Pierre Louÿs, Manuel de civilité pour les petites filles à l’usage des maisons d’éducation, 1925.

«Respectez d’abord l’hypocrisie humaine que l’on appelle aussi vertu, et ne dites jamais à un monsieur devant quinze personnes “Montre-moi ta pine, tu verras ma fente.”»

La production érotique de Pierre Louÿs est sans conteste la partie la plus importante, la plus achevée et aussi la plus subversive de son œuvre. Et parmi

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ces joyaux qu’il cisela avec soin avant de le reléguer à ses tiroirs, le Manuel de civilité pour les petites filles brille d’un éclat particulièrement étincelant.

Adoptant la forme des manuels de bienséance en vogue au tournant du siècle, Louÿs égrène sur un ton détaché ses conseils soigneusement classés et dont le message peut être résumé ainsi: tout est permis pourvu qu’on respecte les usages et qu’on y mette les formes. Le maître mot de la civilité bourgeoise est donc l’hypocrisie, un principe qui doit déterminer tous les comportements des petites filles.

Suivant cette logique, la première règle est d’éviter le scandale publique: «Le soir, quand madame votre mère vient vous border dans votre lit, attendez pour vous branler qu’elle ait quitté la chambre.». La deuxième est d’être toujours prudente: «Ne fourrez pas un godemiché dans la bouche d’un petit bébé pour lui faire téter le lait qui reste dans les couilles de caoutchouc, quand vous n’êtes pas tout à fait sûre que votre gougnotte n’a pas la vérole.» Ensuite, il faut absolument surveiller son langage: «Ne dites pas : “Il a joui dans ma gueule et moi sur la sienne.” Dites: “Nous avons échangé quelques impressions.”» Et surtout, il faut toujours respecter l’immoralité des grandes personnes moralisatrices: «Si monsieur votre père daigne éjaculer quelquefois dans votre petite bouche, acceptez cela les yeux baissés, et comme un grand honneur dont vous n’êtes pas digne. Surtout n’allez pas ensuite vous en vanter comme une sotte à l’oreille de votre maman.»

C’est donc par l’humour et l’irrévérence que Louÿs déclare son hostilité envers l’éducation-dressage, l’hypocrisie sexuelle et la soumission totale que la société de son époque exige de la jeunesse. Ce qui fait du Manuel de civilité un œuvre… intemporelle!

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