Georges Bataille, Histoire de l’œil. Paris : Jean-Jacques Pauvert, 1967 (1928)

L’Occident est malade.

Alors que la vie devrait être une aventure risquée face à la mort, l’occidental, terrorisé face à la violence, n’aspire qu’à la protection, à la sécurité. Alors que la sexualité devrait être vécue comme le lieu d’éclatement et d’épuisement où flamboie l’immanence absolue consumant dans l’instant l’individu séparé, brouillant les limites qui faisaient la distinction entre la vie et la mort, elle est plutôt vécue sur le mode de la bagatelle masquant mal une honte profonde d’être ce que l’on est. L’Occident a oublié que l’être est passion d’être dans la violence, l’érotisme et le sacré. Si l’on veut ne pas périr d’asphyxie, il faut puiser dans les énergies maudites de l’excès. Et cette transgression passe par l’érotisme, pure dépense d’énergie vécue de façon gratuite, moment où l’individu vit follement pour rien, sinon pour jouir de façon souveraine de tout, hors des impératifs de la conservation de soi, des lois sociales du travail et de la raison.

Voilà l’essence du message de l’Histoire de l’œil de Georges Bataille.

Histoire de l’œilToute l’histoire se joue entre quatre termes: le lait, l’urine, les œufs et les yeux, dont les relations sont jouées par trois personnages: le narrateur, l’innocente Marcelle et la perverse Simone. L’écriture coule comme le lait et le foutre, qui ne sont qu’un seul et même liquide, comme la pisse de Simone et de Marcelle quand elles jouissent; les yeux sont bien plus l’organe du plaisir que le sexe, car ils voient cette coulée; le sexe se fait jouir avec des œufs qu’on crève, qu’on lape; les yeux sont analogues phonétiquement et morphologiquement aux oeufs, mais aussi par leur ressemblance aux testicules, comme les protagonistes du roman l’expérimentent en Espagne, après avoir tué puis éborgné un prêtre:

«À la fin, Simone me quitta, prit l’œil des mains de Sir Edmond et l’introduisit dans sa chair. Elle m’attira à ce moment, embrasse l’intérieur de ma bouche avec tant de feu que l’orgasme me vint: je crachai mon foutre dans sa fourrure.

Me levant, j’écartai les cuisses de Simone : elle gisait étendue sur le côté ; je me trouvai alors en face de ce que — j’imagine — j’attendais depuis toujours — comme une guillotine attend la tête à trancher. Mes yeux, me semblait-il, étaient érectiles à force d’horreur; je vis, dans la vulve velue de Simone, l’œil bleu pâle de Marcelle me regarder en pleurant des larmes d’urine. Des traînées de foutre dans le poil fumant achevaient de donner à cette vision un caractère de tristesse douloureuse. Je maintenais les cuisses de Simone ouvertes: l’urine brûlante ruisselait sous l’œil sur la cuisse la plus basse…»

D’une obscénité paroxysmique, d’un sacrilège consommé, l’Histoire de l’œil est une lecture qui ne peut laisser indemne. À manipuler à vos risques et périls…

« Œuvre précédente ♦ Menu des œuvres ♦ Œuvre suivante »