Sirventès

Poésie au gaz lacrymogène
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Je suis intolérable
Ne me tolérez pas
Je ne tolérerai jamais
D’être tolérée!

J’exige les flammes ardentes de la passion
La conflagration sauvage des désirs
La folle luxure de l’outrage infini

Aimez-moi avec l’énergie du désespoir
Ou détestez-moi avec une fureur si intense
Qu’un seul de vos regards pourrait m’anéantir
Étreignez-moi ou déchirez-moi
Mais surtout ne me tolérez pas!

La tolérance est une maladie vile et bourgeoise
Qui nous englue d’ennui morveux démocratique
Flic cérébral lubrifiant de la paix sociale
Je chie sur la paix sociale!
Je vomis sur la tolérance!

Laissons l’énergie convulsive et violente
Consumer nos corps, les réduire en cendres
Laissons nos passions volcaniques
Exploser d’amour, de haine, de fureur et d’extase
Détruire la médiocrité et l’ennui qui nous accablent
Et qui gentiment nous mènent par la main vers la mort

Dans mes veines coulent des rêves et des visions
Des désirs impétueux et le chaos immémorial
Pourquoi brider ce flux terrible et céleste
Avec la tolérance — ce cancer ignoble?

J’exige de chaque rencontre l’impossible et l’inouï
Je veux émerveiller et être émerveillée
Je veux m’unir à mes frères et mes sœurs
Ces phénix ascendants pour brûler les rétines
Des amants et des adversaires confondus
Pour incendier la tolérance et l’ennui
L’horreur sociale et ordinaire
Par les flammes démentes
De nos désirs sans entraves

Un soleil radieux brillait de tous ses feux dans le ciel
Au dessus du Ceasar’s Palace de Las Vegas Nevada
En ce jour béni du 16 mai 1986 où les délégués
Du congrès de la Fraternité internationale des Teamsters
S’étaient assemblés pour acclamer leur président
Le gargantuesque et oléagineux Jackie Presser
Dont les cent quarante kilos de graisse, assis dans un chariot doré
Firent leur entrée dans la rutilante salle des congrès
Tirés par quatre Teamsters habillés en centurions d’opérette

Cette procession impériale donna le ton des délibérations
Où les délégués réélirent massivement leur empereur
Même si quelques jours à peine avant le début congrès
Son altesse impériale venait d’être formellement accusée
D’escroquerie et de détournement des fonds du syndicat
(Le fait que les délégués aient été nommés pour la plupart
Par l’auguste Jackie lui-même ayant facilité bien des choses.)

Toutes les motions soumises par l’opposition furent ainsi défaites
Dont celle de ramener le salaire annuel du Guide Suprême
De cinq cent mille dollars à cent mille dollars par année
Sam Theodus, le candidat défait à la présidence
Qui ne reçut que vingt-quatre minuscules petites voix
Fut soumis à la longue torture d’un vote nominal de quatre heures
Où les mille sept cents délégués se levèrent un à la suite de l’autre
Pour japper bruyamment leur appui au commandeur des croyants.

Le congrès se termina sur une note sublimement macabre
Alors que les délégués rendirent hommage à Jimmy Hoffa
Disparu depuis onze ans, en lui faisant l’honneur
D’amender la constitution du syndicat pour lui assurer
Un poste de président émérite et de grand timonier à vie
Juste au cas où il daignerait réapparaître devant ses fidèles.

Quand les anars disent que l’État est inutile
Les gens se foutent gentiment de leur gueule
Et ils ont raison

L’État est indispensable au maintien
D’une société industrielle moderne et prospère

Si vous voulez vivre
Dans une société industrielle moderne et prospère
Ne soyez pas anarchiste

Allez voter
Trouvez-vous du boulot
Travaillez huit heures par jour
Soyez un bon collègue
Aimez votre patron
Faites des heures sup’
Obtenez une promotion
Bouffez de la pizza surgelée
Buvez du punch à saveur de vrais fruits
Arrosez votre burger de ketchup
Arrosez votre pelouse de Roundup
Utilisez des couches des biberons des rasoirs
     des mouchoirs des serviettes des plumeaux
     des stylos des caméras de la vaisselle
     des briquets des piles des sacs des vêtements
     jetables
Payez vos impôts
La taxe sur les produits
La taxe sur les services
La taxe sur les sévices
Laissez la banque surveiller votre argent
Laissez la police surveiller votre quartier
Laissez l’école surveiller vos enfants
Laissez l’hospice surveiller vos vieux
Laissez votre député surveiller vos intérêts
Regardez la télé
Regardez-la encore
Regardez-la quelques instants de plus
Il y a sûrement quelque chose de bon
Quelque chose de choquant
Quelque chose de bandant
Quelque chose de croustillant
Pour vous faire attendre la prochaine pub
Prenez un comprimé de Dalmadorm pour dormir
Prenez un comprimé de Provigil pour vous réveiller
Prenez un comprimé de Phentermine pour maigrir
Prenez un comprimé de Prozac pour passer la matinée
Prenez un comprimé de Zoloft pour passer l’après-midi
Prenez un comprimé de Cialis pour copuler
Prenez un comprimé de Halcion pour vous rendormir
Récurez votre évier avec du Windex
Récurez votre cuvette avec du Tilex
Récurez votre vaisselle avec un Spontex
Récurez votre vagin avec un Kotex
Faites le plein de bonne humeur
Faites le plein de votre Hummer

La terre devrait être capable
De supporter votre Eden
De smog et de plastique
Pendant encore quelques années

Ni Dieu ni maître, disait le citoyen Blanqui
Et Dieu sait s’il avait raison
Mais en remplaçant Dieu par la Raison
On ne fait que changer de maître

Or il est des vérités interdites à la raison seule
Des vérités essentielles
Des vérités ineffables
Dont seule l’intuition mystique
Donne la pleine mesure

Il en va ainsi de l’anarchie
Qui est affirmation du multiple
De la diversité infinie des êtres
De leur capacité sans fin de composer
Un monde sans hiérarchies, sans domination
Fruit de l’association de puissances
Libres et autonomes

Il en va ainsi de l’anarchie
Qui est chaos aveugle des forces
Qui est rencontres et hasard
Fond indéfini indéterminé
D’où naît sans cesse l’infinité des êtres
Construction permanente et volontaire
De subjectivités nouvelles

Il en va ainsi de l’anarchie
Univers de l’infinitude des possibles
Affirmation dynamique d’agencements
Capables de libérer les individus
Capables de libérer les forces collectives
De leurs entraves
Et leur permettre d’aller
Jusqu’au bout d’eux-mêmes
Au delà de leurs limites

Proudhon Bellegarigue Dejacque
Avaient raison
Comme Laozi Zhuangzi
Avant eux
L’anarchie c’est l’ordre
Le 道
L’ἀπείρων
L’étrange unité
Qui ne se dit que du multiple

Le temps passé dans un parti
Dans un syndicat réformiste
Communiste ou anarcho-syndicaliste
Dans un groupe de pression
Dans une ONG dans un lobby
Dans une organisation anarchiste
Synthésiste ou plateformiste
Est du temps perdu pour l’anarchie

Que fait une organisation?
Elle s’active et s’agite
Fait des meetings
Des manifs
Des pétitions
Des campagnes de lettres
Des campagnes de recrutement
Des campagnes de financement
Elle polémique sans fin
En vient parfois aux poings
Avec les autres organisations

L’organisation occupe ses militants
En les faisant participer
(souvent malgré eux)
À la gestion de l’ordre établi
Ne serait-ce que du fond de leur cellule
Ou de leur tombe
L’organisation est faite pour les militants
Et qui veut d’un monde de militants?

Être organisé c’est être hiérarchisé
Le haut, le bas
La tête, les mains
La bouche et le trou de cul
Être organisé c’est accepter
De se faire imposer
Une identité
Une fonction
Une valeur
D’abandonner sa voix
Au groupe qui nous représente

L’organisation est un organisme
Tout organisme a comme but premier
D’assurer sa survie
Sa pérennité
Et lorsque les temps sont durs
C’est le seul but qu’il poursuit

Ce que nous devons accomplir
Pour nous réapproprier
Individuellement et collectivement
La vie dans sa totalité
Ne nécessite pas d’organisation formelle
La seule tâche qui nécessite une organisation formelle
Est la croissance et l’entretien d’une organisation formelle

Anarchistes organisés
Vous luttez pour votre organisation
Et non pour l’anarchie

Votre succès dans cette lutte
Nous éloigne de l’anarchie
Car plus l’organisation est stable et permanente
Plus elle devient autoritaire
À l’image de l’ordre que vous pensez combattre.

Sa chatte entre deux cuisses fuselées
Sa chatte rose et humide
Sa chatte ornée de poils fins et frisés
Sa chatte s’entrouvre comme une fleur
Sa chatte embrassée, léchée et caressée
Sa chatte élastique autour du godemiché
Sa chatte frémissante au bout de la langue
Sa chatte en quadrichromie sur papier couché
Sa chatte au doux parfum de brise printanière
Sa chatte saine, naturelle et bonne au goût
Sa chatte reste fraîche à tout heure du jour
Sa chatte légère et feuilletée
Sa chatte riche et crémeuse
Sa chatte croustillante et délicieuse
Sa chatte ne bouche pas les pores de la peau
Sa chatte avec seulement sept grammes de matières grasses
Sa chatte à soixante-dix pourcent de cacao
Sa chatte recommandée par neuf dentistes sur dix
Sa chatte élimine la graisse et les taches rebelles
Sa chatte aide à réduire votre cholestérol sanguin
Sa chatte tue les germes causant la mauvaise haleine
Sa chatte en format jetable et hygiénique
Sa chatte révolutionnaire nouvelle et améliorée
Sa chatte à vous pour douze paiements faciles de 29,95 $
Sa chatte en solde pour une durée limitée.

Ceux qui luttent pour leur vie
Pour celle de leur amour
Ou de leurs enfants
Celles qui luttent pour leur liberté
Pour celle de leur amour
Ou de leurs enfants

N’ont pas besoin
De notre indignation de nos sanglots de nos larmes de nos cris de nos manifs de nos pétitions de nos pamphlets de nos slogans de nos éditoriaux de nos conférences de presse de nos sommets de solidarité de nos résolutions en congrès de nos exhortations apostoliques

N’ont pas besoin
De notre argent de nos boîtes de conserves de nos vieux vêtements du gruau de la Croix Rouge de son lait et de ses protéines en poudre de nos spectacles bénéfice de nos campagnes de financement de notre parrainage

N’ont pas besoin
De nos coopérants de nos médecins de nos journalistes de nos casques bleus de nos ingénieurs de nos missionnaires de nos agronomes de nos économistes de nos philosophes de nos banquiers
Avec ou sans frontières

Ils ont besoin
Que nous luttions pour notre propre vie
Pour celle de notre amour
Et de nos enfants
Que nous luttions pour notre propre liberté
Pour celle de notre amour
Et de nos enfants

Parce que seule cette cause est la nôtre
Parce que notre ennemi est le leur
Parce que notre victoire sera la leur.

Ont-ils jeté quelqu’un à la rue aujourd’hui?
Ont-ils incité à consommer aujourd’hui?
Ont-ils promulgué une nouvelle loi aujourd’hui?
Ont-ils testé la bombe aujourd’hui?
Ont-ils vendu des corps à la pièce aujourd’hui?
Ont-ils trempé leurs mains dans le sang aujourd’hui?
Ont-ils offert leur vie à Dieu aujourd’hui?
Ont-ils fait un profit aujourd’hui?
Ont-ils menti sur les ondes aujourd’hui?
Ont-ils tordu le cou des poulets aujourd’hui?
Ont-ils brandi des drapeaux aujourd’hui?
Ont-ils versé des salaires aujourd’hui?
Ont-ils noyé les champs de lisier aujourd’hui?
Ont-ils lapidé des pécheresses aujourd’hui?
Ont-ils fait fondre les neiges vierges des cimes aujourd’hui?
Ont-ils défilé en rang aujourd’hui?
Ont-ils injecté des remèdes de mort aujourd’hui?
Ont-ils décoré des flics aujourd’hui?
Ont-ils écrasé des visages sous leur botte aujourd’hui?
Ont-ils déterré les corps des ancêtres aujourd’hui?
Ont-ils couronné un taré tyrannique aujourd’hui?
Ont-ils accepté leurs liens aujourd’hui?

Le temps est à l’orage.

Je suis combustible
Je suis fille de troupeau
Je suis sèche sans étincelles
Je suis pâle saignée verrouillée de vide
Je pourrais être belle sanglante carnassière
Je pourrais donner des clés de diamant
Je pourrais sucer jusqu’au paradis
Je pourrais vivre avec rien mourir avec tout
Je sais à peu près quoi faire oui
Mais l’audace…

Nous sommes lèvres vertes d’ennui policier
Nous laissons la république abjecte
Commettre ses crimes démocratiques
Contre nos cerveaux vierges
Nous pousser à nous enduire de fèces
Dans les caves inférieures de la conscience
Nous nous laissons convaincre
Que nos désirs sont des crimes
Menaces à la sécurité nationale
Nous laissons envoyer notre nom notre argent
Pour tordre au sud les couilles les seins
Nous participons à notre dilution
C’en est trop maintenant
Assez

Nous pourrions ne plus coopérer
Nous pourrions ne plus obéir
Scier les jambes de l’humiliation
Et de plus en plus comme des quantas
Laisser agir le désir éclatant de baiser
Et de tournoyer
Et la soif d’une joie juste
Boycotter tout le reste
Ne jouer qu’avec les seuls désirs sublimes
Des hommes-dieux des déesses de chair
Chanter la chute de l’État
Chanter la chute de l’échange
Chanter la chair qui se dresse
Chanter le jeu le potlatch
Nous savons à peu près quoi faire oui
Mais l’audace…

Dans la rue avec Simone mon amour dansant s’embrassant s’aimant devant les flics et le gaz lacrymogène et l’eau glaciale sous le regard vide des clients familiaux derrière les vitrines qui croient peut-être que la liberté sera mise en vente à temps pour Noël.

Républicain ou démocrate
Protectionniste ou libre-échangiste
Sexy ou obèse
Salarié ou parasite
Honnête ou criminel
Straight ou Gay
Blanc ou de couleur
Citoyen ou indésirable
Libéral ou conservateur
Croyant ou infidèle
Jeune ou vieux
Honnête travailleur ou parasite
Capitaliste ou communiste
Contribuable ou fraudeur
Réaliste ou rêveur
Marié ou célibataire
Diplômé ou ignorant
Électeur de gauche ou électeur de droite
Buveur de Coke ou Buveur de Pepsi
Moderne ou folklorique
Policier ou manifestant
Mère ou putain
Bourgeois ou prolétaire
Acteur ou spectateur
Investisseur ou client
Fou ou raisonnable
Patriote ou traître
Colombe ou faucon
Souverainiste ou fédéraliste
Consommateur ou consommateur

Citoyen d’un État de droit
Libéral et démocratique
Ta liberté est
d’être ceci ou cela
et rien d’autre

Vienne l’insurrection
Vienne l’esprit du vent dément
Anarchiste, j’aime le tonnerre et l’orage
Leur beauté leurs bienfaits
La tempête amène fureur
Sperme électrique
Secondes d’espoir
Déchaînement et renouveau

Dansons mes sœurs pour inviter l’orage
Éclatons la nuit jusqu’aux antipodes
Dansons mes frères pour accueillir le soleil noir
Fendons le ciel jusqu’à ses marges humides
Tombons les corsets et les chaînes
Emportés par l’ouragan

Ô vent libère tous les prisonniers
Rase les murs des cathédrales
Fais germer les fruits dormants entre les griffes urbaines
Réveille les vivants morts dans leurs tentes techniques

Ô vent écarte mes jambes
Arrache mon armure
Emporte-moi gesticulante échevelée
Dans les bras du pays-pavot
Sur le pieu rieur du mat totémique

Ô rage
Ô fureur
Ô folie
Vienne l’insurrection
Je ne veux plus attendre
J’ai attendu si longtemps
Debout avec mes sœurs mes frères
À guetter l’orage

Après la révolution
Il y aura du vin sous les arbres
Il y aura des rires de feu et des pleurs orgiaques
Il y aura des copulations à l’image de la grande ourse

Mon amour sera unique et multiple
Nue sous la pluie
Je plongerai ma tête dans ton sexe de vin sombre
Les lèvres humides comme le clapotis de l’eau salée
Roulant dans mes oreilles
Et puis je respirerai profondément
Ton parfum fou et libertaire

Le pain sera rare
Mais tous en mangeront
Après la révolution
Nous serons épuisées et haletantes
Comme des amantes éperdues
Nous nous allongerons limpides et affamées
La pénurie de tout nous affaiblira
Mais le parfum des sexes triomphants
Dans l’air frais de l’été indien
Nous saoulera mieux que l’esprit de tous les vins

Après la révolution
Je serai avec toi, debout sur la falaise
Le vent salé soulèvera tes cheveux tes lèvres
Nous avons si longtemps rêvé de ce moment
Nous avons si longtemps rêvé de l’océan
Que nous serons rieuses transies et mouillées
Émues comme des gamines jusqu’à l’aurore.

L’ennemi est condamné par ce qu’il mange
Hamburgers doubles trios poutine
Tomates culturistes musclées aux hormones
Dindes sans anus à la chair blanche et excrémenteuse
Porcs à six jambes à deux têtes
Lait mort de vaches cannibales
Fruits inaltérables au parfum de bitume
Son cerveau nourri par des flots incessants
De publicité morveuse
De mucus musical

Son cerveau gavé de calories ignorantes
De propagande manipulée génétiquement
De mensonges hypocaloriques sans cholestérol
L’ennemi pense comme Monsanto
Comme Nestlé Cargill Dupont Philip Norris Unilever
Comme Agroevo Novartis Zeneca Conagra Nabisco

L’ennemi pense :
Corn Flakes Cheerios Nescafé
Vitamines sous-vêtements stériles mamelons congelés
Parking gazé néons boni au rendement
Voter comme un bon citoyen
Haïr son emploi mais mourir de peur de le perdre
Comme un bon citoyen
Marcher d’un sommeil à l’autre dans la stupeur
Du bon citoyen
Peur de la vie
Comme un bon citoyen
Peur de créer
Comme un bon citoyen
Prier pour le privilège d’acheter la mort chez Wal Mart
Meuble en peau de nourrissons poulet frit zombie
Café meurtrier bière robotisée tabac bactériologique
Émissions carcérales et sommeil de l’injuste

L’ennemi est condamné par ce qu’il mange
Tu es mon ennemi mais si je gagne
Tu ne perdras pas
Je ne veux pas te détruire
Je veux stopper ta danse de destruction
Tu es l’ennemi
Tu ne gagneras pas

Une nourriture t’attend
Libre délicieuse et gratuite
Nourrissante comme la lumière comme l’amour
Donnée par la terre que nous travaillerons
Pas pour l’argent
Pas pour le patron
Mais pour le plaisir de créer
Une nourriture donnée par la terre que nous arracherons
Des griffes du capital nécrophile
Des griffes des États mercenaires
Donnée par la terre que nous aurons faite nôtre
Parce que nous l’aimons
Parce qu’elle est maîtresse étrange et passionnée
Parce que nous en sommes issus
Et qu’elle ne pourra tolérer encore bien longtemps d’ennemis.

Étrange, parfois, dans ces nuits convulsées
De rêver avec toi de cette société
D’hommes et de femmes fiers et libres
Moi qui suis si loin mais si proche, écho noir et sourd
Je suis ta fille bâtarde éblouie
Je suis ton amante fraternelle
Toi en rupture de tout, poussé dans la marge
Par tes idées
Par la répulsion qu’inspirait ton visage
Déclassé, inclassable, transfuge
En marge de la bourgeoisie
En marge du prolétariat
En marge de l’anarchie
En marge de la marge
Homme d’exception franc-tireur mal-aimé
Martyr de la révolution à faire
Figure de légende
Modeste, banal et oublié

Tu attirais estime et admiration
— même des flics chargés de t’espionner
Peinant dans l’obscurité et le dénuement
Confiné à des besognes ingrates et obscures
Exploité par les exploités que tu défendais
Rongé par la misère et la souffrance
Lupus facial laryngite tuberculeuse
Rongé par les mythes
Idéaliste sans illusions
Solidaire de la réalité
Sans dieu, sans maître et sans patrie
Révolté de toutes les heures
Fort de tes faiblesses
Éblouissant

Homme de l’action directe
De l’émancipation collective
Tu te méfiais de la masse
Ne croyait qu’aux individus qui la composent
Amant passionné de la culture de soi
Le syndicat était pour toi aventure
qui relève à soi-même
Extraction de l’individu à la foule anonyme
L’idée de grève générale
Un rappel que tu voulais permanent
Des exigences les plus hautes de la révolte
Au sein des contingences
Conseiller, instruire, jamais diriger
Allumer l’incendie
Créer la tension croissante qui mène à l’explosion
Brandir l’individu contre toutes les tyrannies
Même celles nées du désir forcené
D’en finir avec elles

Un jour ou l’autre, nous aurons tous à nous rebeller
Quoi que nous pensions en ce moment
Quelles que soient nos opinions actuelles
Notre sexe notre couleur notre condition
Nous deviendrons tous insurgés
Nécessairement
Un jour
Car c’est la terre qui nous y obligera
Et ce jour, je verserai une larme en pensant à toi
Mort entouré de tes livres, tes seules possessions
Sans avoir vu éclore la timide et fragile fleur
De l’amour de la liberté

Nous ne sommes plus ceintes de cuir
Nous ne sommes plus vertes de rage
Nous ne sommes plus criantes de vérité
Nous ne sommes plus cartésiennes jusqu’à l’absurde
Nous ne sommes plus juchées sur des géants
Nous ne sommes plus amantes de latex
Nous ne sommes plus les fillettes des ruelles
Nous ne sommes plus stérilisées et récurrentes
Nous ne sommes plus utiles pour la patrie
Nous ne sommes plus écartelés de vertu
Nous ne sommes plus souriantes sous la pluie
Nous ne sommes plus humides malgré la mort
Nous ne sommes plus absentes au combat
Nous ne sommes plus épilées de l’iris
Nous ne sommes plus rigides d’aspect cuir
Nous ne sommes plus antiques et vestales
Nous ne sommes plus obéissantes en jupon
Nous ne sommes plus épouses du Seigneur
Nous ne sommes plus gainées de dentelles barbelées
Nous ne sommes plus livides dans un bain de sang
Nous ne sommes plus vos béquilles de vair
Nous ne sommes plus naïves dans le duvet
Nous ne sommes plus nues sur le papier glacé
Nous ne sommes plus découpées en rondelles assemblables
Nous ne sommes plus muettes et domestiques
Nous ne sommes plus timides et nubiles
Nous ne sommes plus excisées du réel
Nous ne sommes plus issues de la côte biblique
Nous ne sommes plus des jeunes filles sages.

Si tout ce qui vous intéresse, c’est de comprendre
Laissez tomber, la raison n’a plus de tête
Ses doigts sont des rasoirs sur une langue d’enclume

Si tout ce que vous intéresse, c’est la beauté
Laissez tomber, l’art n’a plus de mains
Ses yeux cousus sa bouche cisaillée

Si tout ce qui vous intéresse, c’est la foi
Laissez tomber, Dieu n’a plus de corps
Il s’est dissous dans ses sophismes farouches

Si tout ce qui vous intéresse, c’est de jouir
Laissez tomber, le cul n’a plus de rires
Il est froid lisse opaque et repoussant d’hygiène

Si tout ce qui vous intéresse, c’est la viande
Alors là, penchez-vous, il en reste encore
Bifteck tête en rondelle pied aloyau boyau
On en érige des montagnes au bulldozer
La dent sur le tendon avalez avalez l’univers
Et surtout mastiquez bien, longuement, sans bruit
Pour ne pas attirer le boucher

Je veux écrire des poèmes au gaz lacrymogène avec le poing levé
des poèmes pour changer le monde
des poèmes sur l’impérialisme
le racisme
le capitalisme
la révolution
la liberté.

En lieu et place
j’écris des petits textes en prose sur ma vie
mes amours
mes fesses
mes obsessions
mes peurs
mes désirs.

Je n’ai rien d’autre à offrir que moi-même
Je n’ai ni patrimoine
ni armée
ni fortune
ni rançon en petites coupures
rien que je puisse échanger
troquer
vendre
ou jeter par la fenêtre
à part ma vie.

Cette chair et ces os sont tout ce que j’ai
cette tête et ce qui en sort est tout ce que j’ai
à brandir contre l’injustice et l’horreur du monde.

Une digue aussi mince que du papier.