Extrait de la copie d’un de mes étudiants:

«Toutes ces réformes on permit (sic) à Laurier de figurer sur le billet de cinq dollars.»

On voit que le plan de carrière de cher Wilfrid ne manquait pas de précision!

J’avais dix-sept ans lorsque j’ai rencontré Monsieur Bleubleu. J’étais alors obsédée par mon prof de philo, folle à lier d’amour. Je guettais son arrivée chaque matin, monopolisais ses heures de bureau, buvais chacune de ses paroles, riais comme une idiote à toutes ses blagues. Une vraie midinette.

Un jour, il se présenta en classe avec Monsieur Bleubleu, un gros feutre à encre permanente en métal avec une pointe biseautée de marque Dixon. «Demandons à Monsieur Bleubleu de nous épeler ce mot difficile» nous disait-il en rigolant, chaque fois qu’il écrivait au tableau à feuilles. Ce surnom enfantin, ajouté au caractère éminemment phallique de l’objet, me fit craquer. J’adorais le voir manier Monsieur Bleubleu de sa main robuste, lorsqu’il l’empoignait virilement pour le faire glisser sur la feuille vierge.

Lorsque quelques cours plus tard il plaça Monsieur Bleubleu dans la poche avant de son jean, créant une protubérance des plus suggestives, ma cervelle flancha. Les nerfs à vif, je profitai de la pause pour chaparder Monsieur Bleubleu, avec l’intention confuse de le conserver comme une relique. L’objet du délit dissimulé dans ma manche, je me faufilai discrètement dans le couloir. L’excitation du vol, ajoutée à celle de la leçon, empourprait mon visage. J’allai me réfugier dans les toilettes, où je m’installai dans la première cabine disponible pour contempler mon butin.

Assise sur la cuvette, Monsieur Bleubleu à la main, qu’avais-je d’autre à faire? J’ai relevé ma jupe, retiré mes sous-vêtements et me suis assise sur la cuvette. J’ai étendu mes jambes autant que je pouvais et ai commencé à faire glisser Monsieur Bleubleu, le dos appuyé contre le réservoir de la chasse d’eau, pour faciliter la besogne. My gode! Que Monsieur Bleubleu se sentait bien au chaud en moi! Il me baisait comme un chef. Et, heureusement pour moi, il s’est abstenu éjaculer son sperme indigo lorsque je déclarai forfait.

Mon crime accompli, je me demandai ce que je devais faire de Monsieur Bleubleu. Le rendre innocemment à son propriétaire, dans l’espoir qu’il le porte à sa bouche? Le donner à ma copine Nadine, aussi folle que moi du beau Trang? En faire don à l’Armée du Salut pour les enfants nécessiteux? Après avoir longuement réfléchi à ce dilemme moral, je décidai tout simplement de le garder avec moi. Depuis, Monsieur Bleubleu viste régulièrement les toilettes publiques en ma compagnie. Son encre s’est tarie depuis longtemps, mais il reste le compagnon tout désigné d’une femme de lettres.

Arrêtez de croire tout ce que je dis! Je suis la pire des menteuses: je mens comme j’inspire ou, si vous préférez, j’inspire dans la mesure où je mens.

Une autre délicieuse recette de tante Archet…

Choisissez une poulette de bonne taille, ni trop petite, ni trop grande. Avant d’arrêter votre choix, il est bien important de bien la tâter et de bien la sentir; la poitrine et l’arrière-train doivent être lourds et fermes, bien arrondis, pour qu’il y ait de la chair et du muscle. Lorsque les lèvres sont bien pulpeuses et légèrement humectées, c’est signe qu’elle est mûre. Mais lorsque les côtes sont apparentes, c’est qu’elle est encore verte ou qu’elle est fanée; la chair risque d’être nerveuse ou rancie.

Immergez votre poulette dans une eau bien chaude et légèrement parfumée. On peut ajouter un bouquet garni, selon l’humeur. Frottez et massez pour que la chair se détende, s’assouplisse. Rincez à l’eau tiède, et n’épongez que superficiellement, pour éviter qu’elle ne se dessèche. Déposez-la sur un lit de verdure, sur le dos, les jambes écartées. Certains recommandent de trousser les membres, mais c’est selon moi inutile: l’essentiel pour éviter d’avoir à faire revenir est de ne négliger aucun effort pour bien attendrir.

Arrive ensuite l’étape cruciale de la farce. Vous aurez au préalable réuni les ingrédients suivants: une courgette, une carotte, un poireau, 100g de crème fraîche, une cuillère à soupe d’huile d’olive et une noix de beurre. À l’eau chaude, lavez les légumes. On recommande généralement d’éplucher la courgette, car sa texture n’est appréciée que des poulettes les plus gastronomes. Faites tremper les fanes de la carotte ainsi que les racines du poireau dans un peu d’eau chaude pour les amener à température voulue.

En vous assurant que les corps gras restent à portée de la main, faites frémir par un soupçon de beurre dans la fente. La poulette se mettra alors à dégorger; pour éviter qu’elle ne refroidisse, prenez la carotte, trempez son extrémité dans l’huile et tamponnez délicatement le bout de la poitrine avec les fanes. Écartez très lentement l’orifice et farcissez.

Saisissez-vous ensuite du poireau. En se servant de ses racines comme d’un pinceau, trempez dans l’huile et badigeonnez la poitrine et le ventre. Dès que les chairs frémissent, accélérez le mouvement de la carotte, puis enlevez-la avant que la sauce ne tourne pour fourrer le poireau. Uniquement avec l’extrémité des racines, passez et repassez sur le sot-l’y-laisse, pas trop vite, sans à coups. Normalement, la poulette devrait à ce moment commencer à suer et peut même vous demander d’accélérer. Prenez plutôt la courgette, trempez-la dans la crème fraîche et farcissez jusqu’au fond de la cavité.

La concentration est alors cruciale: d’une main, badigeonnez encore et toujours le sot-l’y-laisse avec les racines du poireau, de l’autre commencez un lent va et vient de la courgette dans l’orifice où la crème fraîche s’étale graduellement. Lorsque les ailes se rabattent et que les cuisses se durcissent, c’est qu’elle est au bord de l’ébullition. Attendez qu’elle déborde avant de la servir à vos convives. Ils se régaleront toute la soirée et feront ainsi la joie de votre poulette.

Simone n’est pas contente.

Pour ceux qui ne le savent pas, Simone est mon amante. Nous ne vivons plus ensemble depuis juillet, puisqu’elle est partie à Baltimore poursuivre ses études en médecine. Elle est plutôt occupée, comme toute apprentie blouse blanche qui se respecte, mais a visiblement assez de temps libre pour lire mon journal. Et voici ce qu’elle m’a écrit:

«Anne, tu es tombée sur la tête! Veux-tu bien m’expliquer pourquoi tu as mis ta santé en danger pour quelque chose d’aussi stupide qu’un bijou en toc que personne ne verra? Es-tu consciente de toutes les complications que peuvent entraîner ton piercing: abcès, impétigo, érysipèle, quand ce n’est pas une infection à l’hépatite B, à l’hépatite C ou au HIV? T’es-tu au moins assurée que ton perceur stérilise ses instruments à l’autoclave? Qu’il ne recycle pas ses aiguilles, voire ses bijoux d’une cliente à l’autre? Bon dieu, est-ce qu’au moins il portait des gants? […]»

Non, mais il avait un joli dragon tatoué dans le visage. Ça vaut bien des lettres de recommandation, non?

Je me suis levée ce matin en me disant qu’il y a bien trop longtemps que je n’ai pris une décision stupide sur un coup de tête. Pour remédier à la situation, j’ai couru me faire percer le clitoris. La douleur fut particulièrement intense, mais elle n’a vraiment duré qu’une seconde. Non, ce qui me traumatise, c’est le sang. Qu’est-ce que je peux saigner!

Dans l’autobus, en revenant chez moi, je ne cessais de grimacer comme une demeurée en jouant des fesses pour trouver une position pas trop inconfortable.

La prochaine fois qu’une telle idée m’assaille, je retourne me coucher, je le jure.

Quelle tragédie que cet hiver interminable pour une femme qui aime tant la rue! Et pas seulement pour y faire la révolution… que le printemps revienne pour que je puisse enfin être admirée comme je le mérite!

Mais ce qui m’allume, ce qui me rend folle, ce n’est pas tant les regards envieux que la facilité déconcertante de la séduction. Les possibilités sont carrément infinies. Tous ces hommes soumis à mon doigt, à mon œil, prêts à piétiner leur contrat de mariage pour cracher quelques gouttes de semence… un signe de l’index, une œillade et ces messieurs costumés et cravatés, court-le-fric fats et prétendument sérieux, se transforment en gamins lâchés dans une chocolaterie. Je les kidnappe, les emmène n’importe où pour faire n’importe quoi. Le lieu les indiffère: la chambre d’hôtel, la banquette arrière de la voiture, les toilettes du restaurant, le rayon lingerie des grands magasins, les cabines de vidéo-peep show, en autant qu’ils puissent mettre leurs vilaines papattes sur ma petite personne.

Ils ont tous les vices: l’exhibitionnisme tremblant, la tendresse lubrique, la culpabilité violente, le coït sportif, l’impuissance masochiste. Mais les plus émouvants sont ceux qui zieutent en cachette. Les frustrés, refoulés à lunettes, les inavoués, les escargots en détresse. Cachés derrière un journal, leurs yeux s’exorbitant vers moi, je suis leur rêve. Qu’ont-ils au foyer? Une épouse tout aussi fanée qu’eux, amère, déçue, désillusionnée, acariâtre peut-être. Ou bien tout simplement personne, rien que le triste lavabo avec la petite glace au-dessus dans laquelle ils contemplent leur solitude. Quand je leur adresse un sourire, ils s’éloignent, reviennent sur leurs pas, arpentent le trottoir. Éperdus, malhabiles, ils n’osent pas: je suis juste un peu trop. Trop belle, trop facile, trop gratuite, trop irréelle. Parfois, après avoir ramassé tout ce qu’ils ont de courage, ils se présentent à moi comme à l’autel de Vénus. «Où va-t-on?» bégaient-ils. «Pour quoi faire?» dis-je, hautaine… ils virent au rouge, transpirent. Leur faible chair s’abandonne à moi, déesse inespérée.

Si la guerre en Irak n’a pas lieu, pensez-vous vraiment que le kaki ne sera plus de saison?

Si la guerre en Irak n’a pas lieu, pensez-vous que l’armée américaine se consacrera à la distribution de bonbons aux enfants du tiers-monde?

Si la guerre en Irak n’a pas lieu, pensez-vous que Washington cessera de se servir des dépenses militaires comme moyen de soutenir les profits des entreprises de haute technologie au détriment du bien-être de l’immense majorité des Américains?

Si la guerre en Irak n’a pas lieu, croyez-vous que les marchands de canons diront adieu de bon cœur à leurs bénéfices juteux et qu’ils se retireront dans des communes pour apprendre à jouer Jeux interdits à la guitare sèche?

Si la guerre en Irak n’a pas lieu, pensez-vous que la soif de pétrole de l’Occident sera étanchée et que le Moyen-Orient deviendra une petite bourgade tranquille ?

Si la guerre en Irak n’a pas lieu, pensez-vous que les média cesseront de militariser les esprits?

Si la guerre en Irak n’a pas lieu, pensez-vous que tous les puissants de ce monde n’aimeront plus nous voir marcher au pas ? Qu’ils hésiteront à nous envoyer nous entre-tuer pour un oui ou pour un non, si c’est leur intérêt?

Si la guerre en Irak n’a pas lieu, ne rangeons pas nos pancartes, nos bannières et nos slogans trop rapidement. Lorsqu’elles ne le sont pas entre elles, les nations sont en guerre… contre nous.

Ah! Comme j’aime lire la presse «sérieuse» en temps de guerre! Il y a une saison pour cueillir les champignons. Moi, je cueille les sophismes, et la saison est, ma foi, fort prometteuse. Lorsque j’en dégote un beau, un juteux, je le découpe soigneusement et le colle avec amour dans mon grand cahier noir. Un jour, je le léguerai à la science: ce sera ma façon à moi de rendre hommage à la bêtise de mes contemporains.

Vous le savez autant que moi: formuler des arguments valides et rigoureux, c’est trop fatigant. À quoi bon se fendre en quatre pour critiquer rationnellement la positon française alors qu’il est si simple d’élever le niveau de la discussion en écrivant, comme le New York Times, que «si l’Amérique n’existait pas et si l’Europe avait du reposer sur la France, la plupart des Européens, aujourd’hui, parleraient allemand». Ou mieux encore, de faire valoir que les Français sont foncièrement antisémites, qu’ils ont fait le jeu du nazisme (because Pétain), et que ces tendances fascistes explique leur appui à Saddam (a new Hitler).

Je m’en serais voulue de ne pas apporter ma modeste contribution à ce débat hautement tendancieux et inutile. Here goes:

Savez-vous qu’au moment où la Seconde Guerre mondiale a pris fin, le gouvernement américain a sciemment recruté des criminels de guerre nazis, des gestionnaires de camps de la mort, des SS, pour les mettre au boulot dans leur croisade anticommuniste? C’est ce que l’historien (américain, mais peut-être n’est-ce qu’un traître ou pis encore, un Français…) Chris Simpson démontrait en 1988 dans son bouquin intitulé Blowback. La plus célèbre de ces recrues est évidemment Klaus Barbie, le boucher de Lyon, qui s’est retrouvé rapidement sur le payroll de la CIA. Mais ce ne fut pas le seul. On n’a qu’à penser à Walter Rauff, le créateur génial de la chambre à gaz roulante, que les services secrets américains ont envoyé discrètement profiter de sa retraite au Chili.

Mais, bien sûr, il y a pire. Pendant la guerre, le général Reinhard Gehlen fut le responsable des services secrets nazis pour le front de l’Est. Et bien, Gehlen et son réseau d’espions et de terroristes ultranationalistes et pro-nazis ont été recrutés par les services secrets américains… pour continuer leur travail. Pour les responsables américains comme George Kennan, il semblait tout naturel d’agir de la sorte: l’Amérique avait un urgent besoin de gens prêts à se salir pour déstabiliser les nouveaux régimes communistes d’Europe de l’Est. C’est ce que Gehlen faisait pour le compte des nazis — qui d’autre aurait été plus compétent que lui? Que ses agents et lui aient activement participé à la Shoah semblait alors bien secondaire…

Recruter d’anciens nazis est une chose, mais adopter leurs méthodes en est une autre. Or, c’est ce que les Américains se sont acharnés à faire, en détruisant la résistance antifasciste et en restaurant l’ordre pro-fasciste en Europe comme en Asie. C’est ce qui s’est produit au Japon. C’est ce qui s’est produit en Corée. C’est ce qui s’est produit en Italie, lors de l’élection de 1948. Et, c’est ce qui s’est produit en Grèce en 1947, où les États-Unis ont appuyé les miliciens ex-collabos pour éviter l’instauration d’un régime communiste. Résultat: plus de 160 000 morts, d’innombrables cas de torture dans des «camps de rééducation» et l’exil pour des milliers de Grecs.

Quel est le lien avec le débat sur l’Irak? Aucun. Mais ce fut un plaisir de dire «à nazi, nazi-et-demi» et de vous offrir un beau sophisme pour votre collection.

Je n’aime pas son regard clair traversé par la foudre, ce regard qui prend et qui ne rend jamais, ce regard qui viole l’âme. Je n’aime pas qu’il caresse mon corps avec des yeux brillants. Je n’aime pas qu’il m’étende sur des velours et des soies, à la lumière de bougies exhalant le santal. Je n’aime pas qu’il pince sa bouche sur le bout d’un sein, qu’il glisse entre mes jambes des mains chaudes et froides. Je n’aime pas qu’il dessine sur ma peau des oiseaux, des cascades, qu’il souffle des orages dans les méandres de mes veines, qu’il fasse porter ma voix plus loin que le ciel.

Je n’aime pas quil me prenne contre lui dans le coin d’une pièce, qu’il serre son corps et le mien jusqu’à la douleur et cachés dans le noir comme des enfants punis, qu’il dessine dans le vide des arabesques d’or. Je n’aime pas ce champ immense où sa voix me pénètre entre un cri et un soupir. Je n’aime pas la nuit qu’il me morde, écarte mes cuisses et entre en moi comme un coup de tonnerre. Je n’aime pas qu’il cambre mon corps à la fureur du sien lorsque nos deux voix s’épousent sur les fausses étoiles du plafond.

Je n’aime pas dans les rues qu’il me souffle des mots crus en me frôlant des mains et qu’il allume des incendies qu’il s’empresse d’éteindre. Je n’aime pas qu’il attise jusqu’à la fureur la faim que mon ventre conçoit pour le sien. Je n’aime pas qu’il me plaque contre les murs, qu’il remonte mes jambes et que des feux d’artifices sillonnent notre ciel. Je n’aime pas qu’il se glisse dans mon dos et qu’il prenne mes seins dans ses mains, qu’il me parle des étoiles, de la magie du ciel. Je n’aime pas qu’il s’appuie jusqu’à ce que je sente son sexe contre mes fesses, qu’il lâche mes seins et se glisse jusqu’à mes hanches. Je n’aime pas qu’il appuie une main entre mes omoplates et que de l’autre écarte mes jambes. Je n’aime pas qu’il s’amuse un moment à faire aller et venir le tissu de ma robe, qu’il se penche sur ma nuque et me morde en se glissant dans mon ventre.

Je n’aime pas qu’il entre dans la salle de bain, qu’il me pêche dans la baignoire, qu’il jette d’énormes coussins sur le sol, qu’il me sèche avec des gestes doux, qu’il vernisse mes ongles, quil masse mes jambes. Je n’aime pas qu’il monte mes chevilles sur ses épaules, qu’il glisse vers mon sexe, qu’il me fouille avec sa langue, qu’il m’explore avec ses doigts. Je n’aime pas goûter sur ses lèvres la salive de ma vulve tandis que mon cœur me bat à l’endroit qu’il vient de quitter.

Je n’aime pas sentir son sexe se dresser et se tendre jusqu’à mon ventre. Je n’aime pas descendre mon corps le long du sien et prendre son sexe dans ma bouche. Je n’aime pas qu’il se cambre un peu comme une fille puis se rallonge. Je n’aime pas me guider au son de son souffle, le flatter avec ma langue, avec mes mains et d’un coup l’engloutir tout entier. Je n’aime pas que ses gémissements m’excitent, que ses mains s’agrippent aux draps et puis qu’il coule, tout chaud, dans ma gorge. Je n’aime pas attendre la dernière goutte, desserrer doucement les lèvres et me redresser pour voir l’éclat de ses yeux quand il a joui.

Je le hais, je le hais, je le hais, je le hais, je le hais, je le hais, je le hais, je le hais.

Je me réveille en boule dans mon lit. Le réveil sonne mais je n’ouvre pas encore les yeux, de peur de le perdre. Je me lève et ma journée est un vaste brouillard. Une vie morte qui m’angoisse et bouscule des larmes dans mon regard. Mon cœur brûle. J’attend la nuit comme une libération. Quand je ferme les yeux pour m’endormir, il m’attend les bras ouverts. Il me bascule sur un lit et me fait l’amour en riant. Il s’enfonce en moi et le monde disparaît, réduit à ce bout de chair dur qui va et vient dans mon ventre ou à ses doigts qui me fouillent, sa langue, ses mains qui me frôlent, pincent, griffent, s’agrippent en propriétaire, sa bouche qui m’embrasse, me mord et toujours me fait gémir. Il y a son sexe contre mes fesses, son parfum sur ma peau et dans ces journées grises, j’ai toujours le poids d’un désir dans mon bas-ventre, un four entre mes jambes.

La nuit est ma délivrance.

Je reviens à l’instant du bar où je suis allée prendre un pot avec mon vieil ami Louis. Serait-ce la naissance d’une nouvelle tradition?

Claire, ma compagne de bureau aux yeux d’émeraude, est venue nous rejoindre un peu plus tard. La discussion a beaucoup porté sur les États-Unis, puisque je viens de me découvrir une passion pour l’histoire de ce pays (la couleur des yeux de ladite Claire y étant pour quelque chose). Elle nous a appris que suite à la réforme des agences de sécurité fédérales, le gouvernement américain a maintenant toute la latitude voulue de surveiller les livres que les individus empruntent dans les bibliothèques publiques. Les flics amerloques peuvent filer les usagers en douce lorsqu’ils bouquinent, et même s’approprier les recherches effectuées dans le catalogue informatisé.

Décidément, home of the free mon cul! Merci, merci monsieur Bush. Ou devrais-je dire Big W. Brother…?

Après quelques mois, je ne l’embrassais et ne la caressais qu’en public, pour faire monter en elle le désir, ce désir fou qui la faisait sortir d’elle-même. Elle devenait si excitée qu’elle jouissait dès que nous nous retrouvions seules, parfois si pressée qu’elle me demandait de la branler dans la voiture ou dans l’ascenseur que je bloquais entre deux étages.

Et puis nous nous sommes quittées.

Je l’ai revue samedi dernier dans sa loge, une fois la pièce terminée. Elle m’a raconté brièvement ce qu’elle devenait depuis sept ans, puis me dit, en écartant les cuisses: «Il m’arrive d’avoir peur que l’odeur atteigne les premiers rangs…».