Je n’aime pas son regard clair traversé par la foudre, ce regard qui prend et qui ne rend jamais, ce regard qui viole l’âme. Je n’aime pas qu’il caresse mon corps avec des yeux brillants. Je n’aime pas qu’il m’étende sur des velours et des soies, à la lumière de bougies exhalant le santal. Je n’aime pas qu’il pince sa bouche sur le bout d’un sein, qu’il glisse entre mes jambes des mains chaudes et froides. Je n’aime pas qu’il dessine sur ma peau des oiseaux, des cascades, qu’il souffle des orages dans les méandres de mes veines, qu’il fasse porter ma voix plus loin que le ciel.

Je n’aime pas quil me prenne contre lui dans le coin d’une pièce, qu’il serre son corps et le mien jusqu’à la douleur et cachés dans le noir comme des enfants punis, qu’il dessine dans le vide des arabesques d’or. Je n’aime pas ce champ immense où sa voix me pénètre entre un cri et un soupir. Je n’aime pas la nuit qu’il me morde, écarte mes cuisses et entre en moi comme un coup de tonnerre. Je n’aime pas qu’il cambre mon corps à la fureur du sien lorsque nos deux voix s’épousent sur les fausses étoiles du plafond.

Je n’aime pas dans les rues qu’il me souffle des mots crus en me frôlant des mains et qu’il allume des incendies qu’il s’empresse d’éteindre. Je n’aime pas qu’il attise jusqu’à la fureur la faim que mon ventre conçoit pour le sien. Je n’aime pas qu’il me plaque contre les murs, qu’il remonte mes jambes et que des feux d’artifices sillonnent notre ciel. Je n’aime pas qu’il se glisse dans mon dos et qu’il prenne mes seins dans ses mains, qu’il me parle des étoiles, de la magie du ciel. Je n’aime pas qu’il s’appuie jusqu’à ce que je sente son sexe contre mes fesses, qu’il lâche mes seins et se glisse jusqu’à mes hanches. Je n’aime pas qu’il appuie une main entre mes omoplates et que de l’autre écarte mes jambes. Je n’aime pas qu’il s’amuse un moment à faire aller et venir le tissu de ma robe, qu’il se penche sur ma nuque et me morde en se glissant dans mon ventre.

Je n’aime pas qu’il entre dans la salle de bain, qu’il me pêche dans la baignoire, qu’il jette d’énormes coussins sur le sol, qu’il me sèche avec des gestes doux, qu’il vernisse mes ongles, quil masse mes jambes. Je n’aime pas qu’il monte mes chevilles sur ses épaules, qu’il glisse vers mon sexe, qu’il me fouille avec sa langue, qu’il m’explore avec ses doigts. Je n’aime pas goûter sur ses lèvres la salive de ma vulve tandis que mon cœur me bat à l’endroit qu’il vient de quitter.

Je n’aime pas sentir son sexe se dresser et se tendre jusqu’à mon ventre. Je n’aime pas descendre mon corps le long du sien et prendre son sexe dans ma bouche. Je n’aime pas qu’il se cambre un peu comme une fille puis se rallonge. Je n’aime pas me guider au son de son souffle, le flatter avec ma langue, avec mes mains et d’un coup l’engloutir tout entier. Je n’aime pas que ses gémissements m’excitent, que ses mains s’agrippent aux draps et puis qu’il coule, tout chaud, dans ma gorge. Je n’aime pas attendre la dernière goutte, desserrer doucement les lèvres et me redresser pour voir l’éclat de ses yeux quand il a joui.

Je le hais, je le hais, je le hais, je le hais, je le hais, je le hais, je le hais, je le hais.

Je me réveille en boule dans mon lit. Le réveil sonne mais je n’ouvre pas encore les yeux, de peur de le perdre. Je me lève et ma journée est un vaste brouillard. Une vie morte qui m’angoisse et bouscule des larmes dans mon regard. Mon cœur brûle. J’attend la nuit comme une libération. Quand je ferme les yeux pour m’endormir, il m’attend les bras ouverts. Il me bascule sur un lit et me fait l’amour en riant. Il s’enfonce en moi et le monde disparaît, réduit à ce bout de chair dur qui va et vient dans mon ventre ou à ses doigts qui me fouillent, sa langue, ses mains qui me frôlent, pincent, griffent, s’agrippent en propriétaire, sa bouche qui m’embrasse, me mord et toujours me fait gémir. Il y a son sexe contre mes fesses, son parfum sur ma peau et dans ces journées grises, j’ai toujours le poids d’un désir dans mon bas-ventre, un four entre mes jambes.

La nuit est ma délivrance.

Je reviens à l’instant du bar où je suis allée prendre un pot avec mon vieil ami Louis. Serait-ce la naissance d’une nouvelle tradition?

Claire, ma compagne de bureau aux yeux d’émeraude, est venue nous rejoindre un peu plus tard. La discussion a beaucoup porté sur les États-Unis, puisque je viens de me découvrir une passion pour l’histoire de ce pays (la couleur des yeux de ladite Claire y étant pour quelque chose). Elle nous a appris que suite à la réforme des agences de sécurité fédérales, le gouvernement américain a maintenant toute la latitude voulue de surveiller les livres que les individus empruntent dans les bibliothèques publiques. Les flics amerloques peuvent filer les usagers en douce lorsqu’ils bouquinent, et même s’approprier les recherches effectuées dans le catalogue informatisé.

Décidément, home of the free mon cul! Merci, merci monsieur Bush. Ou devrais-je dire Big W. Brother…?

Après quelques mois, je ne l’embrassais et ne la caressais qu’en public, pour faire monter en elle le désir, ce désir fou qui la faisait sortir d’elle-même. Elle devenait si excitée qu’elle jouissait dès que nous nous retrouvions seules, parfois si pressée qu’elle me demandait de la branler dans la voiture ou dans l’ascenseur que je bloquais entre deux étages.

Et puis nous nous sommes quittées.

Je l’ai revue samedi dernier dans sa loge, une fois la pièce terminée. Elle m’a raconté brièvement ce qu’elle devenait depuis sept ans, puis me dit, en écartant les cuisses: «Il m’arrive d’avoir peur que l’odeur atteigne les premiers rangs…».

J’ai reçu un message de Lydia Vázquez, professeur à l’Université du Pays Basque à Bilbao. Elle a lu mes aphorismes et veut les ajouter à une anthologie de femmes maximalistes françaises qu’elle prépare avec une collègue.

J’ai accepté, bien sûr. Mais j’aurais peut-être dû lui demander ce qu’elle entend par «maximaliste»… j’ai la curieuse impression que je vais me retrouver en étrange compagnie.

Prends-moi par la taille avec tes bras reptiles comme le roc aux yeux mi-clos.
Prends-moi par la main avec tes tresses mauves comme le félin glacé.
Prends-moi par les épaules avec tes moues d’uranium comme les visions d’archanges.
Prends-moi par les cheveux avec tes songes osseux comme les grincements verts des angles sonores.
Prends-moi par les seins avec ton souffle d’émeraude comme une débauchée aux ongles de bravoure.
Prends-moi par le sexe avec tes doigts de grammaire comme une étoile aux pensées volcaniques.
Prends-moi par le cul avec ta langue de terre chaude comme une huître aux paraboles catholiques.
Prend-moi par le cœur avec tes mots de rasoir comme l’amante cartésienne aux larmes fatales.