Marcel Jouhandeau, Tirésias. Sans lieu ni maisons d’édition, 1954.

Marcel Jouhandeau est un écrivain guère fréquentable.

Sa réputation d’antisémite y est pour beaucoup, même s’il a par la suite renié son pamphlet des années trente intitulé Le péril juif. Mais une autre perversion vient alourdir son dossier. Dès ses jeunes années, deux passions le tourmentent: un catholicisme mystique et frénétique, et une attirance charnelle pour les hommes, vécue dans une culpabilité extrême, dans l’outrage de Dieu. Toute sa production littéraire oscille entre ces deux pôles, entre la célébration du corps masculin et celle du divin, une situation mortifère pour un catholique fervent qui le mène en 1914 au bord du suicide, après avoir brûlé ses manuscrits un élan mystique.

Illustration d'Elie Grekoff pour Tiresias.Bien qu’il se soit marié en 1929, à l’âge de quarante ans, avec Élisabeth Toulemont qui longtemps espéra le débarrasser de ses «penchants», Jouhandeau finit toujours par retomber dans les bras des hommes, vivant des aventures intenses qui furent l’objet de plusieurs de ses romans. Vers soixante ans, la vie de l’auteur est bouleversée par une «expérience fabuleuse»: d’actif, il devient passif, se faisant sodomiser par de jeunes prostitués chaque jeudi. Le récit de cette conversion sodomite est au cœur de Tirésias, qu’il publie en édition confidentielle en 1954.

Jouhandeau goûte pour la première fois aux joies obscures des intromissions priapiques avec Richard, un «colosse noir au bassin nacré et opulent». Suit Philippe, un «Antonin Artaud jeune, mais d’une bêtise de palefrenier» qui ne le prend «qu’agenouillé, mes jambes passées autour de son cou». Vient ensuite le nain, «une espèce de petit animal velu, trapu, court sur pattes» et Pierre, qui l’épuise littéralement: «Je sors de ses bras comme s’il avait répandu sur mes membres du vitriol». Ce déchaînement érotique plonge le narrateur dans l’angoisse:

«La nuit, quand je me réveille, j’ai peur de mon corps. Je ne me sens pas encore habitué à ce qui lui arrive. Tirésias! Tirésias! Comment revenir en arrière? Conjurer les suites de cette magie cérémonielle? Me voici, après avoir toute ma vie refusé de l’être et sans l’avoir prévu, métamorphosé en femme!»

Au-delà de cette obscénité, Tirésias est une œuvre d’orfèvre, où chaque description de geste est finement ciselée: «Quand ma main étreint le col de sa gourde gorgée de lait, il ferme les yeux, comme les pigeons qu’on étouffe». Cherchant la sainteté dans la débauche, Jouhandeau ne peut distinguer ses élans religieux de ses pulsions sexuelles, en vivant les assauts de ses amants en ascète s’imposant des épreuves terribles:

«La volupté me touche dans la mesure où elle ressemble à une tragédie religieuse qui met en mouvement toutes les puissances des abîmes et du Ciel.»

Les voies du Seigneur ne sont donc pas aussi impénétrables qu’on l’aurait cru…!

« Oeuvre précédente ♦ Menu des œuvres ♦ Oeuvre suivante »