Dieu

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Je mâchais ma salade de radis en ne pensant à rien en particulier lorsqu’une jolie brunette aux courbes affriolantes vint s’asseoir à ma table, directement devant moi.

— Je suis l’Être Suprême et j’ai envie de baiser, me dit-elle en souriant. Intéressée?

J’avais bu, je l’avoue, mais seulement un verre de Bourgogne. J’étais donc loin du delirium tremens. Je lui rendis son sourire et répondis :

— Désolée, je suis athée. Mais je suis quand même contente d’apprendre que Dieu est une lesbienne…

— Tu ne me crois pas.

— Non, je ne te crois pas. Mais je suis certaine qu’elle te croirait, elle, lui dis-je en pointant la femme portant un hijab assise à la table près de la porte du restaurant.

L’Être Suprême ne tint pas compte de ma suggestion et attrapa mes mains.

— Je vais te convaincre, me dit-elle simplement.

Je fus frappée instantanément par un éclair aveuglant. Mon esprit fut ensuite envahi par d’étranges visions d’explosions cosmiques, de galaxies en formation, de dinosaures se fossilisant, de civilisations réduites en poussière de Lady Gaga élue pape sous le nom de Pierrette Iere. Je frissonnai d’horreur.

— Toujours la même réaction lorsqu’elles apprennent qui sera le dernier Pape avant l’Apocalypse…  commenta la Suprême brunette en inspectant sa manucure.

— Tu… je veux dire… vous… euh…

— Hey, tu peux me tutoyer chérie.

— Comment tu as fait ça?

— Être Suprême, répondit-elle en souriant de toutes ses dents.

— Et tu… Tu dragues des mortelles?

— Bien sûr. Même l’Être Suprême a parfois le feu au cul. Tu devrais comprendre, je vous ai créés, toi et les autres, à mon image, après tout. Mes besoins sont seulement un peu plus… particuliers, disons.

— Alors là…

— Est-ce que je dois en conclure que tu me crois, maintenant?

— Tu es si… différente que je l’aurais imaginée… lui dis-je, fascinée.

— Oui, c’est ça, bien sûr, elles disent toutes cela. Bon, tu veux baiser oui ou non?

— En tenant pour acquis que tu sois bel et bien l’Être Suprême, pourquoi m’avoir choisie? Pourquoi ne pas créer un être spécialement conçu pour tes besoins sexuels?

L’Être Suprême me sourit, approcha sa chaise contre la mienne et me baisa délicatement la joue.

— Tu es mignonne. Et il n’y a pas une trace de flagornerie chez toi. C’est ce qui m’attire le plus — l’absence de flagornerie. Une création purement sexuelle finit toujours par tomber dans l’admiration béate et idiote — je sais, je l’ai déjà essayé. Et puis je n’ai rien à faire d’une fiancée; la monogamie rend les gens possessifs et jaloux. Je ne sais pas pourquoi tous ces types religieux s’imaginent que je prône la fidélité… qui voudrait passer l’éternité avec la même personne, hein?

Je ris nerveusement, ne sachant pas trop comment réagir à cette dernière remarque, puis lui demandai :

— Tu as dit que tes besoins sont « particuliers »… qu’est-ce que ça veut dire, au juste?

— Rien de tordu, je te le promets. Seulement un petit fétiche de rien du tout qui ne te demandera aucun effort.

— Je te dis tout de suite que je ne suis pas trop attirée par le BDSM. J’ai déjà laissé un mec m’attacher sur le lit, c’était plutôt bien, jusqu’à ce qu’il s’endorme…

— Ha! Je sais, il s’en veut encore d’avoir trop bu cette fois-là. Bon, on y va?

Qu’est-ce que j’avais à perdre à la suivre? Après tout, je m’étais déjà embarquée dans des histoires encore plus invraisemblables sans hésiter un instant.

— D’accord. On y va.

Le restaurant autour de moi disparut dans un tourbillon coloré et je me retrouvai dans une chambre à coucher blanche, au décor néoclassique un peu kitch, qui ressemblait étrangement à celle à la fin de 2001, l’Odyssée de l’espace.

— Tu as raison, cette chambre ressemble vraiment à celle où s’est retrouvé Dave Bowman. J’ai beau être omnisciente, j’avais oublié à quel point ce film m’avait marquée… me dit la jolie brunette.

Elle se déshabilla et une fois dévêtue, devint translucide.

— C’est ce qui se rapproche le plus de ma forme normale, me dit-elle en fondant lentement jusqu’à former une flaque de gelée blanchâtre.

On aurait dit du sperme divin.

— Je te demanderais maintenant de te mettre nue et de t’asseoir au bout du lit, me dit la flaque Suprême d’une voix gazouillante.

Ce que je fis. La marre de gelée glissa jusqu’à moi sur le plancher de marbre, puis grimpa lentement sur moi jusqu’à me recouvrir entièrement, des orteils au bout de chaque cheveu. Elle s’insinua ensuite à l’intérieur de moi par mes narines et ma bouche. Au début, je me raidis et résistai un peu, mais sa voix, à l’intérieur de ma tête, me dit que je n’allais pas étouffer, que j’arriverais à respirer sans peine, que je n’avais qu’à la laisser faire.

— Oh… Oui… C’est ça… tu aimes ça, te faire baiser par un colloïde visqueux, hein? Tu es ma salope à gel… Mon sac à foutre… Allez, dis-le que je t’enduis bien… Oui! Oui! Ah! Oh! Tu me fais jouir, petite pute à purée…

Je me serais attendu à un langage plus châtié de la part de Dieu, mais je dois avouer qu’une fois la surprise passée, ce bukkake divin s’avéra des plus jouissifs. Après une dizaine de minutes de ce manège, j’eus un orgasme terrible, si violent que j’en criai à pleins poumons, expulsant du coup l’Être Suprême par ma bouche et par mon sexe, qui fit un vol plané et vint s’écraser en mille gouttes sur les murs de la chambre.

— Wow! Ça, c’est ce que j’appelle une baise! me dit la Suprême soupe en reprenant lentement sa forme de brunette.

Quant à moi, je ne savais pas trop comment qualifier l’expérience, outre le fait qu’elle m’avait fait jouir comme jamais je n’avais joui de ma vie. La brunette me prit par la main et me tira vers elle.

— Suis-moi, me dit-elle en me conduisant dans un grand hall dont les murs étaient recouverts d’étagères contenant des assiettes de porcelaine.

Lorsque je compris de quoi il en retournait, je frissonnai de bonheur.

J’ai eu il y a fort longtemps un rêve érotique. C’était une orgie bizarre où tous les participants, hommes comme femmes, étaient nus et lançaient de la vaisselle contre les murs. Je me frottais contre tous ces corps nus et jouissais dans le bruit assourdissant des assiettes qui éclataient. Depuis, ce scénario est un de mes fantasmes les plus secrets, des plus inavouables, un de ceux que je n’avais jamais eu l’occasion de réaliser — parce que se balader à poil dans les éclats de vaisselle est vachement dangereux et parce que c’est tout simplement trop bizarre.

— Tu m’as laissé me vautrer dans mon fétiche, alors te laisser te vautrer dans le tien est bien la moindre des choses… me dit la Suprême petite garce en me faisant un clin d’œil.

Le grand hall se remplit alors d’hommes et de femmes de toutes les tailles et de toutes les couleurs qui se mirent en riant à lancer les assiettes contre les murs.

— Merci! C’est… merveilleux! dis-je à l’Être Suprême en l’embrassent, les yeux baignés de larmes.

L’orgie dura une bonne heure. Je léchai les femmes et me fit prendre de mille manières par les hommes à travers les monticules d’éclats de porcelaine acérés. Étrangement, toute cette vaisselle, une fois cassée, devenait spongieuse et comestible comme des crêpes aux fraises. Lorsque je trempais ces tessons dans la chatte des femmes, ils prenaient la saveur du chocolat. Je jouis à répétition en me remplissant la panse, au son cristallin des assiettes fracassées.

Quand l’orgie fut terminée, la petite brunette s’avança vers moi et me tendit la seule assiette rescapée de l’hécatombe.

— Juste un petit souvenir, histoire de te redonner la foi…! me dit-elle.

On pouvait y lire : « J’espère que tu t’es bien éclatée »

Je lui fis un dernier câlin puis me retrouvai soudainement à la table du restaurant, devant ma salade de radis à peine entamée. Je demandai l’addition puis pris la poudre d’escampette en serrant ma divine assiette contre mon cœur.

Quelque mois plus tard, la fille qui est maintenant mon ex me lança cette assiette à la figure lors d’une dispute. Elle se fracassa contre la porte de la cuisine et j’en reçus un éclat qui me fit une longue estafilade sur la joue. « Tu m’aimes moins que cette assiette! » avait-elle crié en la lançant.

Elle avait raison, pour une fois.

Le monothéisme est la doctrine qui suppose l’existence d’un être miséricordieux, omnipotent, omniscient et omniprésent qui, pour une raison inexpliquée, n’a rien de mieux à faire que de s’intéresser à ma vie sexuelle.

— Dieu a déménagé dans l’appartement d’à côté et Il t’a dit qu’Il était venu pour te punir? répéta Pamela, incrédule.

— Ça ne peut être que Notre Seigneur, ajouta Steve, terrifié. Quand Il m’a adressé la parole, je me suis senti envahi par le même sentiment d’extase mystique qui m’a transfiguré lorsque j’ai, pour la première fois, accepté Jésus dans mon cœur!

Pamela fronça les sourcils. Elle n’avait jamais vu son mari excité à ce point — sauf bien sûr lorsqu’il harcelait les femmes pécheresses devant les cliniques d’avortement.

*  *  *

Quelques jours plus tard, des coups violents et saccadés firent trembler le mur de leur chambre à coucher.

— Oui! Bourre-moi à fond avec ton gros Saint-Esprit! criait passionnément pour la quatrième fois de la semaine une autre transsexuelle — brièvement aperçue sur le pas de la porte de l’appartement de «Dieu» — de l’autre côté de la cloison.

Pamela soupira aigrement. De toute évidence, Steve n’était pas le seul à se faire punir…