Héloïse et Abélard. Correspondance, traduction d’Octave Gréard, Paris, Gallimard, folio classique, 2000.

«Où est la très sage Helloïs,
Pour qui chastré fut et puis moyne
Pierre Esbaillart a Saint Denis?
Pour son amour ot ceste essoyne…»

C’est avec raison que Villon qualifia Héloïse, dans sa Ballade des dames du temps jadis, de «très sage». Non seulement parce qu’elle fut en quelque sorte une féministe du XIIe siècle, ou même parce qu’elle était renommée partout dans le royaume de France pour l’étendue de son érudition, mais surtout parce que c’est elle qui, bien plus qu’Abélard, tira les leçons les plus justes de leur triste aventure.

Héloïse et AbélardVous connaissez comme moi leur histoire: pendant son séjour à Paris, en pension chez le chanoine Fulbert, Abélard s’éprend d’Héloïse, la nièce de celui-ci dont il avait été chargé de parfaire l’éducation. Fulbert, ayant eu connaissance de leurs amours et de leur mariage secret, décide de se venger en faisant châtrer Abélard dans son sommeil. Il ne reste alors plus qu’aux deux amants de prendre l’habit religieux. Commence alors une fascinante correspondance, où Héloïse montre à quel point le feu de la passion brûle encore en elle. Alors qu’Abélard l’exhorte à la piété, au sacrifie et à la mortification, elle crie son amour:

«Je suis ton épouse en titre, mais je trouve plus doux qu’on m’appelle ta maîtresse, ta concubine, ta fille de joie […] On dit que je suis chaste, c’est qu’on ne voit pas que je suis hypocrite. Chez moi, les aiguillons de la chair sont enflammés.»

Et pendant qu’Abélard lui rappelle avec dégoût leurs turpitudes en les qualifiant de «ces ordures où j’étais plongé comme dans une fange», Héloïse lui écrit que «ces plaisirs de l’Amour auxquels nous nous livrions ensemble m’ont été si doux qu’ils ne sauraient me déplaire ni s’effacer de ma mémoire» et ajoute même que «lorsque je désirerais gémir sur les fautes que j’ai commises, je soupire après celles que je ne puis commettre».

En fermant le bouquin, on se surprend à soupirer avec elle et à rêver qu’un amour aussi passionné et charnel puisse un jour, plaise au Seigneur, nous advenir.

« Oeuvre précédente ♦ Menu des œuvres ♦ Oeuvre suivante »