Robert Desnos, La liberté ou l’amour! Paris, Kra, 1927.

Voilà un bouquin que je rêve de tenir dans mes bras! Malheureusement, je devrai me contenter de la réédition parue chez Gallimard en 1982. Car je n’aurai jamais les moyens de me procurer l’édition originale rarissime de ce roman qui fit condamner l’auteur et son éditeur en correctionnelle, même si les passages les plus érotiques avaient été retirés du texte et imprimés sur des cartons qui étaient remis qu’aux lecteurs qui les demandaient. Je n’aurai donc jamais le plaisir étrange de reconstruire le roman, carte par carte, dans le dédale du délire de Desnos… quelle tristesse.

desnos42La liberté ou l’amour! est le plus intense et selon moi le plus beau des textes du surréalisme. Le lyrisme et les visions de Desnos semblent ne connaître aucune limite, distillant un érotisme onirique et délirant, environné d’angoisse d’horreur et de mort, et revendiquant avec passion la liberté de l’amour, condition suprême du merveilleux et de la vie. Le moment le plus fort est évidemment celui où Louise Lame abandonne un à un ses vêtements en marchant vers la place de l’Étoile. Corsaire Sanglot, l’autre héros du récit, marche derrière elle en humant son pantalon de fine batiste alors que «les autos s’enfuient en barrissant». Ces deux protagonistes ne se rencontrent qu’à la fin du récit ; entre temps, Louise, directrice de pensionnat, fouette jusqu’aux sang les croupes des jeunes filles sous sa garde, déclenchant de ce fait des phénomènes naturels inattendus:

«Parfois, quand le cinglement avait meurtri particulièrement l’enfant, un bond la faisait sursauter davantage, les cuisses s’entrouvraient et c’était un spectacle sensuel qui émouvait une autre jeune fille, attendant dans un coin de la pièce son tour d’être châtiée. Et voici que maintenant que l’éclair va paraître dans ce ciel évoqué, malgré sa noirceur, sur le papier blanc, je comprends pourquoi le tableau se composa de telle façon. La similitude de l’éclair et du coup de martinet sur la croupe blanche d’une pensionnaire de seize ans suscita seule la montée de la tempête dans l’impassible nuit qui recouvrait le pensionnat.»

Quant à Corsaire, il s’adonne à l’homosexualité par goût de la conquête et fréquente le Club des buveurs de sperme, ou alors il sodomise «avec tendresse et régularité» une femme hautaine pendant qu’une fillette, glissée entre leurs jambes, «recueille au bord de l’ourlet une neige tiède et odorante». La rencontre finale des deux héros explose en une tempête de morsure et de cris. Louise Lame, tordue de convulsions et de volupté, expire alors qu’elle est lacérée par Corsaire en proie à une frénésie où amour et mort sont confondus jusqu’au rêve.

Un texte éblouissant, lyrique, violent, inoubliable.

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