(ou l’autobiographie temporaire d’une menteuse qui ne s’en cache même pas)

Je suis née au cours des années soixante-dix à Montréal. Nicole, ma mère, qui avait quitté son Outremont natal pour aller étudier la sociologie à l’UQAM, s’était entichée d’un barbu maoïste en grande partie pour faire chier son père. Malheureusement pour elle, ledit barbu finit par la plaquer le jour où la Ligue communiste marxiste-léniniste du Canada l’eut contraint à choisir entre l’amour (qui comme chacun le sait est une illusion petite-bourgeoise) et la lutte des classes (qui au contraire est une réalité matérielle aussi historique que dialectique). Pour oublier son malheur, elle s’exila pour quelques mois à Beijing en profitant d’un programme d’échange pour étudiants en mal de lecture du Petit livre rouge. Étrangement, la Chine s’avéra un excellent endroit pour oublier un maoïste puisqu’elle me ramena au Québec dans sa matrice. On peut ainsi me considérer comme le résultat d’une amitié sino-québécoise particulièrement bien célébrée.

De mon père, je sais bien peu de chose, à part le fait que j’ai hérité de ses yeux, de sa peau et de ses yeux. Ma mère, pas très douée pour les langues, ne se souvient même pas exactement de son nom, qu’elle ne prononce jamais de la même façon. Tout ce que je sais, c’est qu’il était grand, mince, et qu’il avait une tristesse au fond du regard. Je sais aussi qu’il travaillait comme employé subalterne au commissariat du peuple aux affaires étrangères. Si quelqu’un parmi les centaines de millions d’hommes chinois se reconnaît, qu’il me fasse signe… (on peut rêver).

J’ai donc été élevée par ma mère, qui pour subvenir à nos besoins fut successivement journaliste à la pige, libraire, travailleuse sociale, éleveuse de moutons, cultivatrice de cannabis, sage-femme clandestine, naturopathe, phytothérapeute et homéopathe. Comme elle changeait tout aussi souvent d’amant que de résidence, je fus trimbalée d’un bout à l’autre du Québec pendant toute mon enfance.

Mon premier souvenir remonte à l’âge de trois ans. Je me souviens avoir joué avec les moutons que ma mère élevait dans une commune rurale des Cantons de l’est. J’accompagnais souvent ma mère dans ses activités professionnelles et j’aimais beaucoup fréquenter les adultes, sauf bien sûr mes innombrables beaux-pères, que je trouvais tous aussi crétins les uns que les autres. Je n’ai eu que très peu d’amies de mon âge. Comme les déménagements de ma mère ne me permettaient que très rarement de fréquenter une école assez longtemps pour commencer à me faire des amis, j’eus une enfance plutôt solitaire.

J’étais une enfant timide et réservée. J’aimais beaucoup la marelle et le dessin, mais ce que je préférais, c’était de passer de longues heures à rêvasser. Et l’objet principal de mes rêveries était mon papa, mon vrai papa, celui de Chine. J’harcelais littéralement ma mère, lui soutirant tous les détails, tentant de reconstituer son visage dans ma tête. Je finis d’ailleurs par avoir une idée à la fois précise et fantasmatique de mon père, lui donnant une voix, une personnalité, une odeur, même. Ce portrait, longtemps retravaillé dans mon imagination, me devint si familier que j’étais convaincue de pouvoir le reconnaître immédiatement, dans la rue, parmi la foule, s’il se présentait un jour à moi.

Je quittai l’enfance à l’âge de douze ans. Ma mère, ayant amassé un pécule suffisant pour s’établir à son compte, ouvrit une boutique d’alimentation naturelle en banlieue de Montréal. Malgré le marasme économique ambiant, elle fit rapidement des affaires d’or, en grande partie grâce à l’appétit insatiable des baby-boomers pour les tisanes de ginseng et les capsules de luzerne. Ma vie changea du tout au tout : si mon enfance fut nomade, mon adolescence devint sédentaire. Nous nous installâmes dans un bugalow entouré d’une clôture blanche et doté d’une piscine hors terre, d’un garage double et d’une pelouse que ma mère entretint avec un soin aussi méticuleux que névrotique. Ainsi, de hippy chick, ma génitrice devint bourgeoise et secrétaire de la chambre de commerce. Ce qui s’avéra toutefois à son grand dam insuffisant pour retrouver le chemin des bonnes grâces de mon grand-papa.

Autre changement important, je fis au même moment mon entrée dans la méga-polyvalente locale. L’éducation en banlieue s’apparente étrangement aux commerces qu’on y construit : grande surface, gros roulement, prix imbattables qui compensent pour le service impersonnel. Le souvenir de cet environnement en béton armé me donne encore aujourd’hui froid dans le dos. Il ne manquait que des barbelés et des miradors pour se sentir en prison. Et comme si ce n’était pas suffisant, j’eus mes premières menstruations le jour même de la rentrée, alors que je faisais la queue pour obtenir mon horaire et un casier. La joie.
Je me rappelle avoir beaucoup pleuré au cours de cette première année d’études secondaires. Tout me semblait froid, absurde, inhumain. Les règlements de l’école, contraintes plus stupides les unes que les autres : interdit de parler, interdit d’aller pisser sans passeport, interdit de réfléchir, interdit de vivre. Les professeurs, incompétents et blasé. Les filles, mesquines, compétitrices, ne jurant que par la popularité. Les garçons, bêtes, cruels et immatures. Mes rares copines avaient le même statut que moi, des immigrées, des solitaires, des bâtardes.

Mon refuge était la lecture et je m’y adonnais avec passion, avec rage presque. Les meilleurs moments de mon adolescence se sont déroulés au sous-sol, dans le grand fauteuil près de la bibliothèque de ma mère. Comme elle me laissait lire tout ce que je voulais, j’y ai découvert Rabelais, Dante, Blazac, Tolstoï, Vian. Ma mère possédait également des copies des Onze mille verges de Guillaume Apollinaire, de la Philosophie dans le boudoir de Sade, de l’Histoire de l’oeil de Georges Bataille, lectures peu recommandables pour une jeune fille de mon âge, qui ont d’ailleurs servi de toile de fond à mes premiers attouchements auto-érotiques.

Mes explorations de l’époque n’étaient toutefois pas limitées à mon entrejambe. Je me mis aussi en quête de tout ce qui pouvait me rattacher à mon père. J’explorai la culture chinoise, qui me semble encore aujourd’hui si loin de la mienne et pourtant inscrite dans mon corps. Je me passionnai pour le taoïsme, séduite par l’irrésistible esprit de liberté de Laozi et Zhuangzi.

Enfin, c’est à cette époque que je commençai à écrire. D’abord mon journal intime, que je tiens quotidiennement et rigoureusement encore aujourd’hui (et que vous ne lirez jamais, ne vous donnez même pas la peine de me le demander). Ensuite des nouvelles, des contes, des dialogues, que je me mis à griffonner sur tous les papiers qui me tombaient sous la main et que je pris l’habitude de conserver dans des boîtes à chaussure, sous mon lit. Comme je ne suis pas jeteuse, je viens tout juste d’en compter une quarantaine dans mon appartement.

Ma vie connut un tournant inattendu l’année de mes quinze ans. Mon grand-père maternel, juge à la retraite plutôt grognon mourut d’une attaque cardiaque. Ma grand-mère étant décédée et ma mère ayant été déshéritée à la suite de ses frasques maoïstes, je me retrouvai unique héritière de Maître Hormidas Archet. Je ne l’ai rencontré que trois fois, dont une fois à l’âge de deux semaines et l’autre, deux jours avant sa mort, alors qu’il n’était plus tout à fait de ce monde. Tout ce que je sais de lui vient de ma mère… et de la bibliothèque qu’il m’a léguée. Avocat puis juge, mon honorable papi était en réalité un honorable salaud, nationaliste chauvin ultra-catho (à moins que ce ne soit ultra-nationaliste catho-chauvin…). Membre de la Ligue d’Action nationale, fan d’Henri Bourassa et de Lionel Groulx, il voyait des conspirations judéo-communistes-franc-maçonnes partout. Même Maurice Duplessis était pour lui un allié objectif des rouges, c’est tout dire. Mais Hormidas était un être de contradictions. Si publiquement il prônait l’ordre et la vertu, privément il collectionnait les curiosa. Le second rayon de sa bibliothèque était probablement le mieux garni de toute l’Amérique française. Comment s’était-il à l’époque procuré tous ces bouquins licencieux, alors que la censure était stricte et omniprésente? Satan seul le sait. Toujours est-il que j’ai hérité de ces petits bijoux qui feraient bander d’envie le moins gourmand des collectionneurs — et je les chéris comme s’ils étaient mes enfants. En vérité, je n’ai qu’une hantise: les incendies.

J’ai aussi hérité d’une somme considérable. Grâce à la perspicacité financière de ma mère, qui géra cet argent jusqu’à ma majorité, je suis devenue rentière. Mes revenus d’intérêt sont loin d’être mirobolants, mais ils me permettent encore aujourd’hui de ne travailler qu’à temps très partiel et de vivre une vie presque indépendante.

C’est également à quinze ans que je me mis à avoir des seins et des prétendants – les uns venant apparemment avec les autres, comme la surprise dans la boîte de Cheerios. Je devins l’objet d’avances plus ou moins subtiles de garçons plus ou moins boutonneux, au vocabulaire monosyllabique et aux hormones en furie. On aurait dit que plus ils me dégoûtaient, plus ils étaient insistants. Si je connus mon premier baiser, mes premières caresses, mon premier orgasme et mon premier chagrin d’amour, ce ne fut pas grâce à eux mais grâce à Julie, mon premier amour. Elle avait dix ans de plus que moi et je l’avais rencontrée dans ma classe de Tai-chi. Elle était blonde, grande, gracieuse, d’une intelligence perçante et d’un humour corrosif. Elle me fit découvrir le jazz, l’art, la poésie et le cunnilingus. Mais encore plus important, elle me fit cadeau d’un livre qui a marqué ma vie : Ainsi parlait Zaratoustra. J’ai découvert Nietzsche en compagnie de Julie, qui m’expliqua l’éternel retour, la volonté de puissance, le surhomme. Idées à mon avis plus dangereuses pour l’esprit adolescent que n’importe quelle substance illicite fumable ou injectable.

Notre relation prit brutalement fin lorsqu’elle partit étudier en France. J’appris que son départ était moins motivé par son désir d’apprendre que par celui d’aller rejoindre son amante, une stagiaire qu’elle avait rencontré à l’université. Ce fut un douloureux chagrin d’amour, comme tous ceux des adolescentes, tragique, apocalyptique. Je lui écris des lettres à l’encre de feu que je déchirai en pleurant avant même de songer à les poster. Désespérée, je ruminai ma peine pendant près de deux mois, jusqu’à ce que la dégradation de mon dossier scolaire m’obligea, par fierté, à relever la tête.

Je me suis guérie de Julie avec l’aide complice de mes copines Marie et Nadine, rencontrées à cette époque. Nous formions alors le trio des lesbiennes de l’Apocalypse. Je vécus ainsi jusqu’à l’âge de dix-sept ans avec la certitude d’être exclusivement homosexuelle. À l’annonce de mon orientation sexuelle, ma mère fut offusquée, inquiète, puis déçue, mais se fit rapidement une raison. Quant à moi, j’avais trouvé ma voie, j’étais gouine et fière de l’être. Mes lectures mal digérées de Nietzsche m’incitant à vivre à l’extérieur du troupeau plutôt que de le suivre, j’entrai en rébellion ouverte contre mon école, ses règles et ses rituels. En compagnie de Nadine et de Marie, j’envoyais promener garçons, profs, surveillants et directeurs, j’insultai publiquement l’animateur de pastorale, je mis le feu aux billets-pipi, j’écrivis « Vous êtes tous des esclaves » sur un mur de l’école et consacrai mes loisirs à plusieurs autres actions ludiques du même acabit. Malgré toutes ces frasques, je continuai d’obtenir d’excellents résultats scolaires, ce qui n’allait pas sans embêter mes profs, surtout ceux dont le niveau intellectuel ne dépassait à peine celui requis pour lire le TV Hebdo.

J’accumulai retenues, mesures disciplinaires et suspensions et ma mère devint une habituée du bureau du directeur. Non sans lui déplaire, puisqu’elle l’a marié. J’ai donc servi de témoin à la femme de celui qui m’a expulsé de son école en me traitant d’asociale irrécupérable. La vie est étrange, n’est-ce pas ?

Le dernier temps fort de mon adolescence fut le bal des finissants, où par provocation je roulai un patin d’enfer à ma copine Nadine en lui mettant la main au cul sur la piste de danse, causant tout un émoi auprès des petits bourges qui nous observaient, scandalisés — n’oublions pas que c’était avant Britney Spears et la vogue des petites pseudo-bisexuelles qui se bécotent pour émoustiller les garçons. La semaine suivante, je quittai la banlieue et le foyer maternel pour emménager avec mes deux camarades de turpitudes dans un appartement à Montréal. Je commençai mes études en sciences humaines dans un collège montréalais en septembre 1994, et me présentai à mon premier cours de philo pleine de l’assurance et des certitudes acquises depuis ma relation avec Julie. Or, lorsque le professeur entra dans la classe, toutes ces certitudes s’écroulèrent.
J’étais stupéfaite, comme foudroyée. J’avais devant moi la matérialisation exacte et précise du fantasme de mon père. La taille, le visage, la démarche, même la voix, tout concordait avec l’image que je m’étais formée au cours des années. Abasourdie, littéralement pétrifiée sur mon pupitre, j’en oubliai même de répondre lorsqu’il fit l’appel des présences. Ce n’est qu’au moment où il se présenta à la classe que je réalisai qu’il ne pouvait s’agir vraisemblablement de mon père, premièrement parce qu’il était Vietnamien et parce qu’il était beaucoup trop jeune. N’empêche, je n’arrivais pas à me faire une raison, la ressemblance était trop frappante.

La suite du cours s’avéra être à la mesure de mes espérances. Après avoir distribué les plans de cours, il écrivit avec application « Trang Anh Nguyen, professeur de philosophie » au tableau, puis retira ses lunettes, grimpa sur son bureau et se mit à crier « Dieu est mort ! Dieu est mort ! Dieu est mort ! » à plein poumons. Ce fut alors au tour de mes camarades d’être estomaqués : Trang redescendit calmement, rajusta sa tenue et nous annonça qu’un commentaire de trois pages sur ce sujet devait être remis la semaine suivante, puis quitta la classe sans mot dire. J’étais séduite, fascinée, c’était le coup de foudre.

J’appris par la suite qu’il était né à Saïgon en 1964 et qu’il avait immigré au Québec avec sa famille en 1975. Il enseignait la philo dans ce collège depuis cinq ans et était reconnu pour ses provocations. Tous ses anciens étudiants s’entendaient pour louer ses qualités pédagogiques, malgré la sévérité de sa correction. Jamais Trang n’eut d’élève plus assidue : j’étais toujours assise en classe au premier rang, j’allai chaque jour poser des questions à son bureau, je l’attendais à la sortie des classes. Je faisais tout en mon pouvoir pour attirer son attention, des œillades meurtrières au décolleté plongeant. Si bien qu’après l’examen de mi-session, il m’invita à passer le week-end à son chalet dans les Laurentides, où je fis l’amour à un homme pour la première fois.

Ma relation avec Trang fut intense et riche en nouvelles expériences. Je lui doit premièrement d’avoir découvert l’anarchisme. Il me fait lire Bakounine, Kropotkine, Proudhon, et surtout Stirner, qui fut mon second coup de foudre intellectuel. L’Unique et sa propriété devint rapidement mon livre de chevet, celui qui encore m’accompagne partout où je vais. Trang était aussi un apologue de la bisexualité — une bisexualité bien théorique dans son cas, puisqu’il était rigoureusement hétérosexuel. Je connus bien des aventures très particulières pendant le court moment de notre relation. Vers la fin de l’année scolaire, au moment où il sentit qu’il n’avait plus grand chose à m’apprendre, Trang se mit à jouer les Pygmalion avec une autre étudiante. Le jour où je le surpris dans son bureau en train de se faire sucer par un petite allumeuse, je me lançai dans une frénétique activité épistolaire. À la fois dans un esprit de vengeance et de reconquête, je me mis à lui écrire des lettres les plus pornographiques que je pouvais imaginer sur des supports divers, allant de ses plans de cours à mes petites culottes, en passant par le capot de sa voiture et la porte de son bureau au collège qui furent ornés à l’encre indélébile de mes mots obscènes. Évidemment, tout cela ne mena à rien de plus que de confirmer à ces yeux ainsi qu’à tout le monde au collège que j’étais mûre pour l’institut psychiatrique.

Les examens terminés, sans emploi et en peine d’amour, j’eus le même réflexe que ma mère et partis me jeter dans la bras de la Chine pour oublier mon amant. Je visitai Hong-Kong, Shangaï, Chongqing, Guangzhou, Tianjin et Beijing en compagnie de Nadine et Marie, maintenant habituées de me ramasser à la petite cuiller après un échec amoureux. J’en garde encore aujourd’hui, les sons et les odeurs…

De retour en classe en septembre, Je m’impliquai dans le journal du collège. J’y tins une chronique consacrée à la littérature, où je me permettais certaines incartades anarchistes, que je signai sous le pseudonyme pas très subtil d’Anne Archet — et qui me colle à la peau depuis. J’eus plusieurs prises de becs avec les petits-bourges-pseudo-intellos du journal, divisés en deux camps ennemis à l’occasion du référendum sur la souveraineté de 1995. En bons curés, les plus bêtes d’entre eux me pressèrent de prendre position, de me ranger définitivement derrière un des deux drapeaux. Le nationalisme me faisant viscéralement horreur (qu’il soit québécois ou canadien d’ailleurs), je refusai obstinément de bêler avec le troupeau et fondai une « Association des étudiantes québécoises métisses chinoises bisexuelles et végétariennes pour l’abstention » dont j’étais l’unique membre. Lors d’un débat sur la question, je tentai d’expliquer à l’assemblée que l’État est le plus froid des monstres froids et que si les référendums changeaient quoi que ce soit, ils serait interdits par la loi, mais je ne recueillis que sarcasmes et incompréhension. Conclusion : la politique rend l’homme semblable à la bête et parfois même le fait mourir.

Je fêtai la fin de mes études collégiales par un voyage en France. J’y renouai avec Julie et fis connaissance de son amante, Aurélie, qui me convainquirent de m’inscrire avec en philo plutôt qu’en lettres à l’université, ce que je fis dès mon retour au Québec. «Si tu t’inscris en lettres, tu perdras ta faculté à te laisser émouvoir par la littérature, alors que si tu fais philo, la seule chose qui risque d’arriver est de cesser d’avoir envie de ratiociner », m’avait dit Aurélie. L’expérience prouva qu’elle n’avais pas tort.

L’université confirma mon opinion du système d’éducation québécois, obnubilé par l’accessibilité et distributeur frénétique de diplômes dont la valeur laisse à désirer. Mes cours de première année se déroulèrent tous dans des amphis géants où les profs gesticulaient vaguement en rabâchant des cours dont le contenu ne variait plus depuis deux décennies. L’un d’entre eux ne cessait de renifler dans ce micro, accordant même un jour à sa centaine d’étudiants le privilège de l’entendre se moucher en quadriphonie. Dans ces conditions, je n’arrive pas à comprendre comment j’ai pu endurer les trois années du programme et me retrouver avec toge, mortier et diplôme.

J’avais sur le campus mes lieux de prédilection : le café de l’asso, qu’il m’arrivait d’ouvrir et de fermer, et surtout la troisième table à partir de l’escalier du quatrième étage de la bibliothèque des lettres et sciences sociales, où j’avais l’habitude de lire n’importe quel ouvrage qui n’était pas inscrit au programme.

C’est d’ailleurs à cet endroit que j’ai rencontré tout à fait par hasard une étudiante de médecine d’origine libanaise prénommée Simone, qui y était venue pour bosser sur un vague travail d’éthique. Je sais que c’est fleur bleue, que c’est digne d’un roman Harlequin, mais c’est la plus plate vérité : ce fut le coup de foudre. Elle était radieuse, incandescente, irréelle. Elle devint l’unique objet de mon attention et de mes désirs, mon obsession. J’ai encore honte aujourd’hui de l’avouer, mais je me mis à la suivre, à l’épier. En interrogeant son entourage, j’appris qu’elle était exceptionnellement brillante. Que ses parents, chrétiens libanais, avaient fui la guerre civile. Qu’elle avait un appartement tout près de l’université. Qu’elle était fiancée et comptait se marier à la fin de ses études. Bref : elle était à la fois parfaite et inaccessible.

Jamais n’aurais-je eu l’audace d’aborder une telle créature de rêve. Alors imaginez ma surprise… lorsqu’elle se mit à me draguer ! Une amie commune, qui lui avait parlé de mes frasques estudiantines et surtout des mes écrits, joua les entremetteuses à l’occasion d’une sauterie. Simone passa la soirée à me faire des yeux doux, me raconta que ses fiançailles étaient surtout une fiction entretenue par son père, qu’elle était lesbienne et qu’elle n’avait pas encore eu le courage de l’annoncer à ses proches, qu’elle trouvait que les femmes asiatiques étaient superbes, qu’elle adorait les écrivains… bref, les phrases habituelles qui mènent tout droit au lit, ce que nous fîmes dès le lendemain.

Les premières semaines de notre relation furent si intenses que je n’ai pas de souvenirs d’avoir quitté son lit. Simone avait une libido incroyable et notre sexualité était à l’image de notre amour : intense et fusionnelle. Un soir que nous nous léchions mutuellement l’entrecuisse depuis plus d’une heure, se dégagea de mon étreinte et me lança de but en blanc :

— Punis-moi.

— Quoi?

— Je suis une mauvaise fille. Je lèche des cons au lieu d’étudier. J’ai rompu mes fiançailles avec Hamdi. Je suis la honte de ma famille, de mes ancêtres. Punis-moi.

— Mon amour, je ne comprends pas ce que tu me racontes. On s’en fout de tout ça, non? On s’aime, alors le reste… basta.

— Non, on ne s’en fout pas. Je suis une mauvaise fille, il faut que tu me punisses.

Je n’eus alors d’autre choix que de me rendre à l’évidence : mon amante était une soumise. Jamais ne m’avait-on fait une pareille demande, mais avec tous les livres que papi Archet m’avait légués, je savais à peu près comment agir. Avec mon médiocre talent de comédienne, je tentai de la satisfaire en jouant les méchantes d’opérette.

— Et comment que tu mérites d’être punie! Petite garce! Sale gouine! Tu as toujours le nez enfoui dans une chatte et tu pues la cyprine à deux mètres!

Simone me regarda avec ses grands yeux de biche aux abois. Elle était ravie. Je lui infligeai alors une fessée plutôt molle et timide, qui sembla un peu la décevoir — mais ce n’était que partie remise, j’étais cuite, faite à l’os : j’étais devenue une dominatrix.

Être tortionnaire n’est pas un talent naturel chez moi. J’admets volontiers que je ne suis pas ce qu’on pourrait appeler un ange de douceur et de gentillesse, mais il se trouve que je suis aussi fortement éprise de liberté, si bien que commander me répugne autant que de servir. Il ne me serait d’ailleurs jamais venu à l’esprit de m’adonner au BDSM avant de rencontrer Simone — je ne savais même pas ce que signifiait BDSM, c’est dire. Or, c’est bien connu, ce sont les soumises qui mènent le bal dans ce genre de relation et la mienne était particulièrement tyranique. Comme je l’aimais d’un amour insensé, comme j’étais prête à n’importe quoi pour la garder près de moi, j’ai dû fouler au pied mes belles convictions libertaires et m’efforcer de devenir une déesse de cuir, une maîtresse cruelle — alors que je ne cessais de crier «  Ni dieu, ni maître » dans mon for intérieur.

Elle me demandait des trucs pas possibles, ce n’était jamais assez hard pour elle. Moi qui suis une petite nature, faiblarde et asthmatique, moi qui tourne de l’œil à la vue de la moindre goutte de sang, de la moindre trace de merde, j’étais servie. Et puis tous ces trucs avec des chiens, moi ça me donnait une frousse pas possible, je devais me faire violence pour l’obliger à prendre son pied avec ces sales cabots. Et son pied, dieu sait qu’elle le prenait : à tue-tête et en en redemandant toujours, continuellement.

Je ne sais pas si c’est le cas de toutes les soumises, mais la mienne était d’une intelligence redoutable. Elle avait fait de brillantes études et se lançait dans ce qui s’annonçait comme une carrière médicale tout aussi brillante. Elle était exigeante envers elle-même et sûrement au moins aussi exigeante envers moi, sa maîtresse. Elle détestait la médiocrité, la routine et acceptait rarement de se soumettre deux fois de suite aux mêmes sévices. Elle voulait toujours du nouveau, de l’inédit, de la perversion à profusion, toujours renouvelée.

Je me suis longtemps demandé pourquoi une femme de sa stature et de son tempérament avait choisi de se faire dominer par une fille comme moi, qui avait si peu la vocation de dominatrice. J’en suis arrivée à la conclusion que ce qu’elle aimait de moi, c’était mon imagination débordante. Pour elle, j’ai écrit mes plus belles œuvres, les plus sublimes, les plus cruelles. Celles que je ne publierai jamais et qui seront éternellement dédiées à sa plus grande gloire.

C’est d’ailleurs à cause de Simone que j’ai commencé à publier sur le web. Elle fut ma première lectrice et fut celle qui tapa Schopenhauer, Marx et moi en déchiffrant avec une patience d’ange mes pattes de mouche. Elle me poussa à créer mon premier site web en 2000 et Les Cahiers d’Anne Archet en 2003. C’est donc à elle que je dois ma minuscule notoriété sur le web et la personne que vous devez remercier si vous appréciez mes petits textes. Je lui dois aussi la vie, puisque c’est elle qui fut à mon chevet lorsque je fut frappée par le crabe — un épisode sur lequel je ne m’étendrai pas davantage, sauf pour dire que la vie n’a de sel que lorsqu’on sait qu’elle est éphémère.

J’avais beau avoir de l’imagination, il y avait quand même toujours dans tout ce que je pouvais imaginer une part que je ne pouvais accomplir : tout ce qui aurait risqué de la blesser gravement, de la mutiler — voire de la tuer. Il fallait aussi que j’évite tout ce qui pouvait la marquer, du moins sur les parties les plus visibles en société de son corps, car elle avait une vie professionnelle et une respectabilité à préserver, ainsi que de distingués collègues et une famille ultra-catho à ménager.

Je me souviens d’un matin, alors que j’avais passé la nuit précédente à la punir de  mille manières. Elle me dit d’un air déçu, pendant que je la libérais finalement de tous ses liens:

— Tu ne t’es pas servie des aiguilles chauffées à blanc…

— Tu sais que j’ai horreur des aiguilles, c’est un traumatisme d’enfance. Et puis je t’aurais fait des marques compromettantes qu’il t’aurait fallu expliquer à ta mère et au docteur machin-chouette.

Elle soupira.

— Triste monde que celui où une femme ne peut vivre pleinement la sexualité de son choix.

— Pfff. Ta sexualité, tu pourrais la vivre à ta guise si tu n’étais pas si obsédée de respectabilité bourgeoise.

— Ah! Si on pouvait vivre notre amour comme ça, tout simplement, au grand jour, sans craindre l’opprobre…

— Tu pourrais commencer par me demander de t’accompagner au party de Noël de ton département et me présenter à tes parents. Ce serait un bon début…

— Et comment je te présenterais? Comme une amie? Comme une coloc?

— Ce serait plus exact de me présenter comme ton amoureuse, ta maîtresse… ou même ta tortionnaire sadique et cruelle…

— Aussi bien les achever tout de suite d’un coup de revolver.

— Si on se mariait? Tu pourrais me présenter comme ta gentille épouse.

— Tu envisagerais vraiment de…

— Si tu acceptes, je t’attache nue sur la poubelle et je te livre aux éboueurs du quartier pour qu’ils nous fassent un enfant.

Elle me regarda, songeuse, visiblement tentée.

Je suis souvent revenue à la charge avec cette proposition par la suite. L’idée lui plaisait — celle de l’insémination par éboueurs interposés, pas celle du mariage. Je n’ai jamais réussi à la traîner devant un juge de paix, mais elle a fini par me présenter à ses parents. Ils encaissèrent la nouvelle de l’homosexualité de leur fille avec beaucoup moins de difficulté que celle de sa grossesse de père inconnu.

L’accouchement fut la seule occasion où je la vis souffrir physiquement de maux que je ne lui avais pas infligés. Lorsque je pris Louise-Michelle, notre fille, pour la première fois dans mes bras, je compris soudainement que sa maman avait dorénavant une nouvelle tortionnaire.

Vous voulez connaître la suite, n’est-ce pas, bandes de petits coquins ? Vous l’aurez sous peu – restez vigilants !