Anaïs Nin, Vénus Erotica, Paris : Stock, 1978 et Les petits oiseaux, Paris : Stock, 1980. Traductions de Béatrice Commengé.

En décembre 1940, Henry Miller apprend à Anaïs Nin qu’un collectionneur offre de leur payer des récits érotiques à un dollar la page. Se prenant au jeu, elle réunit un groupe de poètes de Greenwich Village, agissant comme la «patronne d’une maison de prostitution littéraire snob» qui avait tout d’une psychanalyse de groupe:

«Les homosexuels écrivaient comme s’ils étaient des femmes. Les timides décrivaient des orgies. Les frigides des ivresses effrénées. Les plus poétiques tombaient dans la bestialité, et les plus purs dans la perversion.»

Or, cette prostitution littéraire s’avère peu lucrative, puisque ledit collectionneur trouve les textes trop surréalistes, pas assez explicites. Lassée de cette entreprise, elle rompt avec lui, non sans lui dire ses quatre vérités :

« Cher collectionneur, nous vous détestons […] Vous ne savez pas ce que vous manquez avec votre examen microscopique de l’activité sexuelle à l’exclusion des autres qui sont le combustible qui l’allume. Intellectuel, imaginatif, romantique, émotionnel. Voilà ce qui donne au sexe ses textures surprenantes, ses transformations subtiles, ses éléments aphrodisiaques. »

Illustration de Judy Chicago (2004)Puis, en septembre 1976, quelques mois avant sa mort, Anaïs Nin retrouve sa production érotique et décide de la publier en deux recueils, Delta of Venus et The Little Birds. Les deux ouvrages regroupent vingt huit nouvelles aux allusions autobiographiques évidentes: L’aventurier hongrois est une transposition vengeresse de son père, qu’elle décrit comme un satyre incestueux; le sculpteur Millard est visiblement Henry Miller, avec qui la narratrice entretient des rapports sexuels contrariés par la présence de sa femme — un souvenir du triangle Anaïs-Henry-June. La sexualité y est parfois tendre, parfois profondément perverse, mais toujours onirique et magnifiée, faite de débordements de plaisir immense, infini. L’érotisme d’Anaïs Nin est intensément lyrique, se présentant comme une quête de l’orgasme paroxysmique assimilable à un paradis toujours fuyant.

Cela dit en passant, on constate à la lecture de Venus erotica qu’Anaïs Nin anticipa les fameux exercices du docteur Arnold Kegel, les décrivant explicitement plus de dix ans avant le respectable gynécologue:

« »Je veux t’apprendre quelque chose, tu veux bien ?  » dit Millard.

Il glissa un doigt en moi.

« Maintenant, je veux que tu te contractes autour de mon doigt. Il y a un muscle, tout au fond, que l’on peut faire jouer autour du pénis. Essaie. »

J’essayai. Son doigt était une vraie torture. Comme il ne le remuait pas, j’essayai de bouger à l’intérieur de mon ventre, et je sentis le muscle dont il parlait s’ouvrir et se refermer autour du doigt, très faiblement au début.

Millard dit:  » Oui, comme ça. Fais-le plus fort, plus fort. »

Et je le fis, ouvrant, refermant, ouvrant, refermant. On aurait dit une bouche minuscule à l’intérieur, pressant ses lèvres autour du doigt. Je désirais le prendre tout entier, le sucer.

Et je continuai d’essayer.

Puis Millard me dit qu’il allait me pénétrer sans bouger et qu’il faudrait que je continue à serrer à l’intérieur. J’essayais de me coller à lui de plus en plus fort. Le mouvement m’excitait et je me sentais tout au bord de l’orgasme, mais après m’être collée à lui plusieurs fois, avalant son pénis, il se mit soudain à gémir de plaisir, poussant plus vite car il ne pouvait plus se retenir. Je me contentais de poursuivre ces contractions intérieures, et je sentis monter en moi l’orgasme, venant des profondeurs merveilleuses de mon corps, tout au fond de mon ventre.»

Alors en mémoire de cette chère Anaïs, faisons nos exercices : une, deux, une deux, une deux…!

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