Sophie Rostopchine, la comtesse de Ségur. Le général Dourakine. Paris, Hachette, Bibliothèque rose, 1863. Édition illustrée par Émile Bayard.

Je ne crois pas de nos jours qu’on lise encore la comtesse de Ségur aux petits enfants. Mais qui pourrait vraiment s’en plaindre? Ma mère, qui ne ménageait aucun effort pour m’inculquer le goût de la lecture, m’interdisait catégoriquement de fréquenter cette bonne vieille Rostopchine, même si ses bouquins avaient fait son bonheur quand elle était gamine. Évidemment, l’attrait de l’interdit était trop fort et je finis par mettre la main sur ces œuvres sulfureuses. Il faut dire que ma maman a toujours été nulle pour cacher les cadeaux d’anniversaire, la pornographie et le cannabis… Je pus ainsi m’initier à un âge plus que tendre aux délices de la perversité sadomasochiste.

Le général DourakineVous pensez que j’exagère? C’est que vous êtes trop jeune pour avoir été exposé aux histoires tordues de la comtesse de Ségur. Si c’est le cas, je ne peux que vous recommander Le général Dourakine, lecture édifiante s’il en est une. Car cet ouvrage, ponctué du début à la fin de coup de fouet et de bâton, semble donner raison au vice et à l’immoralité car si les méchant finissent par être châtiés, ce n’est qu’après que les innocents aient été battus, torturés et humiliés. Ledit Dourakine, homme ventripotent et colérique, ne cesse de proférer des menaces particulièrement violentes («Que ne puis-je l’étouffer, la hacher en morceaux!»). Quant à sa nièce, la terrible Mme Papofski, elle s’ingénie à inventer de nouvelles formes de torture pour châtier les domestiques (qu’elle fait courir jusqu’à l’épuisement derrière les chevaux) et surtout ses enfants, qui sont fustigés à la moindre incartade. Enfants qui d’ailleurs se vengent en se faisant les bourreaux du petit Paul, qu’ils contraignent à avaler des toiles d’araignée et de servir de monture à un plus grand qui le fouette jusqu’au sang.

Tous ces supplices sont décrits avec une précision et une délectation empreinte d’un érotisme des plus troubles, même si l’intention moralisatrice de l’auteur est manifeste. D’ailleurs, l’éditeur de la comtesse a dû amputer l’ouvrage de beaucoup de scènes de flagellation qui rendaient sa lecture carrément insupportable. Voilà pourquoi je ne ferai jamais lire de tels trucs à ma fille… à moins bien sûr qu’elle ne les trouve, planqués dans mon tiroir à chaussettes.

Retour au menu des œuvres ♦ Oeuvre suivante »