(Rédigé au verso d’un vieux plan de cours.)

Un léger picotement au coin de l’oeil et le cil qui réverbère comme un ongle grenat le long du cou le long de la moelle, aliment amoral. Les plis de front en parchemin qui grugent les fibres devenus friables sous l’acide remords intraveineux.

Une main, trop tiède, trop tard abandonnée à la dérive du mal inutile au chavirement des esprits vers l’aube du dernier espoir. Elle s’accroche à la tempe elle s’accroche et tient jusqu’au sang qui s’écoule, oh! quelques gouttes à peine juste assez d’eau lustrale pour les célébrations du bout de la nuit.

Un léger picotement, l’échine noueuse et les muscles comme un incantation le long de la folie, pour oublier définitivement la trace des doigts sur la peau. C’est un état porté par la glace, une nausée, une goutte amère qu’on relègue par dépit au fond de la gorge, comme un frisson sans effet bloqué dans la nuque.

C’est comme un noeud autour du crâne, un vilebrequin des cartilages les aiguilles de paupières les larmes sablées ma lymphe dès l’aurore elle me coule des yeux par tremblements de peur de trop s’étirer. C’est une infime douleur à la tempe acide, sur les os et les bulles de dépit qui en découlent.

Elle en a eu assez, cette pauvre terre de roc et pourtant, sauce au sable revenir toujours aux mêmes mots mêmes phrases qui ont la chaleur facile à prévoir prévisible toujours trop prévisible. J’irai voir le docteur scalpel pour qu’il me prescrive des réponses salées, des solutés pour m’endormir, pour faire hiberner le destin. Et après vienne la révolution, les bombes, les trompettes, je m’enfoncerai dans le néant puisque c’est un endroit qui me ressemble.

Si tout ce qui vous intéresse, c’est de comprendre
Laissez tomber, la raison n’a plus de tête
Ses doigts sont des rasoirs sur une langue d’enclume

Si tout ce que vous intéresse, c’est la beauté
Laissez tomber, l’art n’a plus de mains
Ses yeux cousus sa bouche cisaillée

Si tout ce qui vous intéresse, c’est la foi
Laissez tomber, Dieu n’a plus de corps
Il s’est dissous dans ses sophismes farouches

Si tout ce qui vous intéresse, c’est de jouir
Laissez tomber, le cul n’a plus de rires
Il est froid lisse opaque et repoussant d’hygiène

Si tout ce qui vous intéresse, c’est la viande
Alors là, penchez-vous, il en reste encore
Bifteck tête en rondelle pied aloyau boyau
On en érige des montagnes au bulldozer
La dent sur le tendon avalez avalez l’univers
Et surtout mastiquez bien, longuement, sans bruit
Pour ne pas attirer le boucher

Il ne se passe plus une nuit sans que je ne fasse un rêve traumatisant.

Avec trois ouvrières, je transporte de grandes plaques de métal sur la route. Il est midi. Jim Morrison sort de nulle part, un crâne à la main, une pelle dans l’autre. Nous creusons deux trous dans la voie de service, pendant que Jim exhibe ses fosses oculaires vides. Je ne suis pas surprise. Il se met à tirer. Une balle pour son chien qui tombe dans la tombe, puis une balle pour lui, juste à côté. La terre terne enterre et ment.

J’ai la bouche ouverte de compréhension. J’hérite ensuite de sa peau de lézard, don de la famille éplorée.

Comment expliquer cette overdose onirique?

Chaque soir, j’essaie la masturbation sans les mains. Bourrée d’images, c’est très cérébral. Il faut tout de même essuyer après, parce que ça tache.

Je veux écrire des poèmes au gaz lacrymogène avec le poing levé
des poèmes pour changer le monde
des poèmes sur l’impérialisme
le racisme
le capitalisme
la révolution
la liberté.

En lieu et place
j’écris des petits textes en prose sur ma vie
mes amours
mes fesses
mes obsessions
mes peurs
mes désirs.

Je n’ai rien d’autre à offrir que moi-même
Je n’ai ni patrimoine
ni armée
ni fortune
ni rançon en petites coupures
rien que je puisse échanger
troquer
vendre
ou jeter par la fenêtre
à part ma vie.

Cette chair et ces os sont tout ce que j’ai
cette tête et ce qui en sort est tout ce que j’ai
à brandir contre l’injustice et l’horreur du monde.

Une digue aussi mince que du papier.

Pour avoir la paix au moins trois semaines pendant l’été, ma mère m’avait inscrite au camp du Cercle des jeunes naturalistes. J’avais reçu, le premier jour, un petit carnet où je devais, comme toutes les autres campeuses, noter mes observations en les classant par règne minéral, végétal et animal.

J’étais donc en mission d’observation depuis deux heures lorsque j’entendis, derrière un fourré, le bruit d’une branche cassée. Jumelles aux mains, j’approchai silencieusement. Écartant les arbustes et les hautes herbes, je l’aperçus, accroupie, culotte et short descendus sur les pieds. Elle penchait la tête, le regard fixé sur son entrejambe à peine voilé de quelques menus poils dorés. Une de ses mains se posait sur son mont de Vénus et de ses doigts elle écartait les lèvres de son sexe. Le jet, clair comme de l’eau, chantonnait joyeusement sur les pierres. Ma petite camarade appuyait sur son ventre pour accentuer le jaillissement, pendant qu’une petite mare se formait sur le sol.

Lorsqu’elle eut fini de se soulager, elle regarda autour d ’elle, à la recherche d’un moyen de s’essuyer. C’est alors que j’apparus, l’index sur la bouche, lui intimant le silence. Surprise, elle se tut, interdite. Je m’allongeai de façon à glisser ma tête entre ses cuisses, puis lapai, avec gourmandise, toutes les gouttes constellant les abords de sa vulve et la raie de ses fesses. Même si la récolte fut rapide, elle fut suffisante pour conduire la nymphette au plaisir, la dernière giclée coulant dans ma bouche et sur mon visage le prouvant indéniablement.

Sans un mot, elle se releva, s’ajusta et détala en riant. Tout en me pourléchant de ses parfums musqués, je notai dans mon carnet: «8h17 : Animal – Chordata – Mammalia – Primate – Anthropoïda – Catarrhini – Hominoidea – Hominidae – Homo – Sapiens sapiens – femelle. Observai la miction du spécimen — pris échantillon.»

Manifester pour dire «non à la guerre» et demander au Parlement d’agir en ce sens, c’est avant tout reconnaître la légitimité de ces institutions, de leur fonctionnement, du droit international comme norme politique devant régir le monde. C’est croire que la démocratie est un remède à la guerre.

Pourtant, les troupes américaines fonceront sur l’Irak dans quelques heures. Beau fiasco, non?

Vous allez me dire que ce sont encore mes manies d’historienne qui font surface, mais n’oublions pas que les massacres coloniaux qui ont bâti l’empire britannique, l’empire français et l’empire américain n’ont été menés que par des gouvernements démocratiques, gauche et droite confondus, dans le respect des dites institutions représentatives. Que les «opinions publiques» aient été pour ou contre n’a jamais eu grande importance. La guerre n’est pas extérieure à la démocratie et au capitalisme: elle en fait intégralement partie. Elle en est une composante, un moment nécessaire à son bon fonctionnement. La guerre est la santé de l’État.

Que reste-t-il à faire? Mettre à mal le capital à l’intérieur de ses propres rouages en remettant en cause sa capacité de production et la domination qu’il exerce. Refuser concrètement l’ordre capitaliste et les institutions sociales de domination hiérarchiques en lui refusant toute collaboration. C’est en refusant de marcher au pas pour la démocratie et pour le système actuel que le renversement des rapports sociaux, dont la guerre est issue, peut s’entrevoir.

Cachée par la nappe, je retire discrètement mes chaussures et tends une jambe vers elle. Mon pied nu rentre en contact avec un de ses genoux. Comment va-t-elle réagir? Elle me regarde avec un petit air amusé, puis se mêle à la conversation comme si de rien était. Mon orteil remonte doucement, en dessinant des arabesques sur la peau satinée de sa cuisse. Mon cœur s’affole un peu, mais, l’alcool aidant, je continue dans ma progression. D’ailleurs ses jambes s’écartent un peu, comme si elle appréciait…

J’ai la bouche sèche lorsque j’atteins le tissu de sa culotte. Soudain une de ses mains saisit mon pied! Je prends conscience en un clin d’œil de la situation dans laquelle je me suis fourrée… je veux alors faire marche arrière, mais non: elle le caresse un instant puis le plaque contre son pubis. Je reste une bonne minute immobile, attentive en fait à ce qui se passe sous la table. La chaleur de son sexe traverse sa culotte. Je me mets à le caresser avec mon orteil tout en essayant de me faufiler sous la dentelle de ses dessous. J’y parviens sans difficulté et plonge dans la moiteur de ses lèvres intimes qui s’écartent à mon passage.

Personne ne s’est rendu compte de ce qui se passe. Les invités de Trang discutent toujours politique, mais elle se tait et paraît concentrée par le contenu de son assiette. Je continue mon manège: mon orteil s’enfonce maintenant profondément dans son vagin puis remonte doucement vers le haut de son sexe dénicher son clitoris. Elle sursaute, ses yeux se troublent légèrement, je sens qu’elle a beaucoup de mal à feindre l’impassibilité. J’accélère impitoyablement mes mouvements. Mon orteil caresse son petit bouton, le contourne avant de replonger dans ses chairs trempées.

C’est au moment où l’on sert le fromage que l’irréparable se produit: ses yeux se révulsent, elle serre brutalement ses cuisses sur mon pied. Surprise, je laisse maladroitement tomber mon verre qui se renverse, et pousse un cri. Cet enchaînement masque son émoi. On s’affaire autour de moi, le garçon m’éponge, emporte la vaisselle.

Trang me fustige du regard et siffle: «Pour te mettre les pieds dans les plats, vraiment, t’es championne».

(Rédigé au verso d’un calendrier scolaire.)

Assise dans le taxi du malheur. La glaise tournante macule les arbres, le bord des trottoirs, même la banquette où je grelotte les pieds nus. Je regarde la camarde qui surveille le tarif pendant que la sonnerie fait fondre les portières.

La fin de la course appelle la fin des temps. Je vois les monuments s’enfoncer dans le sol, les hommes à la chevelure de feu et une fillette qui pleure son chat sans tête. Je vois mon amante dans un abribus, elle a les mains vertes et le visage couvert boue. Je lui fais signe de monter, mais le taxi n’a plus de roues, n’a plus de chauffeur. Simone pleure, elle vomit en hurlant et je ne sais que faire.

Lorsque j’ouvris les yeux, je vis Héloïse, mon poisson rouge, qui flottait sur le dos, inerte dans son bocal. Est-ce un signe?

Je jouis boudeuse de tes larmes de sucre
Tes cils prodigues contre ma tempe
Sang renversé et désordre textile

Reste immobile encore oui un peu
La chaleur des algues étourdit mes narines
Je te sais muette et pourtant de ta bouche
Fuient des mots étranges périls en osmose

Ton rire est trop pur pour tes gestes souillés
Fichée sur ton doigt j’attends l’incendie
Oh laisse-moi donc guider ta main
Où ma peau s’achève et mes rêves commencent.

«Dès l’instant que la guerre est déclarée, les gens deviennent convaincus qu’ils l’ont eux-mêmes voulue et entreprise. Ensuite, à l’exception de quelques récalcitrants, ils se laissent enrégimenter, contrôler, laissent changer tout l’environnement de leur existence quotidienne et se transforment en puissante machine de destruction […] L’opinion publique devient un seul bloc solide […] La guerre est la santé de l’État. Elle met automatiquement en mouvement dans toute la société ces forces irrésistibles qui tendent vers l’uniformité; elle engendre la coopération passionnée avec le gouvernement pour contraindre à l’obéissance ces groupes minoritaires et ces individus auxquels il manque l’instinct du troupeau […] Les classes dirigeantes apprennent vite à profiter de cette vénération que l’État suscite chez la majorité et à s’en servir pour renforcer la résistance à toute diminution de leurs privilèges.»

La Première Guerre mondiale venait de faire plus de neuf millions de victimes lorsque Randolph Bourne écrivit ce texte en 1918. La Seconde Guerre mondiale en a ensuite fait plus de soixante millions, et on estime que depuis 1945, trente-six millions d’individus sont morts dans le monde pour faits de guerre. En fait, quinze des vingt guerres qui ont fait plus d’un million de victimes au cours de l’histoire se sont produites au XXe siècle — ce qui représente 90% des victimes de la guerre des trois cent dernières années.

Moi, ce qui me tue, c’est que malgré cette hécatombe sans nom, le texte de Bourne n’a pas pris une seule ride. Mais pourquoi se surprendre? La guerre est l’expression par excellence de l’État; elle en est son meilleur garant. De même que le capitalisme doit continuellement générer des besoins artificiels pour écouler des marchandises de plus en plus superflues, l’État doit sans cesse susciter des conflits artificiels nécessitant son intervention violente. L’État est une machine dont la violence et la guerre sont les principales assises. Le fait que l’État fournisse accessoirement des services divers à la population ne fait que camoufler élégamment sa nature profonde de protecteur — protection étant pris ici dans le sens de racket.

Pacifistes, encore un effort si vous voulez mettre fin à la guerre: consacrez-vous dès aujourd’hui à construire un monde libéré des institutions de domination hiérarchique, dont l’État est la forme la plus achevée.

(Rédigé au verso d’une pub de lessive.)

Elle me dit:

Je ne te quitterai jamais,
     à moins que tout l’or de tes colères ne cesse de se muer en cantiques.
Je ne te quitterai jamais,
     à moins que la neige des pierres ne se mette à réciter L’Union libre.
Je ne te quitterai jamais,
     à moins que le feu sonore de tes cheveux ne cesse de provoquer.
Je ne te quitterai jamais,
     à moins que la chapelle ardente de tes bras ne se ferme sur les pages numériques.
Je ne te quitterai jamais,
     à moins que la caféine de ton regard ne cesse de parfumer les rues de cannelle.
Je ne te quitterai jamais,
     à moins que ton visage ne s’efface sur la bure de la mort.

Et je la crois,
Parce que sa voix est douce comme le martinet de l’été
Parce que sa raison a des paroles souterraines
Parce que ses mots sont froids comme la pluie
Parce que ses baisers ont la quadrature des hyperboles acides.

J’ai quatorze ans, la nuit est chaude et humide en banlieue, les spéculateurs sont aux aguets; j’entends les froissements et les cris étouffés du zonage agricole qui subit les derniers outrages… C’est la fin d’une époque depuis longtemps révolue.

Je me baigne dans la mer, celle qui se trouve près des rails de chemin de fer. Raz-de-marée: je m’échoue dans le petit parc de mon quartier. J’y contemple les remous d’un immense champignon nucléaire, qui implose et explose en accéléré comme si quelqu’un s’amusait avec la télécommande. Je suis terrifiée, ma peau porte le deuil.

Je cours vers ma maison de ma mère. Elle est vide. Tout le monde s’est enfui en vitesse. Il ne me reste que deux œufs cuits dur et le corps momifié de Lénine sur mon divan.

Je me réveille en pleurant.

Elle était assise sagement sur le divan de ma mère. Après l’avoir embrassée dans le cou, après avoir un peu mordillé le lobe de son oreille droite, je m’agenouillai devant elle. Ses longues jambes fluorescentes s’entrouvrirent et je vis quelques poils follets s’échapper de sa culotte blanche comme la vie la mort. Sans vraiment savoir si c’était ce qu’il fallait faire, je déposai un baiser à l’intérieur de sa cuisse, puis sur le coton, pour voir sa réaction.

(Rédigé à l’endos d’un menu de café.)

Il est une heure dans mon abri de Jésus-Christ poilu. Il est une heure à ma table et j’en bave d’aise comme une moniale édentée.

Et on continue d’écouter la lutte dans la taverne à gauche, et on continue de regarder le bien, le mal à travers une grosse quille. Une quille! Donne-moi donc une grosse bien froide pour flatter ma valeur humaine! Viens me la rentrer dans la tête, sale pornocrate englué! Vas-y, appuie-moi sur la porte, que je touche ta seringue en bébé formol! Viens que je te suce, tu es bien raide mort!

À ma connaissance, les gens sont mouillés. Vas-y, lèche mes méninges, moi aussi je suis bien mouillée, nervurée, bien soluble! Ton souffle est lourd de métal, toi Saturne, ma peine d’alcool. Lèche mes cordages, ma vie est bien bandée.

Puisque c’est ainsi, buvons du vin de plomb, la chaleur est vraie. Buvons pour éclaircir le poison, buvons pour tuer l’espérance imposable. Bois sans soif les flots âcres de mon dernier souffle; moi je broierai seule le suc ductile de ton sexe bienveillant.