Sirventès

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Poésie au gaz lacrymogène
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Étrange, parfois, dans ces nuits convulsées
De rêver avec toi de cette société
D’hommes et de femmes fiers et libres
Moi qui suis si loin mais si proche, écho noir et sourd
Je suis ta fille bâtarde éblouie
Je suis ton amante fraternelle
Toi en rupture de tout, poussé dans la marge
Par tes idées
Par la répulsion qu’inspirait ton visage
Déclassé, inclassable, transfuge
En marge de la bourgeoisie
En marge du prolétariat
En marge de l’anarchie
En marge de la marge
Homme d’exception franc-tireur mal-aimé
Martyr de la révolution à faire
Figure de légende
Modeste, banal et oublié

Tu attirais estime et admiration
— même des flics chargés de t’espionner
Peinant dans l’obscurité et le dénuement
Confiné à des besognes ingrates et obscures
Exploité par les exploités que tu défendais
Rongé par la misère et la souffrance
Lupus facial laryngite tuberculeuse
Rongé par les mythes
Idéaliste sans illusions
Solidaire de la réalité
Sans dieu, sans maître et sans patrie
Révolté de toutes les heures
Fort de tes faiblesses
Éblouissant

Homme de l’action directe
De l’émancipation collective
Tu te méfiais de la masse
Ne croyait qu’aux individus qui la composent
Amant passionné de la culture de soi
Le syndicat était pour toi aventure
qui relève à soi-même
Extraction de l’individu à la foule anonyme
L’idée de grève générale
Un rappel que tu voulais permanent
Des exigences les plus hautes de la révolte
Au sein des contingences
Conseiller, instruire, jamais diriger
Allumer l’incendie
Créer la tension croissante qui mène à l’explosion
Brandir l’individu contre toutes les tyrannies
Même celles nées du désir forcené
D’en finir avec elles

Un jour ou l’autre, nous aurons tous à nous rebeller
Quoi que nous pensions en ce moment
Quelles que soient nos opinions actuelles
Notre sexe notre couleur notre condition
Nous deviendrons tous insurgés
Nécessairement
Un jour
Car c’est la terre qui nous y obligera
Et ce jour, je verserai une larme en pensant à toi
Mort entouré de tes livres, tes seules possessions
Sans avoir vu éclore la timide et fragile fleur
De l’amour de la liberté

Nous ne sommes plus ceintes de cuir
Nous ne sommes plus vertes de rage
Nous ne sommes plus criantes de vérité
Nous ne sommes plus cartésiennes jusqu’à l’absurde
Nous ne sommes plus juchées sur des géants
Nous ne sommes plus amantes de latex
Nous ne sommes plus les fillettes des ruelles
Nous ne sommes plus stérilisées et récurrentes
Nous ne sommes plus utiles pour la patrie
Nous ne sommes plus écartelés de vertu
Nous ne sommes plus souriantes sous la pluie
Nous ne sommes plus humides malgré la mort
Nous ne sommes plus absentes au combat
Nous ne sommes plus épilées de l’iris
Nous ne sommes plus rigides d’aspect cuir
Nous ne sommes plus antiques et vestales
Nous ne sommes plus obéissantes en jupon
Nous ne sommes plus épouses du Seigneur
Nous ne sommes plus gainées de dentelles barbelées
Nous ne sommes plus livides dans un bain de sang
Nous ne sommes plus vos béquilles de vair
Nous ne sommes plus naïves dans le duvet
Nous ne sommes plus nues sur le papier glacé
Nous ne sommes plus découpées en rondelles assemblables
Nous ne sommes plus muettes et domestiques
Nous ne sommes plus timides et nubiles
Nous ne sommes plus excisées du réel
Nous ne sommes plus issues de la côte biblique
Nous ne sommes plus des jeunes filles sages.

Si tout ce qui vous intéresse, c’est de comprendre
Laissez tomber, la raison n’a plus de tête
Ses doigts sont des rasoirs sur une langue d’enclume

Si tout ce que vous intéresse, c’est la beauté
Laissez tomber, l’art n’a plus de mains
Ses yeux cousus sa bouche cisaillée

Si tout ce qui vous intéresse, c’est la foi
Laissez tomber, Dieu n’a plus de corps
Il s’est dissous dans ses sophismes farouches

Si tout ce qui vous intéresse, c’est de jouir
Laissez tomber, le cul n’a plus de rires
Il est froid lisse opaque et repoussant d’hygiène

Si tout ce qui vous intéresse, c’est la viande
Alors là, penchez-vous, il en reste encore
Bifteck tête en rondelle pied aloyau boyau
On en érige des montagnes au bulldozer
La dent sur le tendon avalez avalez l’univers
Et surtout mastiquez bien, longuement, sans bruit
Pour ne pas attirer le boucher

Je veux écrire des poèmes au gaz lacrymogène avec le poing levé
des poèmes pour changer le monde
des poèmes sur l’impérialisme
le racisme
le capitalisme
la révolution
la liberté.

En lieu et place
j’écris des petits textes en prose sur ma vie
mes amours
mes fesses
mes obsessions
mes peurs
mes désirs.

Je n’ai rien d’autre à offrir que moi-même
Je n’ai ni patrimoine
ni armée
ni fortune
ni rançon en petites coupures
rien que je puisse échanger
troquer
vendre
ou jeter par la fenêtre
à part ma vie.

Cette chair et ces os sont tout ce que j’ai
cette tête et ce qui en sort est tout ce que j’ai
à brandir contre l’injustice et l’horreur du monde.

Une digue aussi mince que du papier.