous l’assure; c’est pour eux l’occasion rêvée de s’exhiber, d’être admirés. Voyez comment ils sourient gentiment. Je voudrais pouvoir vous montrer leurs yeux, mais vous savez, le règlement, c’est le règlement et ils devront garder leur bandeau en tout temps. Je crois que vous admettrez comme moi que c’est mieux ainsi pour tout le monde.

Ne soyez pas timides mesdames, tâtez-moi cette fesse. Sentez-vous comme elle est ferme, nerveuse, mais si douce et si tendre? Tous les clichés de vos romans préférés miraculeusement devenus réalité sous vos yeux ébahis! Regardez tous ces muscles saillants s’étirer et se gonfler dans leurs bras, dans leur dos, dans leurs jambes longues et élégantes entravées par leurs liens.

Je vous en prie, faites comme chez vous et faites roulez délicatement les testicules de celui-ci entre vos doigts, prenez son pénis dans votre main et caressez-le comme un petit animal familier : ils n’attendent tous que cela. Embrassez un de ses mamelons, prenez sa queue dans votre bouche… vous voyez avec quelle rapidité elle durcit ? Faites glisser un de vos doigts entre ses fesses. Ne vous en faites pas s’il couine un peu: il adore et en redemande, le salaud.

Je vois que ça vous plaît. Impressionnées ? Il y a de quoi. Des corps nus, suspendus de cette façon — surtout quand ils sont si sculpturaux — c’est le paroxysme de la beauté. Avec les bras tendus vers le haut, la chair crémeuse, les os saillant juste aux bons endroits, le creux de l’estomac juste assez arrondi, et les fesses… avez-vous déjà vu quelque chose de plus désirable, de plus charmant ?

Si je suis certaine que ça leur fait plaisir ? Bien entendu ! C’est le désir secret de tous les hommes de devenir des objets de désir. Ne lisez-vous donc pas la presse masculine ? C’est profondément inscrit dans leurs gènes. Ils peuvent bien nous dire le contraire, ils peuvent bien protester et jouer les mijaurés, on ne peut pas vaincre l’atavisme, la biologie. Ils ont beau être ficelés, exposés et bâillonnés, leur dos a beau être zébré par la morsure du fouet, ils bandent éperdument, ils bandent à en perdre l’âme. N’est-ce pas une preuve amplement suffisante de leur consentement, de leur abandon à nos désirs impétueux et incontrôlables de femelles ?

Allez-y, chères amies. Servez-vous, il y en aura suffisamment pour toutes.

J’ai mis mon orgasme en conserve

J’ai mis mon orgasme en conserve dans un petit pot en verre. Chose plus facile à dire qu’à faire, qui m’a pris plus d’une demi-heure, en respectant scrupuleusement la procédure et en utilisant le siphon, la poire de caoutchouc et tous les autres instruments stériles qu’on m’avait remis avec un formulaire de consentement que je devais remplir et signer. Je leur ai ensuite remis mon petit pot de verre rempli par mon orgasme aux reflets opalescents et ils l’ont caché dans la sacristie, entre le vin de messe et l’eau bénite, complètement au fond du placard.

Ils m’ont bien fait comprendre qu’il devait rester là, bien caché, en sureté, et que personne ne le remarquerait.

Ils m’ont ensuite expliqué que tant que mon orgasme resterait en conserve, je vivrai éternellement, dans une jeunesse immuable, inaltérable. Pour un instant, je me suis demandé s’il était sage de confier un orgasme de si bonne qualité à des individus qui – en théorie, du moins – ont une méfiance, voire une haine de la jouissance physique, mais ils étaient si convaincants, ils regardaient mon petit pot de verre avec des regards remplis de tant de bonté… Et puis, pour être bien honnête, qu’aurais-je bien pu faire avec cet orgasme, maintenant qu’il était cuit et mis en conserve ? Il ne me serait plus d’aucune utilité tant qu’il restait là, sous le couvercle hermétiquement scellé.

Ils m’ont assurée que je pourrais à tout moment revenir le chercher, si jamais je changeais d’avis. Ne plus sentir l’horrible fardeau du temps qui brise mes épaules et me penche vers la terre vaut bien ce petit sacrifice de rien du tout, non? D’ailleurs, nous sommes au Québec, ce n’est pas comme si on allait se mettre à incendier les églises du jour au lendemain.

N’empêche, quand je l’ai vu pour la dernière fois sa lueur irisée, je me suis demandé si j’avais fait le bon choix.

La force tranquille et sûre d’elle sur son visage. Les courbes gracieuses et parfaites de son corps lorsqu’elle a enlevé ses vêtements. Sa peau devait être rose, ou peut-être crème, mais je me souviens d’elle comme étant d’argent massif et étincelant; argentée de la pointe des cheveux jusqu’aux bout des ongles de ses orteils, la peau pâle et ferme avec des veines bleutées. D’une élégance froide et folle, belle jusqu’à la déchirure.

Se lèvres étaient fraîches, soyeuses et surtout, précises.

Même submergée par l’orgasme, son corps respirant sous moi et ses seins écrasés contre les miens, quand je désirais plus que tout qu’elle fonde, qu’elle perde contrôle, elle ne fit que fermer les yeux, impassible. Une ride toute menue est apparue sur son front et, la bouche entrouverte, elle n’a émis qu’un cri doux et flûté, à peine audible – comme si la déesse était devenue mortelle, le temps fugace d’un soupir.

Assise sagement sur la chaise de rotin qui crie comme un bébé chaque fois que je tortille un peu mon cul, j’écoute la pluie marteler la fenêtre sans relâche. Je pourrais sentir l’odeur de sa chatte à trois mètres… Au bord de l’abandon, ses paupières sont crispées et sa bouche figée entre le sourire et la grimace. C’est remarquable à quel point le plaisir peut défigurer, rendre à la fois difforme et sublime.

Son visage à lui, par contre, reste de marbre. Il n’arbore aucun signe d’émoi, mis à part une érection si ostentatoire qu’elle semble presque douloureuse. Les hommes ont cette habitude d’arborer leurs faiblesses et d’enfouir leurs vertus au plus profond d’eux-mêmes. Ou alors, serait-ce qu’il a trop vu de porn et s’est convaincu qu’un vrai mâle doit avoir l’air blasé au moment d’éjaculer?

Je ne devrais pas penser à de telles choses. Je ne devrais pas porter de jugement, car après tout, ils ont la générosité de me laisser regarder.

— Est-ce que je peux garder ma culotte? avait-elle demandé.

— Qu’est-ce que j’y gagne? lui avait-il répondu sèchement.

Évidemment, lorsqu’il s’est mis sérieusement à la baiser avec sa culotte simplement poussée sur le côté, j’ai compris que ce n’était pas par pudeur qu’elle avait formulé cette demande. Je suis certaine qu’elle voulait la garder pour moi, pour le spectacle, pour le scandale de ce tissu noir fendant sa chair et accentuant la rondeur de ses fesses.

«Ce qui me fait jouir, c’est le désir. Le spectacle du désir…» leur avais-je dit, quelques heures auparavant. Ça l’avait bien allumé et c’est pourquoi il avait accepté de m’inviter à assister à leurs ébats. Mais maintenant, il fait tout pour me cacher son désir. Ce n’est pas bien grave: sa respiration le trahit, même si elle est presque couverte par le son de la pluie.

Le désir est chose étrange et fort complexe. Comme un mécanisme d’horlogerie, il est un assemblage délicat d’une multitude de menus détails qui doivent être correctement arrangés pour que l’ensemble se mette en marche. Comme il serait simple si ce que nous voulions se résumait à baiser! Comme il serait simple s’il suffisait d’insérer un organe dans un autre! En réalité, nous voulons tous beaucoup, beaucoup plus. Chacun d’entre nous veut un arrangement particulier, unique à nous seuls, et nous voulons l’occuper comme un territoire, comme un souverain règne sur son royaume. Mais ce n’est pas tout: nous voulons aussi faire partie de l’arrangement de l’autre, voir nos failles et nos faiblesses sublimées par le feu de l’altérité de son désir. Le désir est une construction fragile qui peut s’effondrer à tout moment comme un château de cartes, au moindre regard déplacé, au moindre mot maladroit. Le fait qu’il puisse se déployer est en soi prodigieux; le fait qu’il soit si commun tient carrément du miracle.

Mon propre arrangement n’est pas particulièrement complexe, mais néanmoins difficile à obtenir. J’ai besoin de gens véritablement amoureux, de personnes qui ne simulent pas le désir – ou du moins, qui soient de si habiles comédiens qu’ils arrivent à me convaincre parfaitement de la sincérité de leurs élans. Croyez-moi, de telles créatures d’exception ne sont pas faciles à trouver – et lorsque je les trouve, je fais tout pour les garder. J’ai besoin d’être la témoin émue de la passion pour basculer moi-même dans l’orgasme.

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On dit qu’un chat retombe toujours sur ses pattes, comme si c’était en soi une bonne chose. Or, personne ne se demande où il retombe exactement. Moi la première, je me suis toujours sottement considérée comme la meilleure d’entre toutes les chattes, si bien que lors de ma dernière chute, je me suis tordue dans les airs d’une façon ridiculement féline avec une seule idée en tête : toucher le sol fièrement, sur mes deux pieds, l’orgueil intact et sans la moindre égratignure.

Ce n’est qu’après m’être assurée que l’honneur était sauf que j’ai regardé où j’étais retombée. Sur le sol, gisaient, éparpillés comme des éclats de cristal, les fragments broyés de son cœur sous le velours de mes pattes.

Sa peau est si pâle qu’elle en est presque translucide. Parfois, je me demande si elle existe vraiment, si elle est vraiment là, près de moi, dense et incarnée – ou si elle n’est en réalité qu’un fantôme qui va se dissoudre dans un nuage de poussière et de vapeur au moindre contact. Lorsqu’elle m’apparaît ainsi – spectrale, presque en filigrane – je n’ose prendre le risque de rompre le charme. Je me contente de lui murmurer à l’oreille, de lui dire tout bas ce que je sais qu’elle veut entendre et aussi tout ce qu’elle ne peut pas (ou ne veut pas) s’avouer. Elle se met alors à rougir, ses joues se pigmentent de rose, de rouge givré, la vie se met à se répandre sur tout son visage, sur son cou, puis sur tout son corps. Ce n’est qu’à ce moment que je l’embrasse, à cet instant précis où je sais que je pourrai sentir son pouls sur ses lèvres et que j’aurai la confirmation rassurante qu’elle n’est pas qu’un mirage.

Des lèvres sur sa peau, des doigts qui la frôlent, ses jambes qui, enfin, se détendent, qui s’écartent, une langue pointue qui dessine des arabesques à l’intérieur de ses cuisses, de doux baisers sur ses mamelons : la fusion du ciel et de la terre par le miel.

Je la regarde depuis le balcon. Claire est à côté de moi et semble très fière de sa protégée.

— J’ai bien fait de te l’amener, n’est-ce pas ? me demande-t-elle, un peu inquiète.

— C’est une très bonne chose, Claire. Tu as très bien fait.

— Ça va bien se passer, hein? Elle va être ok ?

— Elle sera très bien, dis-je sur un ton rassurant.

D’ailleurs, la voilà qui se laisse attacher à la croix de saint André sans opposer la moindre résistance.

Elle me laisse la plupart du temps la regarder.

Certains soirs, elle me permet aussi de m’étendre derrière elle, quand elle dort sur ​​le flanc gauche sous le drap couvert de son écriture en pattes de mouches, de ces poèmes indéchiffrables qu’elle tisse des nuits entières, Pénélope infatigable, en attente de l’arrivée de l’homme éternel, de l’homme archétypal et abstrait, celui qui saura la compléter, celui qui donnera un sens à son existence, celui qui lui permettra enfin d’atteindre la plénitude. Moi, je ne suis qu’une femme, alors je ne compte à ses yeux pour pas grand-chose, pour moins que rien, en somme. Voilà pourquoi je peux me plier autour d’elle et la serrer moi, pourquoi je peux enrouler mes bras autour d’elle son corps, toucher sa peau et poser ma main délicatement sur sa conque vierge et nacrée jusqu’à ce qu’elle se recouvre de rosée.

Parfois, elle me permet de l’embrasser.

Je me souviens d’avoir vu en direct à CNN la présidente des États-Unis retirer un à un ses vêtements et les éparpiller sur le plancher de la chambre du Sénat. Elle s’agenouilla ensuite sur le grand trône doré et tous les sénateurs se mirent à se battre entre eux pour avoir l’honneur d’être le premier à ramper jusqu’à elle, tout en haut des marches recouvertes d’un tapis écarlate, pour embrasser avec respect ses fesses marquées au fer rouge.

C’est à ce moment que je sus que l’Apocalypse avait commencé.

C’est chez elle une tradition du temps des fêtes et qui suis-je pour m’opposer aux traditions?

Elle plonge la main dans la cruche en tournant la tête vers le côté et en fermant les yeux, sûrement pour me prouver qu’il n’y a pas la moindre possibilité de triche. Moi, je regarde ses doigts longs, fins et gracieux brasser les morceaux de papier. Elle finit par en tirer un, me jette un regard lourd de sous-entendus en soulevant un sourcil, déplie le papier puis lit à haute voix :

«Forniquer. Longuement. Comme les visons en rut.»

Elle me prend alors par la main et m’entraîne vers la chambre, vers ce lit où tous les manteaux on été déposés, au son des applaudissements et des cris enthousiastes de la parenté rassemblée.

(Décembre, c’est le joyeux temps des reprises. En voici une de 2010, fraîchement rééditée pour vous.)

C’était la soirée de Festivus, un peu avant minuit, à l’heure où tous les esprits s’échauffent, même ceux des souris. La perche d’aluminium, préalablement extirpée de l’entretoit où on l’avait rangée l’an dernier, trônait fièrement, dépourvue de cotillons et de clinquant (qui sont, comme chacun sait, beaucoup trop agaçants) au centre du salon. Sur la table, gisaient les reliefs du repas et il ne restait que des miettes du traditionnel gâteau surgelé McCain décoré avec amour avec des M&M’s par la maîtresse de la maison. Tous avaient bien mangé, avaient un peu trop bu, lorsque Magali, l’hôtesse, se leva le verre à la main et lança les festivités.

— La tradition de Festivus commence avec la formulation des griefs, dit-elle, d’une voix légèrement empâtée par l’alcool. J’ai un tas de problèmes avec vous tous et c’est maintenant que vous allez en entendre parler! À commencer à toi, Daniel. Nous deux, c’est fini. Je te quitte.

Le pauvre Daniel faillit s’étouffer dans son verre de Caballero de Chile.

— Quoi?

— Ne fais pas cette tête. J’ai seulement décidé de passer à autre chose.

— Mais… mais… qu’est-ce que ça signifie? Qu’est-ce qui te prend tout à coup?

— Je vais être honnête avec toi, Daniel. Côté sexe, c’est parfait, mais nous n’avons rien en commun. Lorsque nous ne sommes pas à poil, nous ne faisons que nous engueuler. Il n’y a aucune vraie intimité entre nous. Je ne veux pas m’investir dans une relation basée uniquement sur l’attirance physique. Tu me traites comme un morceau de viande!

Daniel jeta sa serviette par terre, frappa la table de ses deux poings et se leva.

— Ne joue pas à la victime, Magali. C’est toi la salope, je te ferai remarquer. «Daniel, baise-moi dans la cabine d’essayage… Daniel, mets-moi les pinces à seins et le bâillon… Daniel, filme-nous et poste le tout sur YouPorn…» Fuck! Je ne savais même pas ce que c’était, l’anulingus, avant que tu me le fasses!

Les invites, en état de choc, écoutaient sans broncher. C’était sans contredit une fameuse formulation des griefs, probablement la meilleure des dix dernières années, du moins depuis la fois célèbre où tante Sonia avait accusé oncle Hector de lui avoir filé les morpions.

— J’admets que tu as raison sur ce point, répondit Magali. Laisse-moi donc reformuler : je ne veux PLUS m’investir dans une relation basée uniquement sur l’attirance physique. Ça va? Je veux du romantisme ! Je veux un engagement sérieux ! Et ça, je ne peux visiblement pas l’obtenir de toi. On a bien rigolé tous les deux, mais maintenant, c’est terminé.

Daniel s’effondra sur sa chaise.

— Tu es sérieuse?

— On ne peut plus sérieuse.

Il y eut alors un long moment se silence. Un silence magique, comme il ne peut y en avoir qu’à Festivus.

— Qu’est-ce que tu dirais d’un quickie avant que je fasse mes valises? demanda Daniel avec hésitation.

— Oui, bien sûr, répondit Magali, une lueur maligne dans les yeux.

Se déroula alors l’exploit de force le plus impressionnant de toute l’histoire de Festivus.

Nellie était à deux doigts de tout envoyer valser et d’entrer au Carmel.

L’homme qui avait promis sur internet de lui donner une fessée dont elle se souviendrait toute sa vie s’est, de peine et de misère, rendu à la deuxième claque, puis s’est mis à pleurer. Quant à l’autre, celui avec qui elle avait eu de longues conversations téléphoniques qui lui avaient mis le feu aux sangs… il ne pensait qu’à une seule lorsqu’elle se retrouva nue devant lui : qu’elle lui pisse au visage. Sans parler de son sadique cyclothymique préféré qui était trop déprimé pour répondre à ses courriels. La factrice la trouva, en larmes, assise sur les marches de l’escalier menant à la porte d’entrée de sa maison.

— Mais qu’est-ce qui vous arrive, ma p’tite dame?

Nellie leva vers elle ses yeux d’un bleu étincelant.

— Personne ne veut de moi… du moins, personne ne veut de moi de la façon dont je voudrais qu’ils me veulent.

La factrice la regarda de haut en bas et esquissa un sourire en apercevant ses seins lourds et ses courbes généreuses. Elle prit sa main et la conduisit dans la maison en lui disant:

— Je me prénomme Auréa, mais tu peux m’appeler Maîtresse.

Plus je deviens agoraphobe, plus mon voyeurisme s’aggrave. Je crois que je glisse lentement vers la folie.

* * *

Ce matin, Tommy est venu frapper à la porte de mon voisin d’en face en compagnie d’une jeune femme que je ne connaissais pas. Je les ai vus de ma fenêtre : il était tout de noir vêtu. Elle portait quant à elle une jupe grise déraisonnablement courte et un chemisier bleu échancré. Une barrette bleue retenait ses cheveux, sur le côté gauche.

Personne n’a répondu et ils s’en sont allés. Je me suis demandée s’ils ne s’étaient pas trompés d’adresse et ce n’était pas plutôt moi qu’ils venaient rendre visite. J’ai hésité une bonne heure, puis j’ai réussi à me convaincre que lui envoyer un texto serait la bonne chose à faire.

* * *

I knew you would come, me dit-il sur le ton de l’évidence en m’ouvrant sa porte.

— Ne sois pas si sûr de toi. Je sors de moins en moins de mon demi-sous-sol.

You’ve seen her, right?  I knew that it would be enough to wake up the beast inside you.

Sur la moquette du corridor derrière lui, une microjupe grise.

* * *

Le premier baiser est tendre et léger. Elle semble très nerveuse. Peut-être même effrayée.

Le second est plus long, plus profond : irrésistible. Autant pour lui que pour elle.

* * *

Il fait noir comme dans un four. Ou alors, comme dans l’antre d’un loup. Je sais que ces expressions sont des clichés usés, mais c’est pourtant exactement comment je me sens. La noirceur, ce n’est pas pratique pour moi, mais c’est ce qu’ils aiment et je ne crois pas être en position d’exiger quoi que ce soit. Je m’efforce donc de les observer à la lueur de mon iPhone.

Elle est sur le ventre, nue, avec les hanches poussées vers l’arrière. Tommy, la baise lentement, avec une patience et une adresse d’artisan pendant qu’elle soupire, le visage enfoui dans les oreillers. Il a placé une main entre les cuisses de la jeune femme et caresse son pubis, juste au-dessus du clitoris, avec un vibromasseur minuscule.

Je me demande s’il peut sentir les vibrations à travers la chair, jusque qu’à la hampe de son sexe.

* * *

Vient le moment insupportable où je ne peux plus en prendre, où tous mes sens sont saturés du plaisir des autres, où mon corps se tord et tremble de désir et que mon esprit me crie de fuir, de sauver ce qui me reste de contenance, de courir à un endroit où je trouverai calme, silence et eau fraîche.

Quand Tommy vint me trouver dans mon refuge, son amante avait eu le temps de partir et moi, j’étais déjà venue trois fois — juste assez pour reprendre forme humaine.

* * *

Tommy se masturbe sous la douche. Eau chaude et savon non parfumé. Ses doigts sont longs, minces et couleur café. Il travaille son manche avec désinvolture et dextérité, on croirait Jimi Hendrix interprétant Voodo Chile.  Au moment de jouir, son sourire reste calme et entendu.

Les serviettes sont blanches. La porcelaine est froide sous mes fesses nues. Ma volonté est en miettes, éparpillée sur le carrelage de céramique.

Lili n’était pas une salope ordinaire, comme on en rencontre dans tous les bungalows de banlieue si on se donne la peine de gratter un peu le vernis de respectabilité dont sont enduites les jeunes filles bien de la petite bourgeoisie. Elle appartenait clairement à la sous-catégorie des freaks, des salopes complètement marteau, celles dont les inhibitions et le sens de la pudeur ont rétréci au lavage à force de prendre des douches froides pour calmer leurs ardeurs, celles qui baisent comme des détraquées et font des trucs invraisemblables sans penser ne serait-ce qu’une seconde aux conséquences de ses gestes.

Quand nous étions adolescentes, elle avait le don de m’entrainer dans des aventures invraisemblables et de me convaincre de faire des choses inouïes qui n’auraient jamais traversé jamais l’esprit de la fille raisonnable et réservée que j’étais. Comme la fois où, en jouant à Vérité ou Conséquences un jour de pluie, elle m’a fait sortir dans la cour toute nue avec un sac de papier brun sur la tête. On devrait avoir douze ans, peut-être treize, et je n’osais même pas prendre ma douche sans mon maillot de bain dans les vestiaires de la piscine de l’école. Ou, beaucoup plus tard, quand elle avait piqué deux godemichés à sa tante et les avait collés avec de la colle contact sur l’escarpolette du parc du quartier «pour qu’on puisse vraiment s’amuser». Sans parler de la fois où je me suis réveillée dans sa chambre au sous-sol, sans le bas de mon pyjama et avec sa langue contre ma chatte… «Je voulais juste vérifier si tu dormais», qu’elle m’avait alors dit en s’essuyant la bouche du revers de la main.

Lorsqu’elle se mit à fréquenter les garçons, c’est devenu pire, bien pire. Combien de fois ai-je dû faire le guet, la tête dans l’entrebâillement de la porte, pendant qu’elle se tapait à la sauvette le chanteur du groupe rock de garage, le père d’une copine, l’animateur de pastorale ou l’équipe masculine de hand-ball au grand complet? Et ces baisers mêlés de foutre qu’elle me donnait pour me signifier que je pouvais cesser de jouer la sœur Anne qui voyait tout venir… elle finissait toujours par obtenir ce qu’elle voulait et de la manière qu’elle le voulait.

Or, le mariage ne faisait pas du tout partie de la liste interminable de ses désirs. «Pourquoi je m’attacherais à un homme en particulier alors qu’il y en a tant qui n’attendent que leur chance de me traiter comme une reine ? » disait-elle toujours. « Je vais te le dire franchement, ma vieille, les hommes se transforment en geôliers dès qu’ils réussissent à te passer l’anneau au doigt –  et je dis geôlier pour être polie, parce que le mot qui me vient spontanément à l’esprit est plutôt trou de cul».

Imaginez donc ma surprise lorsque j’ai trouvé le faire part de son mariage parmi les comptes impayés qui remplissent d’ordinaire ma boîte aux lettres. Je connaissais un peu Sylvain, l’élu de son cœur – je me souvenais l’avoir vu, impeccablement coiffé et souriant à pleines dents, assis au premier rang de l’auditorium de la fac où tous les aspirants avocats suivaient ce cours d’histoire de première année en attendant d’avoir les notes pour entrer en droit. Soit, c’était un bon gars : belle gueule, de bonne famille, poli et tout et tout.  Bien sûr, il avait de l’argent à ne plus savoir qu’en faire, mais de là à penser qu’il était en mesure de dompter les pulsions bizarres de Lili… surtout qu’il me donnait l’impression d’être un peu dadais sur les bords. Qu’est-ce qui avait bien pu se passer? Elle avait découvert que Sylvain était monté comme un taureau? Ou, de façon encore plus improbable, elle avait eu une illumination et avait donné sa vie à Jésus?

Je me suis donc rendue au mariage un peu à reculons, par fidélité pour une vieille amie – et aussi, je dois bien l’admettre, poussée par une curiosité piquée à vif. La cérémonie avait lieu dans une église catholique, ce qui en soi était une incongruité, elle qui n’avait jamais exprimé le moindre intérêt pour Dieu et son racket de protection. Elle était là, devant l’autel, resplendissante dans sa robe blanche, rougissante comme une pucelle. La scène était si invraisemblable que je dus me pincer pour me convaincre que je ne rêvais pas. Lorsque qu’elle eut dit «je le veux», je dus me rendre à l’évidence : la freak que j’avais tant aimée n’était plus.

Je ne connaissais personne à la réception. J’étais la seule invitée qui avait connu la mariée à l’époque de sa folle jeunesse, le seul témoin de ses années de folle débauche. Triste et un peu abasourdie, j’ai un peu trop profité de l’open-bar. Plus tard dans la soirée, après que tous les hommes aient dansé avec elle, je me suis dit que c’était à mon tour. Sur la piste de danse, je lui ai marmonné les trucs habituels, ceux qu’on s’attend à se faire dire dans ces circonstances : «Félicitations, tu es superbe…» – enfin, ce genre de chose.

Elle a alors souri, s’est penchée à mon oreille et a chuchoté : « Tu sais que je n’ai pas de culotte? Rendez-vous dans la suite nuptiale dans quinze minutes, et amène un dude avec toi».

Mes yeux s’embuèrent de larmes de bonheur. Sœur Anne reprenait enfin du service.

— Stop! Où est-ce que tu penses aller, comme ça?

— Je sors.

— Oh non, pas question! Pas avant que nous parlions toi et moi de ce qui s’est passé hier soir.

— De quoi veux-tu qu’on parle? Il n’y a rien à y dire. Tu m’as demandé de garder Mathis et c’est ce que j’ai fait. On a joué aux Légos et à Skylanders et j’ai dû lui lire Max et les Maximonstres au moins cinq fois. Il dormait à huit heures. C’était bien, l’opéra ?

— N’essaie pas de changer de sujet ! Bruno était furax et il était à deux doigts de te foutre dehors ! Tu ne sais même pas le temps que ça m’a pris simplement pour le calmer.

— Ton Bruno n’est rien qu’un vieux grognon.

— Il me semble pourtant avoir été claire quand je t’ai dit que tu pouvais revenir à la maison à la condition que tu n’invites personne sans ma permission.

— Mes amis sont venus après que Mathis se soit endormi. Il n’a rien vu et rien entendu.

— Parlons-en de tes amis! Tu ne changeras jamais, hein ? Toujours à traîner avec des individus peu recommandables ! Vous étiez dans la salle de séjour… Bruno a tout vu ! Deux mecs à la fois ! En même temps ! Tu étais assise face à l’un et l’autre te prenait pas derrière… et comme si ce n’était pas déjà assez scabreux, ils ont fini leur petite affaire sur ton visage et toi, tu as tout léché comme dans un mauvais porno.

— On voit qu’il a quand même pris le temps de se rincer l’œil, ce sale pervers. Et qu’il ne s’est pas privé du plaisir de tout te raconter en détail.

— Dis-moi au moins que tu t’es protégée ! Je n’arrive pas à croire qu’on partage les mêmes gènes, toi et moi.

— Moi non plus, je n’arrive pas à croire que nous sommes du même sang. Tu es si prude, si pimbêche… surtout depuis que tu as marié ton barbon de Bruno.

— Tu peux le traiter de barbon autant que tu voudras, cette maison est quand même la sienne et aussi la mienne, par le fait même. Aussi longtemps que tu vivras sous notre toit, tu devras te plier à nos règles, sinon c’est la porte. Compris?

— Ça va, ça va, inutile de péter les plombs.

— Maman? J’ai entendu crier… Qu’est-ce qui se passe ?

— Ce n’est rien Mathis. Grand-maman était sur le point de sortir.