Raymond Queneau, Les Œuvres complètes de Sally Mara (contient On est toujours trop bon avec les femmes, le Journal intime de Sally Mara et Sally plus intime), Paris : Gallimard, 1962

«Ce n’est pas parce que le nom d’un auteur soi-disant réel figure sur la couverture d’un livre pour qu’il soit le véritable auteur des œuvres parues précédemment sous le nom d’un auteur prétendu imaginaire.»

Comment pourrais-je ne pas adhérer à cette phrase de la préface des Œuvres complètes de Sally Mara, étant moi-même un auteur prétendu imaginaire! Je devrais contacter cette chère Sally et fonder un syndicat…

Sally-Mara

La première partie du livre est constituée du Journal de Sally Mara, une jeune Dublinoise de dix-huit ans qui devient diariste après le départ de son professeur de français. La famille Mara est des plus dysfonctionnelle: son père est parti il y a dix ans acheter des allumettes, sa mère prépare des harengs au gingembre et de la tarte aux algues, son frère se saoule continuellement à la Guinness et au ouisqui sans glace avant de s’enfermer dans la cuisine pour causer avec la bonne qui soupire et sa sœur Mary étudie pour devenir demoiselle des postes. Quant à Sally, elle apprend le gaëlique auprès du barde Padraic Baohal (dont la femme peint de purs esprits bien membrés) et la sexualité auprès de tout le monde, y compris des statues, des animaux et d’un jeune homme maladroit et amoureux d’elle qui par timidité deviendra quincaillier. D’une grande fraîcheur, le Journal est ponctué par l’humour et l’amour des jeux de langue de Queneau. On y retrouve aussi nombre d’allusions à la littérature érotique et même… au Général Dourakine.

La deuxième partie du livre, On est toujours trop bon avec les femmes, évoque sur le mode burlesque l’insurrection irlandaise de Pâques 1916. Sept révolutionnaires prennent d’assaut un bureau de poste, le vident de ses occupants et s’y retranchent dans le but avoué de mourir en héros. Or, une jeune anglaise royaliste nommée Gertie Girdle se trouvait au lavatories pendant l’attaque et ne veut plus en sortir. Pendant son interrogatoire, le chef des républicains déclare que le roi d’Angleterre est un con. «Mais, s’écrie Gertie boulversée, si le roi d’Angleterre était un con, tout serait permis!»… proposition qu’elle met évidemment en pratique, s’accouplant sauvagement avec tous les insurgés sauf un, qui est amoureux d’elle. Avant qu’elle ne soit délivrée par les soldats britanniques menés par son propre fiancé, le commodore Carthwright, la pauvre Gertie a le temps de subir tous les affronts, de toutes les manières communément admises. Le récit, tout en allusions, pourrait presque être lu par une écolière innocente sans qu’elle ne comprenne le déchaînement sexuel de cette vierge perverse parmi les révolutionnaires qui la séquestrent tant il est exprimé par d’habiles périphrases… et d’allusions subtiles à Joyce!

Parodique, loufoque, gaillard, désinvolte, cynique, polisson, Raymond Queneau en met plein la vue, en sachant être grossier sans jamais n’être vulgaire. Deux oeuvres faites de calembours et de pirouettes dans lesquelles la fantaisie règne sans partage, à déguster avec un ouisqui sans glace, évidemment.

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