Joyce Mansour, Prose & poésie, œuvre complète. Paris, Actes Sud, 1991

Qui se souvient de « la tubéreuse enfant du conte oriental », comme l’appelait André Breton? Depuis sa mort en 1986, la poétesse surréaliste, qui a laissé une œuvre à la fois ludique et violente, seize recueils de poésie, des «histoires nocive » et des «contes pour hommes faits» a sombré injustement dans des

Joyce Mansour

limbes dont elle tarde de sortir. Ses œuvres complètes, parues chez Actes Sud en 1991, sont aujourd’hui quasi-introuvables. Il selon moi plus que temps de revenir à Joyce Mansour, panthère noire de l’érotisme, poétesse des accouplements sauvages, mon modèle et mon maître en poésie.

Choisir des extraits est un exercice cruel, tant est vif mon désir de vous la faire lire intégralement. Par exemple, les poèmes de Cri (1954) chantent Eros et Thanatos, amours féminins et masculins, mêlés en une seule obsession hurlante:

J’aime tes bas qui raffermissent tes jambes
J’aime ton corset qui soutient ton corps tremblant
Tes rides tes seins ballants ton air affamé
Ta vieillesse contre mon corps tendu
Ta honte devant mes yeux qui savent tout
Tes robes qui sentent ton corps pourri
Tout ceci me venge enfin
Des hommes qui n’ont pas voulu de moi.

Quant à ceux de Rapaces (1960), ils prennent la forme d’imprécations féroces lancées aux les femmes et les hommes de sa vie :

Je veux partir sans malle pour le ciel
Mon dégoût m’étouffe car ma langue est pure
Je veux partir loin des femmes aux mains grasses
Qui caressent mes seins nus
Et qui crachent leur urine
Dans ma soupe
Je veux partir sans bruit dans la nuit
Je vais hiberner dans les brumes de l’oubli
Coiffée par un rat
Giflée par le vent
Essayant de croire aux mensonges de mon amant.

À partir de Carré blanc (1966), les poèmes de Mansour deviennent de longs monologues incantatoires, produits par des éruptions de sa sexualité volcanique. Dans Les Damnations (1966), elle se dit «possédée par le désir du désir sans fin» et se présente comme le «tourbillon de Gomorrhe». Et dans Faire signe au machiniste (1976), ses mots se répandent comme des rafales de vent brûlant et angoissé:

Quel phallus sonnera le glas
Le jour où je dormirai sous un couvercle de plomb
Fondue dans ma peur
Comme l’olive dans le bocal
Il fera froid métallique et laid
Je ne ferai plus l’amour dans une baignoire émaillée
Je ne ferai plus l’amour entre parenthèses
Ni entre les lèvres javanaises d’un gazon de printemps
J’exsuderai la mort comme une moiteur amoureuse
Cernée assaillie par des visions d’octobre
Je me blottirai dans la boue

Poétesse de la révolte féminine, poétesse de chair et de feu, Joyce Mansour doit être lue et relue par quiconque veut comprendre ce qui se cache au plus profond du cœur et du sexe des femmes.

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