Simone n’est pas contente.

Pour ceux qui ne le savent pas, Simone est mon amante. Nous ne vivons plus ensemble depuis juillet, puisqu’elle est partie à Baltimore poursuivre ses études en médecine. Elle est plutôt occupée, comme toute apprentie blouse blanche qui se respecte, mais a visiblement assez de temps libre pour lire mon journal. Et voici ce qu’elle m’a écrit:

«Anne, tu es tombée sur la tête! Veux-tu bien m’expliquer pourquoi tu as mis ta santé en danger pour quelque chose d’aussi stupide qu’un bijou en toc que personne ne verra? Es-tu consciente de toutes les complications que peuvent entraîner ton piercing: abcès, impétigo, érysipèle, quand ce n’est pas une infection à l’hépatite B, à l’hépatite C ou au HIV? T’es-tu au moins assurée que ton perceur stérilise ses instruments à l’autoclave? Qu’il ne recycle pas ses aiguilles, voire ses bijoux d’une cliente à l’autre? Bon dieu, est-ce qu’au moins il portait des gants? […]»

Non, mais il avait un joli dragon tatoué dans le visage. Ça vaut bien des lettres de recommandation, non?

Je me suis levée ce matin en me disant qu’il y a bien trop longtemps que je n’ai pris une décision stupide sur un coup de tête. Pour remédier à la situation, j’ai couru me faire percer le clitoris. La douleur fut particulièrement intense, mais elle n’a vraiment duré qu’une seconde. Non, ce qui me traumatise, c’est le sang. Qu’est-ce que je peux saigner!

Dans l’autobus, en revenant chez moi, je ne cessais de grimacer comme une demeurée en jouant des fesses pour trouver une position pas trop inconfortable.

La prochaine fois qu’une telle idée m’assaille, je retourne me coucher, je le jure.

Quelle tragédie que cet hiver interminable pour une femme qui aime tant la rue! Et pas seulement pour y faire la révolution… que le printemps revienne pour que je puisse enfin être admirée comme je le mérite!

Mais ce qui m’allume, ce qui me rend folle, ce n’est pas tant les regards envieux que la facilité déconcertante de la séduction. Les possibilités sont carrément infinies. Tous ces hommes soumis à mon doigt, à mon œil, prêts à piétiner leur contrat de mariage pour cracher quelques gouttes de semence… un signe de l’index, une œillade et ces messieurs costumés et cravatés, court-le-fric fats et prétendument sérieux, se transforment en gamins lâchés dans une chocolaterie. Je les kidnappe, les emmène n’importe où pour faire n’importe quoi. Le lieu les indiffère: la chambre d’hôtel, la banquette arrière de la voiture, les toilettes du restaurant, le rayon lingerie des grands magasins, les cabines de vidéo-peep show, en autant qu’ils puissent mettre leurs vilaines papattes sur ma petite personne.

Ils ont tous les vices: l’exhibitionnisme tremblant, la tendresse lubrique, la culpabilité violente, le coït sportif, l’impuissance masochiste. Mais les plus émouvants sont ceux qui zieutent en cachette. Les frustrés, refoulés à lunettes, les inavoués, les escargots en détresse. Cachés derrière un journal, leurs yeux s’exorbitant vers moi, je suis leur rêve. Qu’ont-ils au foyer? Une épouse tout aussi fanée qu’eux, amère, déçue, désillusionnée, acariâtre peut-être. Ou bien tout simplement personne, rien que le triste lavabo avec la petite glace au-dessus dans laquelle ils contemplent leur solitude. Quand je leur adresse un sourire, ils s’éloignent, reviennent sur leurs pas, arpentent le trottoir. Éperdus, malhabiles, ils n’osent pas: je suis juste un peu trop. Trop belle, trop facile, trop gratuite, trop irréelle. Parfois, après avoir ramassé tout ce qu’ils ont de courage, ils se présentent à moi comme à l’autel de Vénus. «Où va-t-on?» bégaient-ils. «Pour quoi faire?» dis-je, hautaine… ils virent au rouge, transpirent. Leur faible chair s’abandonne à moi, déesse inespérée.

Si la guerre en Irak n’a pas lieu, pensez-vous vraiment que le kaki ne sera plus de saison?

Si la guerre en Irak n’a pas lieu, pensez-vous que l’armée américaine se consacrera à la distribution de bonbons aux enfants du tiers-monde?

Si la guerre en Irak n’a pas lieu, pensez-vous que Washington cessera de se servir des dépenses militaires comme moyen de soutenir les profits des entreprises de haute technologie au détriment du bien-être de l’immense majorité des Américains?

Si la guerre en Irak n’a pas lieu, croyez-vous que les marchands de canons diront adieu de bon cœur à leurs bénéfices juteux et qu’ils se retireront dans des communes pour apprendre à jouer Jeux interdits à la guitare sèche?

Si la guerre en Irak n’a pas lieu, pensez-vous que la soif de pétrole de l’Occident sera étanchée et que le Moyen-Orient deviendra une petite bourgade tranquille ?

Si la guerre en Irak n’a pas lieu, pensez-vous que les média cesseront de militariser les esprits?

Si la guerre en Irak n’a pas lieu, pensez-vous que tous les puissants de ce monde n’aimeront plus nous voir marcher au pas ? Qu’ils hésiteront à nous envoyer nous entre-tuer pour un oui ou pour un non, si c’est leur intérêt?

Si la guerre en Irak n’a pas lieu, ne rangeons pas nos pancartes, nos bannières et nos slogans trop rapidement. Lorsqu’elles ne le sont pas entre elles, les nations sont en guerre… contre nous.

Ah! Comme j’aime lire la presse «sérieuse» en temps de guerre! Il y a une saison pour cueillir les champignons. Moi, je cueille les sophismes, et la saison est, ma foi, fort prometteuse. Lorsque j’en dégote un beau, un juteux, je le découpe soigneusement et le colle avec amour dans mon grand cahier noir. Un jour, je le léguerai à la science: ce sera ma façon à moi de rendre hommage à la bêtise de mes contemporains.

Vous le savez autant que moi: formuler des arguments valides et rigoureux, c’est trop fatigant. À quoi bon se fendre en quatre pour critiquer rationnellement la positon française alors qu’il est si simple d’élever le niveau de la discussion en écrivant, comme le New York Times, que «si l’Amérique n’existait pas et si l’Europe avait du reposer sur la France, la plupart des Européens, aujourd’hui, parleraient allemand». Ou mieux encore, de faire valoir que les Français sont foncièrement antisémites, qu’ils ont fait le jeu du nazisme (because Pétain), et que ces tendances fascistes explique leur appui à Saddam (a new Hitler).

Je m’en serais voulue de ne pas apporter ma modeste contribution à ce débat hautement tendancieux et inutile. Here goes:

Savez-vous qu’au moment où la Seconde Guerre mondiale a pris fin, le gouvernement américain a sciemment recruté des criminels de guerre nazis, des gestionnaires de camps de la mort, des SS, pour les mettre au boulot dans leur croisade anticommuniste? C’est ce que l’historien (américain, mais peut-être n’est-ce qu’un traître ou pis encore, un Français…) Chris Simpson démontrait en 1988 dans son bouquin intitulé Blowback. La plus célèbre de ces recrues est évidemment Klaus Barbie, le boucher de Lyon, qui s’est retrouvé rapidement sur le payroll de la CIA. Mais ce ne fut pas le seul. On n’a qu’à penser à Walter Rauff, le créateur génial de la chambre à gaz roulante, que les services secrets américains ont envoyé discrètement profiter de sa retraite au Chili.

Mais, bien sûr, il y a pire. Pendant la guerre, le général Reinhard Gehlen fut le responsable des services secrets nazis pour le front de l’Est. Et bien, Gehlen et son réseau d’espions et de terroristes ultranationalistes et pro-nazis ont été recrutés par les services secrets américains… pour continuer leur travail. Pour les responsables américains comme George Kennan, il semblait tout naturel d’agir de la sorte: l’Amérique avait un urgent besoin de gens prêts à se salir pour déstabiliser les nouveaux régimes communistes d’Europe de l’Est. C’est ce que Gehlen faisait pour le compte des nazis — qui d’autre aurait été plus compétent que lui? Que ses agents et lui aient activement participé à la Shoah semblait alors bien secondaire…

Recruter d’anciens nazis est une chose, mais adopter leurs méthodes en est une autre. Or, c’est ce que les Américains se sont acharnés à faire, en détruisant la résistance antifasciste et en restaurant l’ordre pro-fasciste en Europe comme en Asie. C’est ce qui s’est produit au Japon. C’est ce qui s’est produit en Corée. C’est ce qui s’est produit en Italie, lors de l’élection de 1948. Et, c’est ce qui s’est produit en Grèce en 1947, où les États-Unis ont appuyé les miliciens ex-collabos pour éviter l’instauration d’un régime communiste. Résultat: plus de 160 000 morts, d’innombrables cas de torture dans des «camps de rééducation» et l’exil pour des milliers de Grecs.

Quel est le lien avec le débat sur l’Irak? Aucun. Mais ce fut un plaisir de dire «à nazi, nazi-et-demi» et de vous offrir un beau sophisme pour votre collection.