Donatien Alphonse François de Sade, La philosophie dans le boudoir ou les Instituteurs immoraux, Paris : Gallimard, 1976 (1795)

Mlle Anne : Tiens donc, vous vous décidez enfin de parler de Sade. J’aurais plutôt choisi l’Histoire de Juliette ou alors les 120 journées de Sodome. Vous m’étonnez, très chère…

Mme Archet
: Ne jouez pas les ingénues avec moi! Vous savez comme moi que La philosophie est notre livre fétiche. Car non seulement c’est le plus accessible de la bibliographie sadienne,

boudoir

mais c’est aussi celui dans lequel sa pensée est le plus clairement exposée: Dieu n’existe que dans l’esprit des hommes, la Nature régit l’univers et ses composants… et puisque le sexe, l’égoïsme et la violence se retrouvent dans la Nature, qu’ils sont des manifestations de la Nature en l’homme, il ne peut y avoir de morale, puisque la Nature se situe au delà du Bien et du Mal…

Mlle Anne : Je sais, je sais… c’est d’ailleurs ce que Sade développe dans l’opuscule intitulé Français, encore un effort pour être républicains, un appel public qui s’insère comme un cheveu sur la soupe au beau milieu du bouquin. La société, avec ses règles morales et ses lois vient juguler les élans naturels de l’homme. L’ordre social basé sur les préceptes divins va à l’encontre de la Nature et n’est donc pas tolérable…

Mme Archet : Voilà d’admirables arguments matérialistes et naturalistes pour appuyer vos convictions anarchistes, ne trouvez-vous pas ?

Mlle Anne : Ne m’entraînez pas sur ce terrain, je vous en prie. En ce qui me concerne, c’est l’aspect érotique de l’ouvrage qui me trouble.

Mme Archet : Évidemment! La philosophie se présente sous la forme de dialogues entre les aristocrates Mme de Saint-Ange, son frère le Chevalier de Saint-Ange et Dolmancé, qui s’unissent pour initier la jeune Eugénie au vice. Il suffit d’un après-midi pour que cette élève douée devienne experte es débauche… la scène finale où elle coud les grandes lèvres de sa mère pour s’assurer que le sperme de l’homme qui l’a violée lui transmette efficacement la syphilis illustre magistralement ses progrès…

Mlle Archet : Le problème, c’est que l’écriture du Marquis ne convoque que les sens de l’ouïe et de la vue ; c’est la forme du dialogue qui l’impose. Le pouvoir d’évocation érotique en est selon moi fort limité, les copulations étant décrites de façon plutôt mécanique…

Mme Archet : Allons donc! Venez me rejoindre sur cette causeuse, relevez votre robe et écartez vos cuisses pour exposervos charmes à ma vue. Venez, que je vous pollue de la main droite et que je caresse vos seins de la main gauche pendant que vous m’offrez votre langue à mordre! (On s’arrange.)

Mlle Anne : Ah! Je me meurs!

« Oeuvre précédente ♦ Menu des œuvres ♦ Oeuvre suivante »