Giorgio Baffo, Poésies complètes, Traduites du dialecte Vénitien par Alcide Bonneau. Paris, Isidore Liseux, 1884.

Illustration d’Hugo Pratt (1979)

Vous n’avez probablement jamais entendu parler de Giorgio Baffo. Pourtant, vous

devriez. Apollinaire l’appelait le «fameux vérolé» et le regardait «comme le plus grand poète priapique qui ait jamais existé et en même temps comme l’un des poètes les plus lyriques du XVIIIe siècle». Poète et sénateur de la République de Venise, il fut, avec Goldoni un des écrivains majeurs de la langue vénitienne. Alors comment expliquer qu’il soit si méconnu que ni le Larousse, ni l’Encyclopédie Britannica, ni l’Universalis ni le Robert des noms propres ne le mentionnent? Pourquoi un tel escamotage?

Ma théorie à ce sujet est fort simple: c’est que son œuvre toute entière est logée à l’enseigne du con, ce qui, vous l’avouerez, n’aide pas forger une réputation littéraire sérieuse. Baffo a écrit près de huit cent sonnets et il est difficile d’en trouver un où le mot «mona» (moniche) ou un synonyme ne revienne pas plusieurs fois. Et il est tout aussi rare que «cazzo» (bite) ne se retrouve pas à côté de la «mona» et que le foutre ne se répande pas avant le dernier vers. N’importe qui peut écrire un hymne au sexe féminin, et dieu sait s’il m’est moi-même arrivé de chanter les délices de l’abricot fendu. Mais le faire des centaines de fois, sans tomber dans la monotonie soporifique? Cela tient véritablement du miracle et donne une mesure du génie de l’auteur. Je vous en offre un, histoire de vous mettre l’eau à la bouche:

«Dialogue entre deux fillettes

— Viens ça, Tonina, écoute un mot…
Eh ! je n’en puis.

— Ecoute, ma chère,
Ça me cuit, que je n’en puis plus;
Lorsque je me branle, mon cœur se console.

— Chère, puisque tu ne veux pas autre chose, moi aussi,
Ca me picote sans cesse et ça se mouille,
Mais j’ai bien soin de me branler chaque jour,
Et spécialement quand je suis seule.

— Ah! que sens-je? Je ne puis plus durer!
Va-t’en au diable! Quelle folle tu es!
Mets-moi ton doigt dans le con, je veux jouir.

— Ecoute, Anzoletta; bien plutôt sur ma foi,
Faisons-nous enfiler un peu par quelqu’un:
L’avoir intact ou fracassé, c’est la même chose.»

Les sonnets de Baffo ne circulèrent pratiquement que sous forme manuscrite ou orale, l’auteur s’étant toujours refuser de les donner à imprimer. Ce n’est qu’en 1771, soit trois ans après sa mort qu’un premier recueil fut publié par Lord Pembroke, un de ses grands admirateurs. Pourtant, Baffo fut une célébrité en son temps; ses poésies manuscrites couraient la ville et étaient récitées par les jeunes gens de bonne société. Il mérite encore aujourd’hui d’être connu et apprécié, car c’est un poète dans la pleine acceptation du terme. Un poète obscène, doit, mais comme l’a écrit (encore) Apollinaire «dont l’obscénité est pleine de noblesse».

« Œuvre précédente ♦ Menu des œuvres ♦ Œuvre suivante »