Guillaume Apollinaire, Les Onze mille verges ou les amours d’un Hospodar. Paris: Au Cercle du Livre Precieux [Claude Tchou], 1963 (1907)

Voilà un livre horrible qui, à ma très grande honte, fait partie de mes coups de cœur littéraires éternels. C’est le premier bouquin que j’osai lire dans la bibliothèque de mon grand-père, attirée que je fus par le nombre démesuré d’appendices virils promis par le titre. La lecture fit l’effet d’une gifle à l’adolescente romantique que j’étais… et j’en sens encore aujourd’hui la brûlure sur ma joue!

On retrouve dans les Onze Mille Verges tout ce qui fait le génie d’Apollinaire: une langue alerte et précise, un fantaisie débridée, un humour vif, violent,

apollinaire

presque surréaliste et surtout un manque de sérieux flagrant qui nous fait avaler sans broncher un récit aussi scandaleux que rocambolesque. Mony Vibescu, prince roumain et hospodar héréditaire, se rend à Paris où il espère connaître enfin des amours dignes de ce nom. Après avoir rencontré la charmante Culculine d’Ancône, il lui fit une promesse lourde de conséquences, surtout qu’il ne s’avéra pas en mesure de la respecter:

«Si je vous tenais dans un lit, vingt fois de suite je vous prouverais ma passion. Que les onze mille vierges ou même les onze mille verges me châtient si je mens

Commence alors un périple qui le fait traverser l’Europe entière et le mène jusqu’à Port Arthur, où il meurt flagellé par un corps de l’armée japonaise, accomplissant ainsi sa destinée pour avoir failli à son serment. Les pérégrinations de Mony sont ponctuées de scènes où Apollinaire explore tout le catalogue des perversions avec une volonté évidente d’éclectisme, tant dans la forme (on y retrouve des dialogues, des poèmes) que dans le fond (L’ondinisme et la scatophilie se succède avec le vampirisme, la nécrophilie, la pédophilie et j’en passe…). Faisons nous plaisir et dégustons-en un extrait :

«Dans la rue la foule s’amassait autour du fiacre 3269 dont le cocher n’avait pas de fouet. Un sergent de ville lui demanda ce qu’il en avait fait.

— Je l’ai vendu à une dame de la rue Duphot.

— Allez le racheter ou je vous fous une contravention.

— On y va, dit l’automédon, un Normand d’une force peu commune, et, après avoir pris des renseignements chez la concierge, il sonna au premier étage.

Alexine alla lui ouvrir à poil; le cocher en eut un éblouissement et, comme elle se sauvait dans la chambre à coucher, il courut derrière, l’empoigna et lui mit en levrette un vit de taille respectable. Bientôt il déchargea en criant: «Tonnerre de Brest, Bordel de Dieu, Putain de salope!» […]

La porte d’entrée était restée ouverte, et le sergot, qui ne voyant pas revenir le cocher, était monté, pénétra à cet instant dans la chambre à coucher; il ne fut pas long à sortir son vit réglementaire. Il l’insinua dans le cul de Culculine qui gloussait comme une poule et frémissait au contact froid des boutons d’uniforme.

Alexine inoccupée prit le bâton blanc qui se balançait dans la gaine au côté du sergent de ville. Elle se l’introduisit dans le con, et bientôt cinq personnes se mirent à jouir effroyablement, tandis que le sang des blessures coulait sur les tapis, les draps et les meubles et pendant que dans la rue on emmenait en fourrière le fiacre abandonné 3269 dont le cheval péta tout au long du chemin qu’il parfuma de façon nauséabonde.»

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