(Une série écrite pour le blogue Sexe Love n’ Gaudriole en mai 2006)

Les amateurs de curiosa — le terme consacré désignant les livres érotiques, légers, grivois voire pornographiques — sont de drôles d’oiseaux. Ils passent généralement pour des bibliophiles un peu excentriques, certes, mais très cultivés, qui consacrent temps et sommes d’argent colossales à leur lubie. Bref, on a peine à les distinguer de ces collectionneurs rabougris, au teint aussi jauni que leurs bouquins chéris. Mais ne vous laissez pas berner ! S’il vous arrive d’en croiser un, sachez que vous avez affaire à un individu fondamentalement tordu qui se donne l’alibi de l’érudition pour justifier une érotomanie qu’il n’oserait jamais vous avouer directement. Fiez-vous à moi, j’en sais quelque chose, puisque je suis moi-même atteinte de ce mal au dernier degré.

Triolisme

Vous voulez des preuves? Rien n’est pour moi plus sensuel que la caresse de la page vieillie sur la main, que le parfum boisé et poussiéreux du livre ancien. J’aime poser mes chéris sur mes cuisses nues, les porter à mon visage, écouter le craquement de leur reliure ou le doux bruissement des feuillets qui se frôlent et s’embrassent. Vous ne me croirez probablement pas, mais je vous jure que j’eus l’expérience d’un véritable orgasme spontané en trouvant un exemplaire rarissime de Fanny Hill dans un lot de bouquins acheté pour presque rien lors d’un encan. Pis encore, lors de mon unique séjour en France, mon premier arrêt fut à la Bibliothèque nationale où, Les Livres de l’enfer de Pascal Pia à la main, je me vautrai dans mon vice jusqu’à ce que les bibliothécaires, excédés, me montrent gentiment le chemin de la porte.

Mais comment jeune femme honnête telle que moi a-t-elle pu attraper la piqûre des curiosa?

Malgré ce que mon visage peut raconter, je suis un pur produit de la petite bourgeoise conservatrice du Canada français, étant la petite-fille de Maître Hormidas Archet. Je ne l’ai rencontré que trois fois, dont une fois à l’âge de deux semaines et l’autre, deux jours avant sa mort, alors qu’il n’était plus tout à fait de ce monde. Tout ce que je sais de lui vient de ma mère… et de la bibliothèque qu’il m’a léguée. Avocat puis juge, mon honorable papi était en réalité un honorable salaud, nationaliste chauvin ultra-catho (à moins que ce ne soit ultra-nationaliste catho-chauvin…). Membre de la Ligue d’Action nationale, fan d’Henri Bourassa et de Lionel Groulx, il voyait des conspirations judéo-communistes-franc-maçonnes partout. Même Maurice Duplessis était pour lui un allié objectif des rouges, c’est tout dire. Mais Hormidas était un être de contradictions. Si publiquement il prônait l’ordre et la vertu, privément il collectionnait les curiosa. Le second rayon de sa bibliothèque était probablement le mieux garni de toute l’Amérique française. Comment s’était-il à l’époque procuré tous ces bouquins licencieux, alors que la censure était stricte et omniprésente? Satan seul le sait. Toujours est-il que j’ai hérité de ces petits bijoux qui feraient bander d’envie le moins gourmand des collectionneurs — et je les chéris comme s’ils étaient mes enfants. En vérité, je n’ai qu’une hantise: les incendies.

En attendant cette catastrophe, je vous invite chaque jour jusqu’à l’arrivée officielle de l’été à vous brûler les doigts sur les meilleurs ouvrages licencieux tirés de ma bibliothèque personnelle. Le seul critère de sélection: mon envie de vous les faire aimer… et de vous faire passer la prochaine saison en enfer.

Devoir se borner à choisir seulement trente œuvres fut un exercice cruel et frustrant. J’aurais tant voulu vous parler de Restif de la Bretonne, à qui après tout l’on doit l’introduction du mot «pornographie» dans la langue française. Je n’ai même pas abordé des œuvres majeures comme Histoire d’O ou L’amant de Lady Chatterly. Et j’ai dû passer sous silence les livres de Régine Desforges, d’Alina Reyes, de Pierre Mac Orlan, de Françoise Rey, de Sacher Masoch, de René Depestres, sans compter la plupart des œuvres majeures de Sade et de Louÿs… la vie est trop injuste.

Quel avenir pour la littérature érotique? Le genre ne risque-t-il pas de devenir obsolète avec la disparition de la censure et l’envahissement graduel de la sexualité dans tous les média de l’occident blasé? Quelle est sa pertinence dans un monde hypersexualisé, où les vedettes porno deviennent des vedettes tout court, où le spectacle du sexe est devenu aussi banal qu’une publicité de détergent à vaisselle?

La littérature érotique restera pertinente et nécessaire dans la mesure où elle saura conserver son pouvoir de scandale, dans la mesure où elle restera transgressive. La pornographie, si on la définit comme la représentation de la sexualité, ne peut être «briseuse de chaînes», comme le disait Miller, qu’à condition de se libérer de son statut de marchandise. Le capitalisme n’a jamais été ébranlé par l’exploitation et la vente des corps — sous le nom d’esclavage ou de salariat, il s’agit même d’un de ses piliers. Par contre, lorsque la pornographie se débarrasse de ses tentations marchandes, elle devient érotisme et porte toujours en elle la marque d’une transgression, qu’elle soit farce provocatrice ou violence délibérée. Quand ce n’est pas un essai de rédemption par le bas, le sale, l’in-montrable et l’innommable.

Voilà pourquoi les œuvres érotiques sont aujourd’hui, malgré le déluge ininterrompu de sexe spectaculaire et marchand, probablement aussi peu nombreuses qu’au début du siècle. Les œuvres qui démystifient l’ordre en le montrant sous son vrai jour, qui créent un climat de liberté vertigineuse propice à l’établissement d’un monde de rapports nouveaux et inédits, bref, les œuvres créatrices de nouvelles valeurs, faisant véritablement acte de transgression, restent rares dans une société si habile à récupérer tous les actes culturels de rébellion.