Albert de Routisie (Louis Aragon), Le con d’Irène. Paris, Cercle du Livre précieux, 1962 (1928)

D’Irène, Aragon nous dit qu’autour d’elle flotte «un parfum de brune, de brune heureuse, où l’idée d’autrui se dissous.» On pourrait en dire autant de ce long monologue intérieur, qui est une des parties de La Défense de l’Infini qu’Aragon écrivit de 1923 à 1927 et qu’il brûla sous les yeux de Nancy Cunard dans une chambre d’hôtel de Madrid. Il en épargna toutefois les meilleures pages, dont celles formant le Con d’Irène et qui constituent le meilleur de sa production érotique.

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Le livre commence comme un roman, avec le rêve du narrateur et sa visite au bordel. Mais le récit se casse brusquement lorsque se présente l’image d’Irène, femme à jamais perdue et dont l’amour le hante. Aragon entame alors un hymne au sexe d’Irène, sur un mode se rapprochant du blason du xvie siècle, en l’inscrivant dans un vague récit se déroulant dans un ferme où se succèdent le grand-père paralytique, sa fille Victoire, lesbienne caressant les servantes et sa petite-fille Irène, qui se donne aux hommes avec férocité. Et lorsque l’un de ses amants se retire, le narrateur voit à distance son sexe béant, dont il s’émerveille: «O délicat con d’Irène ! […] O fente, fente humide et douce, cher abîme vertigineux». Il s’imagine alors qu’il en écarte le lèvres «avec deux pouces caresseurs» pour mieux le contempler:


«Et maintenant, salut à toi, palais rose, écrin pâle, alcôve un peu défaite par la joie grave de l’amour, vulve dans son ampleur à l’instant apparue […] Nymphes au bord des vagues, au cœur des eaux jaillissantes, nymphes dont l’incarnat se joue à la margelle de l’ombre, plus variables que le vent, à peine une ondulation gracieuse […] Déjà une fine sueur perle la chair à l’horizon des désirs. Déjà caravane du spasme apparaissant dans le lointain des …».

Aragon a donc choisi le mot «con» tel qu’il sort des bouches les plus vulgaires, comme on ramasse un diamant dans la boue pour le polir et en faire voir toute sa splendeur. Malgré son titre ordurier, Le con d’Irène est une poésie nostalgique, un érotisme onirique et chaste, un chant au sexe des femmes, ce lieu «de délice et d’ombre» qui offre «dans ses limites nacrées la belle image du pessimisme».

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