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Tout a commencé lorsque les fonctionnaires du sous-secrétariat adjoint à la préparation des ébauches préliminaires de planification (SSAPEPP) ont constaté avec consternation l’échec des incitatifs fiscaux pour enrayer le déclin démographique de la nation. La population étant depuis plus de vingt ans composée essentiellement de célibataires, il fallait de toute urgence trouver un moyen plus efficace pour renouveler la main-d’œuvre active et assurer un bassin de contribuable adéquat au financement des activités de l’État. Les jeux de hasard ayant fait leurs preuves pour les autres services publics — comme, entre autres, la perception des taxes et des impôts, la distribution de l’aide sociale et la dispensation des soins de santé — il fut décidé, après une vaste consultation interministérielle de plus de trois ans, d’orienter les comportements reproducteurs des citoyens-bénéficiaires dans un sens plus bénéfique pour la société grâce à un dispositif de jeu en ligne portatif géré par la Société des loteries nationales (SLN).

Le programme, baptisé Lucky Sex, a d’abord été implanté auprès des 18-30 ans, une cohorte qui selon nos analyses est la plus encline à mener à terme des grossesses. Dès la phase initiale du projet, des appareils constitués d’un écran à cristaux liquides monté sur un brassard — nommés Lucky Boy et Lucky Girl — ont été commercialisés dans kiosques de la SLN, mais aussi dans les bars, les brasseries, les salons de coiffure et les cliniques de fertilité. Lorsque deux appareils sont mis en présence dans un rayon de dix centimètres ou moins, ils entrent en fonction, se mettent à clignoter et à émettre un signal sonore indiquant si une relation sexuelle a été gagnée ou non. Selon le hasard et le profil génétique et reproductif des individus tel que déterminé par les experts du ministère, cette relation peut aller de la simple poignée de main à la pénétration intravaginale avec éjaculation, en passant par le sexe oral, la masturbation, la sodomie et même les perversions acceptées par le ministère de la Santé et de l’Hygiène, l’enduisage des organes génitaux avec du Nutella, le rasage du pubis et le port de costumes de Star Wars.

(Remercions en passant nos commanditaires Ferrero Group, Gillette et Lucasfilms, sans qui le programme Lucky Sex n’aurait jamais pu être un succès.)

La priorité étant la multiplication des relations hétérosexuelles menant à la procréation, mais pour éviter toute accusation éventuelle d’homophobie (ou pire encore, des poursuites judiciaires invoquant la Charte des droits et libertés), la possibilité de gagner une relation avec un individu du même sexe a été publicisée et présentée comme possible, même si le logiciel a été programmé pour rendre la chose hautement improbable.

Selon le règlement de Lucky Sex, l’acte sexuel gagné devait être consommé dans les cabines Lucky Sex officielles. Stratégiquement placées à presque chaque coin de rue, ces cabines bâties et gérées en partenariat avec la chaîne hôtelière Starwood Hotels & Resorts  offraient le double avantage d’encadrer les comportements sexuels tout en s’assurant de la distribution des lots selon les normes définies dans l’artice 57 de la Loi sur les loteries de services publiques.

L’implantation puis la généralisation du programme Luck Sex furent soutenues par une campagne publicitaire d’une ampleur jamais vue. La stratégie la plus efficace fut de faire miroiter des possibilités d’accouplement avec des vedettes de cinéma, des stars du rock et des top-modèles qui avaient accepté de se prêter au jeu en porter un Lucky sex. Les cas de quelques gagnants furent d’ailleurs hautement publicisés grâce à une campagne virale sur Internet où on les voyait s’accoupler avec les vedettes de l’heure — vedettes qui, en réalité, portaient des Lucky Boy et des Lucky Girl programmées spécialement pour leur éviter de se frotter indûment à la masse.

Le but du programme Lucky Sex étant d’éviter les désordres liés à la sexualité tout en maximisant les grossesses, la masse des gagnants était formée d’individus sains, sans tare génétique décelable, en âge de procréer et dont la fertilité favorise la reproduction. Les individus classés dans la catégorie lambda, au potentiel procréateur limité, ne gagnaient habituellement qu’une bise sur la joue ou au mieux, une masturbation (avec port de gants de latex).

Les résultats immédiats dépassèrent largement tous les objectifs du ministère. Le taux de fertilité et ne natalité fit un bond stupéfiant en deux ans à peine; les résultats auraient d’ailleurs pu être encore plus spectaculaires si nous n’avions pas tardé à mettre sur pied le programme Loto-avortement. Selon les données les plus récentes du ministère de la Statistique sociale, plus de 70% des individus en âge de procréer sont en ce moment des joueurs et des joueuses inscrits à plein temps à Luck Sex. Nos prévisions nous permettent d’espérer un taux de participation qui frôle des 90% d’ici cinq ans.

Ceux et celles qui refusent encore aujourd’hui de porter un Luck Boy ou un Luck Girl le font surtout pour des raisons religieuses. Nous sommes d’ailleurs en négociations avec des cardinaux, des rabbins et des imams et sommes optimistes quant à la levée imminente des dernières barrières liées à la foi. Les autres — une minorité statistiquement négligeable — estiment que Luck Sex « tue l’amour, le romantisme et la spontanéité ». Mais comme l’a si bien dit Marie R., une de nos grandes gagnantes et mère de cinq enfants lors de son passage à l’émission Tout le monde en parle : « Bien sûr, on a perdu un peu avec Lucky Sex, mais avouez que c’est bien mieux comme ça… »

«Dès l’instant que la guerre est déclarée, les gens deviennent convaincus qu’ils l’ont eux-mêmes voulue et entreprise. Ensuite, à l’exception de quelques récalcitrants, ils se laissent enrégimenter, contrôler, laissent changer tout l’environnement de leur existence quotidienne et se transforment en puissante machine de destruction […] L’opinion publique devient un seul bloc solide […] La guerre est la santé de l’État. Elle met automatiquement en mouvement dans toute la société ces forces irrésistibles qui tendent vers l’uniformité; elle engendre la coopération passionnée avec le gouvernement pour contraindre à l’obéissance ces groupes minoritaires et ces individus auxquels il manque l’instinct du troupeau […] Les classes dirigeantes apprennent vite à profiter de cette vénération que l’État suscite chez la majorité et à s’en servir pour renforcer la résistance à toute diminution de leurs privilèges.»

La Première Guerre mondiale venait de faire plus de neuf millions de victimes lorsque Randolph Bourne écrivit ce texte en 1918. La Seconde Guerre mondiale en a ensuite fait plus de soixante millions, et on estime que depuis 1945, trente-six millions d’individus sont morts dans le monde pour faits de guerre. En fait, quinze des vingt guerres qui ont fait plus d’un million de victimes au cours de l’histoire se sont produites au XXe siècle — ce qui représente 90% des victimes de la guerre des trois cent dernières années.

Moi, ce qui me tue, c’est que malgré cette hécatombe sans nom, le texte de Bourne n’a pas pris une seule ride. Mais pourquoi se surprendre? La guerre est l’expression par excellence de l’État; elle en est son meilleur garant. De même que le capitalisme doit continuellement générer des besoins artificiels pour écouler des marchandises de plus en plus superflues, l’État doit sans cesse susciter des conflits artificiels nécessitant son intervention violente. L’État est une machine dont la violence et la guerre sont les principales assises. Le fait que l’État fournisse accessoirement des services divers à la population ne fait que camoufler élégamment sa nature profonde de protecteur — protection étant pris ici dans le sens de racket.

Pacifistes, encore un effort si vous voulez mettre fin à la guerre: consacrez-vous dès aujourd’hui à construire un monde libéré des institutions de domination hiérarchique, dont l’État est la forme la plus achevée.