Les cahiers d'Anne Archet
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30/4/2008

Sirventès de la tolérance

Je suis intolérable
Ne me tolérez pas
Je ne tolérerai jamais
D’être tolérée !

J’exige les flammes ardentes de la passion
La conflagration sauvage des désirs
La folle luxure de l’outrage infini

Aimez-moi avec l’énergie du désespoir
Ou détestez-moi avec une fureur si intense
Qu’un seul de vos regards pourrait m’anéantir
Étreignez-moi ou déchirez-moi
Mais surtout ne me tolérez pas !

La tolérance est une maladie vile et bourgeoise
Qui nous englue d’ennui morveux démocratique
Flic cérébral lubrifiant de la paix sociale
Je chie sur la paix sociale !
Je vomis sur la tolérance !

Laissons l’énergie convulsive et violente
Consumer nos corps, les réduire en cendres
Laissons nos passions volcaniques
Exploser d’amour, de haine, de fureur et d’extase
Détruire la médiocrité et l’ennui qui nous accablent
Et qui gentiment nous mènent par la main vers la mort

Dans mes veines coulent des rêves et des visions
Des désirs impétueux et le chaos immémorial
Pourquoi brider ce flux terrible et céleste
Avec la tolérance — ce cancer ignoble ?

J’exige de chaque rencontre l’impossible et l’inouï
Je veux émerveiller et être émerveillée
Je veux m’unir à mes frères et mes sœurs
Ces phénix ascendants pour brûler les rétines
Des amants et des adversaires confondus
Pour incendier la tolérance et l’ennui
L’horreur sociale et ordinaire
Par les flammes démentes
De nos désirs sans entraves

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vers vingt-trois heures

23/4/2008

La tante et l’infirmière

Ma petite cousine, ne sachant plus quoi répondre à l’infirmière scolaire qui ne cesse de l’assommer avec ses conseils d’un autre âge, a demandé à sa tante préférée de rencontrer cette harpie dans l’espoir qu’elle finisse par lui lâcher un peu la grappe.

Je tentai donc de lui expliquer qu’elle ne devrait pas parler seulement d’abstinence aux jeunes, mais aussi de contraception, de relations orales et anales, d’homosexualité et — tant qu’à y être — d’amour. Elle me répondit que si l’école se met à enseigner de telles choses, les adolescentes sexuellement actives seront de plus en plus nombreuses et de plus en plus jeunes… ce qui aura des conséquences funestes pour la société.

— Il ne faut pas que l’école donne aux jeunes le goût d’avoir des relations sexuelles avant le mariage, me dit-elle fermement, au moment de nous quitter.

— Si j’étais vous, je ne m’inquiéterais pas, lui répondis-je en souriant. L’école essaie de donner le goût de la littérature et des sciences aux jeunes depuis des décennies et ça n’a pas trop l’air de fonctionner…

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vers huit heures

18/4/2008

Étude empirique de l’impact de l’admission massive des filles dans les facultés de génie

Sincèrement, je me demande pourquoi ils n’en ont pas voulu. Enfin… vous jugerez par vous-mêmes.

*  *  *

— Tu vois, Loïc ? Je ne porte pas de soutien-gorge. Allez, regarde !

— Je t’en prie, descends ton pull. Je te rappelle que nous sommes à la bibliothèque, pas dans ta chambre ! D’ailleurs, tu ne portes jamais de soutien-gorge, alors…

— Je ne porte pas de culotte non plus. Tu veux vérifier ?

— Karine, s’il te plait. Demain, c’est l’examen de transfert thermique.

— Transfert thermique ? Ça tombe bien, j’ai pas mal de chaleur à te transférer. Touche ici…

— Karine !

— Je sais, je sais, il faut étudier. Voilà ce que je vais faire : je vais m’asseoir sagement ici, à côté de toi et… tu permets ?

— Hé ! J’en ai besoin !

— Je place ta calculatrice ici, entre mes cuisses. Comme ça, tu pourras me caresser la chatte en travaillant. Vas-y, essaie un peu ! Entre quelques chiffres…

— Franchement, Karine, tu ne trouves pas que…

— Fais-le, je te dis ! Là… C’est bien ! Juste là… Oh ! Qu’est-ce que c’était ?

— Une racine carrée. Tu me laisses étudier, maintenant ?

— Et si tu me faisais un logarithme, juste pour voir ? Avec une autre racine carrée, ensuite… non ! Une cotangente !

— Ha ha. Très drôle. Maintenant, laisse-moi étudier.

— Vas-y, Loïc, cotangente-moi comme une bête ! Oh… oui ! Tu sais vraiment calculer les dames, hein ? Mais je crois finalement que je préfère le logarithme. Tu vois le bouton, juste ici ? C’est ma touche de fonction. Si tu appuyais un peu dessus, pour voir le résultat ?

— Ça suffit, replace ta jupe. Quelqu’un pourrait nous voir…

— Voyons Loïc ! Nous sommes dans un cubicule ; tout le monde baise dans les cubicules !

— Personne ne baise ici, Karine. Les gens viennent à la bibliothèque pour…

— Pour venir, ils viennent, ça, c’est certain.

— Pour étudier !

— Dis donc, pour un étudiant avec quatre de moyenne, je te trouve assez peu dégourdi, mon pauvre Loïc. Nous sommes venus étudier ici chaque soir depuis au moins six semaines et personne ne s’est jamais étiré le cou pour nous reluquer. Nous aurions pu fourrer des centaines de fois, à l’heure qu’il est !

— Quelqu’un peut nous voir, surtout si nous faisons du bruit. Et ne dis pas « fourrer », c’est laid et vulgaire, surtout dans la bouche d’une fille.

— Fourrer, fourrer, fourrer ! Forniquer, copuler, faire de la glisse, repeindre la caverne en blanc cassé !

— Merde ! Karine ! Tu as mouillé ma calculatrice !

— Voyons, ce n’est pas si grave… tiens, tu peux la lécher.

— Karine !

— D’accord, d’accord, j’enlève la calculatrice. Non, laisse ta main ici. Oui ! Brave garçon ! Juste un peu plus haut…c’est ça, appuie sur ma touche de fonction ! Dérive-moi ! Factorise-moi !

— Assez ! J’ai besoin de réviser pour demain !

— Et moi ? Tu crois que je n’ai pas de besoins ? Viens, embrasse mes seins. Oh ! Regarde ! Ils ont des boutons à appuyer, eux aussi !

— Quelqu’un va nous voir, c’est certain.

— Oh ! Ça, c’est bien. Et n’oublie pas tes doigts, en bas…

— Karine…

— Tut tut tut tut ! On garde le silence dans la bibliothèque et on se concentre sur ses travaux pratiques, qui sont les mamelles du savoir ! Oh… Je… Oui ! Oui !

— Bon. Tu es contente ? Tu me laisses étudier, maintenant ?

— Chéri, ce n’était qu’un tout petit petit moment de force. J’en veux un plus gros, un immense ! Viens, il est temps que tu me sortes ta racine, histoire de savoir si elle est carrée. Attends, je m’occupe de ta ceinture…

— Lâche-moi ! Ce n’est pas le moment, je te dis !

— Allez, joli cœur, ne fais pas les mijaurées, je sais que tu en as envie. Ce n’est certainement pas un multimètre qui déforme la poche de ton jeans…

— Pfff. Regarde : c’en est un, justement.

— Tu es vraiment un geek, Loïc.

— Un geek qui ne veut pas échouer à son examen de transfert thermique, oui.

— Dans ce cas pourquoi est-ce que tu es raide comme une barre d’acier galvanisé ? Petit cochon, va ! Tu n’aurais pas envie de faire un petit labo de trempage, par hasard ? On pourrait faire un petit test de friction et, pourquoi pas… du transfert de masse, à la fin. Ce serait chouette, non ?

— Peut-être, mais je ne peux pas me permettre d’échouer l’examen final, c’est un préalable pour…

— Tu es trop tendu ! Comment étudier, dans cet état ? Fais-moi confiance, je vais faire en sorte que tu… ramollisses.

— Cesse de tâter mon pénis. Il faut que…

— Ta queue ! Ton pieu ! Ta graine ! Ta massue ! Ta flamberge ! Ta bite ! Allez, dit « ma bite »…

— Ma bite ! Mon gourdin ! Voilà. Satisfaite ? Hé ! Ma braguette !

— Quand on parle du loup… on lui voit le bout de la queue.

— Karine, je… je…

— Jeujeu quoi ? Jeujeu veux que tu me branbranles ? À moins que tu ne veuilles que je te susuces aussi ?

— Karine, enfin !

— Regarde. Je vais juste m’asseoir gentiment, ici… sur ton engin.

— Oh !

— Essai de dureté… hi hi hi hi ! Attends, je vais me placer comme ça et… Oh oui ! Tu aimes, mon gros nounours ?

— Je…

— Aie.

— Quoi ?

— Ton zipper. Il me fait mal. Tu vas devoir enlever ton jeans.

— On va se faire pincer !

— C’est mon minou qui se fait pincer, en ce moment. Je ne pourrai pas… si ce foutu zipper reste sur mon chemin ! N’aimerais-tu pas que je continue de bouger… comme ceci… de haut en bas… comme ça… encore ?

— Oh… je… n’arrête pas !

— Le zip.

— Ah merde. D’accord. Lève-toi.

— Pendant que tu te déculottes, je vais poser mon popotin juste ici, sur la table. Tu peux t’installer entre mes cuisses et moi, je vais déplacer mon cul juste comme ça et… Waou ! C’est ça ! Jouons au piston et au cylindre ! À la bielle-manivelle !

— Karine, oui ! Je…tu es si mouillée, je sens ta…

— Ma cyprine ! Mon huile à bonheur ! Mon jus de plotte ! Dis-le !

— Karine…

— Allez ! Oui ! À fond !

— Karine je…

— Fais-le ! Fais démarrer ton moteur à injection !

— Oh ! Je… AH !

[…]

— Loïc, mon chou, la mécanique n’a vraiment pour toi plus de secrets.

— Merde, Karine ! Regarde ce que tu m’as fait faire ! Mon cahier de notes est tout poisseux et ma calculatrice sent la haute mer !

— Arrête de râler, ingrat.

— Je commence à en avoir marre ! C’est toujours la même chose : impossible d’étudier avec toutes ces filles qui ont envahi la faculté !

— Console-toi, chéri. Il y a trente ans, tu aurais passé toutes tes soirées seul, à te faire glisser la règle à calcul jusqu’aux petites heures.

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vers treize heure

14/4/2008

Supplique

Assez, je ne veux plus rien entendre
Je me fous des yeux noirs de ton fiancé de Vancouver
Rien à foutre que tu l’aies dans la peau, ce con
Épargne-moi les détails sur sa bite moisie

Ne me raconte pas les autobus, les gares, les trains
L’autostop les camionneurs aux aisselles de poulet frit
Tous les fuseaux horaires les frontières déflorées
Pour passer un jour de plus en son odieuse compagnie

Ni le grand lit de son loft de Yaletown
Où vous avez copulé comme des chiens sans collier
Et mangé des gaufres avec de la crème fouettée
Tu vas finir par me faire vomir sur le combiné

Épargne-moi tes pleurnicheries je sais je sais je sais
Que tu ne l’as pas vu depuis la Chandeleur ou la Trinité
Qu’il a des fesses à faire mourir un sourire à faire renaitre
Dis-moi plutôt : t’aime-t-il vraiment, cet enfant de salaud ?

Irait-il jusqu’à boire le sang qui s’écoule de ton calice odorant
Quand la lune te transforme en femelle hululante ?
Irait-il jusqu’à gratter du bout de la langue les sombres épices
Séchées sur le vortex hypnotique de ton anus astral ?

Moi, oui.

Car je ne suis pas un jeune homme bien qu’on présente à sa mère
Je suis la catin invertie la chipie dégénérée hystérique
La tribade vénéneuse qui attend dans l’ombre immémoriale
Le moment propice pour aspirer par ton sexe le miel de ton âme

Irait-il jusqu’à offrir son cul à ta sainte main thaumaturge
Pour que tu puisses jusqu’au poignet voir s’il a du cœur au ventre ?
Irait-il jusqu’à oindre tes pieds sublimes de ses sucs
Les essuyer avec ses cheveux pour te bénir, toi, femme christique ?

Moi, oui.

Il est des offrandes terrifiantes, nécessaires, mais hors de portée
De ton petit monsieur propret gominé au sourire fluoré
Avec son phallus couvert de poussière de missel
Et de smegma puant le saint chrême des valeurs familiales

Lorsqu’il te délaissera pour ses copains de poker
Lorsqu’il se dira trop vieux pour embrasser ta fente
Lorsqu’il bandera mou à la vue de tes rides sublimes
Lorsqu’il préféra la télé à ta vulve angélique et bestiale

Donne-moi un coup de fil je te susurrai les horreurs que tu adores
Donne-moi un coup de fil je te murmurai les mots que tu veux entendre
Ou alors, laisse-moi un message bien vulgaire et bien tendre
Pour que je devine au premier souffle que c’est bien toi.

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vers onze heures

10/4/2008

Adieux aux Levi’s à Lévis

— Peut-être si vous m’expliquiez précisément ce que vous recherchez… lui dit la vendeuse, excédée.

Chloé écumait les boutiques des Galeries Chagnon depuis la matinée. Lasse d’avoir à répéter continuellement les mêmes explications, elle déposa une pleine brassée de vêtements sur la chaise de la cabine d’essayage, puis grommela :

— Le directeur de la boîte qui m’emploie a eu l’idée géniale de réviser le code vestimentaire des employés… depuis, exit les jeans !

— Vous voulez donc un pantalon plus formel, pour le bureau ? Ou alors une jupe ? J’ai ici quelque chose qui pourrait…

— Pas de jupe. J’ai besoin d’un pantalon avec une large braguette et surtout une fermeture à glissière bien épaisse. Tiens, peut-être ceci…

— Une fermeture éclair ? J’ai bien peur que…

— Écoutez, je suis coincée derrière un bureau du matin au soir et croyez-moi, le temps est long, surtout l’après-midi. Or, après des mois d’exercices de Kegel je suis devenue plutôt experte pour contracter mon muscle pubo coccygien, ce qui me permet de… vous comprenez ?

— De contracter votre… ?

— Mais pour que ça fonctionne, j’ai besoin d’un pli !

Elle tendit un pantalon de toile kaki à la vendeuse, qui rougissait comme une écrevisse.

— Je m’ennuie déjà de mes Levi’s… soupira-t-elle.

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vers quatorze heures

2/4/2008

Le syndrome de la page blanche

— Voilà… ça y est. Et maintenant ?

— Et maintenant, tu me racontes, comme promis, me dit-elle en souriant sous le masque noir qui bandait ses yeux. Je veux que tu me racontes une horreur comme toi seule as le secret, une histoire avec notre voisine Lucie. Oh ! Oui… comme ça… ta langue, juste ici… Raconte-moi comment Lucie lècherait ma fente pendant des heures, jusqu’à ce que je la supplie de me… Oh ! Attends, je vais…

Elle arqua le dos en inspirant profondément, puis repris :

— Allez, tu as promis. Raconte-moi comment elle caresserait mes seins… c’est ça, avec tes… et comment je passerais longuement mes doigts dans sa longue chevelure pendant qu’elle me… mais… ce ne sont pas tes chev… qu’est-ce que ?

Elle retira brusquement le masque, cligna un peu les yeux puis sursauta en voyant sa voisine, la mine réjouie, essuyer son menton du revers de sa main.

— Je suis désolée, Simone, lui dis-je en me retirant doucement de la chambre. Je manque cruellement d’inspiration en ce moment.

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vers vingt-deux heures

26/3/2008

Tous les goûts sont dans la nature

— Euh… Excusez-moi mademoiselle… dit-t-il en évitant mon regard.

Je déposai le panier de laitues, essuyai mes mains sur mon tablier et lui souris. « Toujours mettre la clientèle à l’aise », tel était le mot d’ordre de l’épicerie qui m’avait engagée cet été-là, me permettant ainsi de ramasser quelques sous pour l’année scolaire.

— Oui Monsieur, que puis-je faire pour vous ?

— Quel fruit est le plus… euh… le plus sucré ? réussit-il à articuler.

— Le plus sucré ? Tout dépend de la saison et de l’usage que vous voulez en faire, répondis-je avec le sourire prescrit par mon manuel de service à la clientèle.

— L’usage que veux en faire ? Qu’est-ce que vous voulez dire ? demanda-t-il en jetant un regard furtif autour de lui.

— Voulez-vous le manger cru ? En salade ? Le cuire dans un gâteau ? En faire une compote ? Une purée ? Extraire son jus ? Comment comptez-vous l’utiliser ?

— Ah oui ! Je comprends ! Bien sûr ! s’exclama-t-il, visiblement soulagé. Non, non, je veux juste… je n’ai besoin que du fruit le plus sucré, c’est pour mon régime… parce que voyez-vous, je… Bon, disons que je vais le manger comme ça, directement du sac. Lequel est le plus sucré ?

Je l’écoutai en souriant, puis lui demandai :

— Si je comprends bien, vous voulez améliorer le goût de votre sperme, n’est-ce pas ?

L’homme devint soudainement livide.

— Qu’est… qu’est… qu’est-ce que vous avez dit ? finit-il par bafouiller.

— Il y a des tas de régimes qui recommandent de manger des fruits, mais je n’en connais aucun qui s’intéresse à leur niveau de sucre… à moins bien sûr que vous soyez diabétique, mais dans ce cas ce seraient les fruits peu sucrés qui vous intéresseraient. Il n’y a décidément qu’une seule raison qui motiverait un homme timide et nerveux comme vous à demander à une jeune femme comme moi des fruits sucrés… et c’est le désir de rendre son foutre plus agréable au goût.

— Je… je…

— Je suis loin d’être une sommité en la matière, mais je vous conseille le jus d’ananas. C’est doux, acide et ça devrait donner à votre sperme une saveur agréable. Mais ce n’est peut-être pas la meilleure solution… attendez, je vais m’informer.

Je m’étirai le cou et appelai le gérant de la section des fruits et légumes, qui plaçait des courgettes dans le présentoir immédiatement derrière mon client.

— Hé, Roger ! Qu’est-ce que tu prends pour que ton foutre ait bon goût ?

Mon patron frotta son front dégarni un instant, puis répondit :

— Pour moi, c’est les figues. Ça élimine les grumeaux et transforme le jus de couilles en vraie meringue !

C’est alors qu’un autre client s’approcha de nous et apostropha le monsieur qui se mit à rougir comme une tomate de serre.

— Êtes-vous fumeur ? Parce que le tabac goudronne méchamment le foutre. Ma femme a toujours refusé de me faire une gâterie jusqu’à ce que j’abandonne les clous de cercueil. Je me demande d’ailleurs pourquoi ils ne s’en servent pas dans les campagnes antitabac…

Une dame dans la quarantaine se joint alors à la conversation :

— Quoi que vous fassiez, évitez les asperges. Le résultat peut être catastrophique, fiez-vous à moi…

— Et le curry, aussi, ajouta un jeune homme qui passait avec son caddy. Je le goûte pendant presque une semaine chaque fois que mon copain se paie une bouffe indienne…

— Sans oublier tout ce qui est alcalin ou qui contient trop d’iode, comme le poisson ! cria Roger, toujours affairé avec ses courgettes.

— Quelqu’un a déjà essayé le jus d’ananas ? Il paraît que c’est vraiment efficace, criai-je à la ronde.

Personne ne répondit, mais d’autres clients s’approchèrent pour donner leur opinion. Voilà ce que j’aimais de travail en épicerie : tous ces gens aimables et empressés, prêts à offrir leur aide…

— Jamais d’alcool, telle est ma devise, commenta un grand échalas tenant un bébé dans ses bras.

— J’ai entendu dire par contre que les bières sur lie… objecta le non-fumeur.

— Le schnaps à la menthe, messieurs. C’est la seule solution, ajouta une dame âgée à l’oreille de mon client, qui fondait littéralement sur place.

— Les papayes, c’est bon, les papayes.

— Évite les viandes rouges, gamin ! En plus, ça te donnera de la mine dans le crayon !

Une jeune femme au décolleté plongeant arrêta pour suggérer des produits homéopathiques :

— Ils ont fait des miracles pour mon agent de probation !

— Il faut boire beaucoup d’eau ! cria encore Roger en arrosant les courgettes.

— Ben voyons ! Le simple fait qu’il se lave l’engin suffirait amplement pour faire mon bonheur, cria une dame qui sortait de la rangée quatre, ce qui déclencha l’hilarité de la clientèle et lui mérita une ovation générale.

Mon client en profita pour filer sans demander son reste, mais je l’aperçus quelques minutes plus tard à la caisse, les bras chargés de bouteilles de jus d’ananas. « Un autre client satisfait ! » pensai-je avant de retourner au travail. Lorsque j’eus le dos tourné, j’entendis Julie, la caissière, lui dire sur un ton amical :

— Vous voulez améliorer le goût de votre sperme, n’est-ce pas ?

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vers midi

24/3/2008

NYC Blues

Si vous saviez à quel point la vue de l’iceberg qui trône devant ma maison me déprime ! Surtout quand je pense aux crocus et aux iris qui fleurissent à Central Park…

Vous l’aurez deviné, je reviens d’un séjour de deux semaines à New York, où j’ai rendu visite à un ami qui habite le quartier Red Hook de Brooklyn. En plus de l’incontournable triptyque théâtre-musées-vernissages, j’ai consacré l’essentiel de mon temps à arpenter la ville de long en large et de haut en bas, armée d’une bonne paire de chaussures et du Radical Walking Tours of New York City de Bruce Kayton. J’ai pu ainsi voir, entre autres, l’appartement de Greenwich Village où Emma Goldman a vécu et publié Mother Earth, celui où John Reed rédigea Ten Days that Shook the World, celui où Woody Guthrie composa This Land is Your Land et celui où mourut Sam Dogloff, le coin de rue où Carlo Tresca fut assassiné, le site de la clinique de planning familial de Margaret Sanger, celui du Liberty House d’Abbie Hoffman et, bien sûr, celui site du célèbre Stonewall Inn. Bref : le New York disparu et oublié, celui qui n’intéresse probablement personne à part moi.

Tout cela ne m’a toutefois pas empêché de faire un peu de shopping : un singe en peluche de chez FAO Schwarz prénommé Otto pour Lou et le célébrissime Pop Up Book of Sex (celui qui fait rougir toutes les midinettes de la planète) pour moi. J’ai aussi noirci plusieurs pages de mes cahiers, alors attendez-vous à un regain soudain d’activité sur ce blogue !

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vers treize heure

11/3/2008

Le damoiseau à la licorne

— Es-tu vraiment obligé de me talonner d’aussi près ?

Thibaut dévisagea la licorne. La créature fantastique le suivait de si près qu’il pouvait sentir la chaleur de son haleine sur sa nuque.

— Est-ce que tu peux au moins garder tes distances pendant le jour ? Toute la ville va finir par le savoir…

— Je ne fais que suivre la consigne, répondit la licorne de sa voix nasillarde. Je dois suivre le puceau — c’est tout.

Ils croisèrent quatre jeunes filles qui toisèrent Thibaut en gloussant.

— Pourquoi ne suis-tu pas ces midinettes ? supplia l’éphèbe.

— Elles ne sont pas vierges, répondit simplement la licorne.

Pendant toute la matinée, la licorne ne le lâcha pas d’une semelle — en classe, au gymnase, même aux toilettes. Et partout, tout le monde se moqua de lui en le pointant du doigt. Quand arriva midi, Thibaut, complètement humilié, trouva une table dans un coin retiré de la cafétéria et se mit à pleurer, la tête entre les deux mains.

— Je vois que tu as des problèmes de licorne.

Thibaut se retourna. Un jeune homme bien baraqué, portant la veste de l’équipe sportive du collège, lui tendait la main.

— Je m’appelle Gauvain. Je peux t’aider, lui dit-il en souriant.

L’adonis à la chevelure coupée en brosse entraîna Thibaut derrière les estrades du terrain de football puis lui ordonna de se dévêtir.

— Commençons par ta bouche ; ensuite, ce sera ton cul. Il ne faut négliger aucun orifice, c’est la seule façon de te débarrasser de ton amie à corne.

Thibaut s’agenouilla, heureux et reconnaissant d’être enfin délivré de ce mauvais sort et s’exécuta sous l’œil médusé de la licorne.

Une heure plus tard, l’ex-puceau quitta les estrades en clopinant, le corps endolori, mais souriant. Lorsqu’il fut parti, la licorne se tourna vers Gauvain et lui demanda :

— Qui dois-je prendre en filature, maintenant ?

— Pourquoi pas Arthur ? proposa Gauvain en remettant son slip. J’ai toujours eu envie de baiser un premier de classe…

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vers quatorze heures

7/3/2008

La société des loisirs

François se mit instantanément à débander lorsqu’il entendit le claquement sec de la porte de l’appartement, suivi de l’habituel sifflotement de sa légitime et tendre moitié.

— Ah foutre. C’est Manon, soupira-t-il.

— Merde, François ! N’avais-tu pas dit qu’elle était partie chez sa mère ? dit Marlène en sautant hors du lit.

Il la regarda rapailler à la hâte ses vêtements éparpillés dans la chambre, le rouge au front et le juron à la bouche.

— Laisse tomber, c’est inutile, tu ne pourras pas fuir ; il n’y a qu’une seule issue et Manon se trouve directement devant.

— Laisser tomber ? Serais-tu devenu dingue ? répondit Marlène. Tu connais son tempérament !

La porte de la chambre s’ouvrit et Marlène, en désespoir de cause, plongea sous les draps pour maladroitement s’y cacher. François déglutit et se résigna à jouer le rôle du mari adultère dans un mauvais Feydeau.

— Chérie, je peux tout t’expli…

Manon lui plaça son index sur la bouche pour lui couper la parole.

— Quand tu t’es mis au golf avec ton patron et tes clients, je n’ai rien dit et j’ai joint un club de lecture. N’est-ce pas ? dit-elle sur un ton acerbe.

— Euh…

— Et cet automne, quand tu as joint cette ligue de hockey amateur… tu te souviens ? Je me suis mordu la langue et je me suis mise au scrapbooking.

— Manon, je sais que je n’ai pas été… bafouilla François.

— Et quand tu t’es mis dans la tête d’aller chasser sur l’île d’Anticosti… est-ce que je t’ai dit quoi que ce soit ? Non, monsieur : je t’ai laissé partir et suis restée seule pendant toute une semaine. Mais là, vraiment…

Elle ouvrit le tiroir du haut de la commode, celui où est rangé le revolver.

— Manon ! Je t’en prie ! Laisse-moi t’expliquer ! cria François.

— Non ! Pitié ! Je ne veux pas mourir ! hurla Marlène.

Pendant que Manon fouillait dans le tiroir, François bondit et saisit fermement l’avant-bras, tout juste au moment où venait d’empoigner l’objet de ses recherches.

— Il est à peu près temps que tu me fasses participer à tes loisirs, dit simplement Manon, le gode-ceinture à la main.

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vers midi