Alfred de Musset, Gamiani ou Deux nuits d’excès, 1833.

Je pouvais difficilement terminer cette série sans vous parler de Gamiani. Le romantisme a produit beaucoup de mièvreries sentimentales et peu d’ouvrages érotiques; il faut dire que le puritanisme et la censure de la Restauration ne favorisait guère les épanchements libertins. Cela n’a toutefois pas empêché Gamiani ou Deux nuits d’excès, de devenir l’ouvrage licencieux le plus lu et le plus souvent réimprimé de tout de XIXe siècle. Louis Perceau, en 1930, en recensait déjà une quarantaine d’éditions, sans compter les traductions.

Longtemps remise en cause, l’attribution de ce bouquin à Alfred de Musset ne fait aujourd’hui plus de doute. L’anecdote raconte qu’en 1833, alors qu’il écrivait Les Caprices de Marianne, Musset aurait fait la gageure de produire en trois jours un ouvrage pornographique à l’excès sans jamais faire usage du moindre mot grossier. La vie de débauches et l’esprit aristocratique de l’auteur, son aventure avec George Sand, ainsi que des événements contemporains comme la mort dramatique de la Malibran, la célébrissime cantatrice, ont certainement inspiré l’histoire obscène et mortifère de la comtesse Gamiani et des jeunes Fanny et Alcide.

Illustration de Suzanne Ballivet

La première des deux nuits d’excès est celle où Gamiani initie la jeune Fanny au saphisme. Alcide, le narrateur, d’abord caché pour percer le secret de Gamiani, finit par se jeter dans la mêlée. Leur nuit de débauche est entrecoupée des aveux biographiques des trois personnages, qui permettent aux corps de se reposer, mais en même temps reconstituent, par les descriptions exaltées des expériences fondatrices, les forces pour une nouvelle série d’assauts. Gamiani reste alors la maîtresse du jeu, la plus perverse, la seule que le désir ravage, rend littéralement folle, et que ne peuvent satisfaire que les plus terribles excès, dont la flagellation et la zoophilie:

«Oui, ma chère, un âne. Nous en avions deux bien dressés, bien dociles. Nous ne voulions le céder en rien aux dames romaines qui s’en servaient dans leurs saturnales.

La première fois que je fus mise à l’épreuve, j’étais dans le délire du vin, Je me précipitai violemment sur la sellette, défiant toutes les nonnes. L’âne fut à l’instant dressé devant moi, à l’aide d’une courroie. Son braquemard terrible, échauffé par les mains des sœurs, battait lourdement sur mon flanc. Je le pris à deux mains, je le plaçais à l’orifice, et, après un chatouillement de quelques secondes, je cherchai à l’introduire. Mes mouvements aidant, ainsi que mes doigts et une pommade dilatante, je fus bientôt maîtresse de cinq pouces au moins. Je voulus pousser encore, mais je manquai de force, je retombai. Il me semblait que ma peau se déchirait, que j’étais fendue, écartelée!

C’était une douleur sourde, étouffante, à laquelle se mêlait pourtant une irritation chaleureuse, titillante et sensuelle. La bête, remuant toujours, produisait un frottement si vigoureux, que toute ma charpente vertébrale était ébranlée. Mes canaux spermatiques s’ouvrirent et débordèrent. Ma cyprine brûlante tressaillit un instant dans mes reins. Oh! quelle jouissance! Je la sentais courir en jets de flammes et tomber goutte à goutte au fond de ma matrice. Tout en moi ruisselait d’amour. Je poussai un long cri d’énervement et je fus soulagée…»

Au cours de la seconde nuit, quelque temps plus tard, Alcide, toujours dans la position du voyeur impuissant — que cette fois-ci il ne quittera pas — assiste aux ébats enragés des deux femmes. Il écoute aussi la suite du récit de Gamiani, qui plonge encore plus loin dans la débauche et la damnation, et assiste impuissant à l’empoisonnement de Fanny par Gamiani, elle-même plongée à l’agonie. C’est le point culminant du récit où se mêlent la petite mort et la mort tout court:

«J’ai connu tous les excès des sens, comprends donc, fou! Il me restait à savoir si, dans la torture du poison, si, dans l’agonie d’une femme mêlée à ma propre agonie, il y avait une sensualité possible. Elle est atroce! Entends-tu? Je meurs dans la rage du plaisir, dans la rage de la douleur; je n’en puis plus…»

Voilà qui donne un tout autre visage au romantisme!

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