Gauche

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Ou la philosophie dans le 3½
(transcription de cinq enregistrements numériques)

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Nom du fichier : conference03.wav

AA : Anne Archet, conférencière encore et toujours interrompue
LB : Louis Berthier, artiste sodomisé
SB : Simone Bechara, lesbienne excédée
L : Lucifer, poète sans écrits

[Début de l’enregistrement]

[Bruits de manipulation de micro.]

AA : Je ne sais même plus où j’en étais… l’individu… l’homme du ressentiment… le grand individu… est-ce que je devrais parler du surhomme? Hum… je vais garder ça pour la période de questions. Passons tout de suite à la société.

Selon Nietzsche, ce ne sont pas les forts qui oppriment les faibles, mais les faibles qui oppriment les forts. Les faibles sont les individus du ressentiment. Ils ont érigé des structures sociales basées sur la morale des esclaves et l’instinct grégaire — obéissance, renoncement de soi, peur — dont la fonction est de triompher des valeurs individuelles des forts que sont le courage, la fierté, la volonté. Comment ont-ils réussi une telle chose? En offrant au fort le pouvoir, ce qui le réduit au rang de faible en le transformant en berger, l’obligeant à mettre sa force au service du troupeau.

Mais quand l’individu fort refuse de commander tout autant que d’obéir, la société tout entière est unie pour le culpabiliser. Sa non-intégration au troupeau est interprétée par les faibles comme un défaut, une anormalité.

[Bruits étouffés de discussion.]

La société aristocratique de Nietzsche n’a donc rien à voir avec une quelconque société moyenâgeuse, faite de clans, de classes et de hiérarchies. Elle est constituée d’individus libres et forts qui sont des ponts vers le surhomme. Leur association, temporaire par essence, n’a pas pour but, comme c’est le cas pour les faibles, de les protéger, puisqu’ils ont la capacité de défendre seuls leurs intérêts. En fait, les aristocrates s’associent pour donner et non pour recevoir. Ils cherchent des «cocréateurs» et des « comoissonneurs » qui participent dans l’élaboration de nouvelles valeurs, des égaux — amis ou ennemis — dignes de lui, pour créer, vivre, jouir.

[Bruit d’une porte qui claque]

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On retrouve dans l’anarchisme le meilleur comme le pire. Le meilleur se trouve du côté de la fin: c’est l’anarchie, le désir de transformation totale de l’existence basée sur la réappropriation de la vie de tous les jours par des individus s’associant librement avec des individus de leur choix. Le pire se trouve du côté des moyens: c’est le gauchisme, les modes d’action que l’anarchisme a hérité de sa trop longue association avec la gauche politique.

Les militants, les théoriciens et les groupes anarchistes occupent depuis le XIXe siècle une niche minuscule de la constellation éclectique de la gauche révolutionnaire: celle de la «gauche de toutes les gauches» ou alors celle, encore plus pitoyable, de la «conscience de la gauche». Dans la plupart des principales insurrections et révolutions des deux cent dernières années, la gauche autoritaire a tenu le haut du pavé, repoussant chaque fois les anarchistes un peu plus dans la marge. Qu’elle soit féministe, libérale, sociale-démocrate, tiers-mondistes, altermondialiste, socialiste ou communiste, la gauche reste est soucieuse de justice et d’égalité, mais favorise l’action politique à travers des organisations hiérarchiques dont les principales caractéristiques sont un leadership professionnel, des idéologies dogmatiques (surtout en ce qui concerne les courants marxistes), un moralisme à tout crin et un dégoût envers la liberté individuelle et les initiatives autonomes de créer des communautés authentiquement non-hiérarchiques et libertaires.

Les anarchistes se sont trouvés devant un dilemme: soit ils situaient leurs critiques quelque part dans les marges de la gauche, soit ils rejetaient en bloc le gauchisme au risque d’être isolés et oubliés. Puisque la majorité des anars sont justement devenus anarchistes en quittant des organisations gauchistes jugées trop autoritaires, il n’est guère surprenant qu’ils choisirent pour la plupart la première alternative. Ce faisant, ils marginalisèrent définitivement l’anarchie en adoptant les perversions de la gauche: la politique, l’organisationnalisme, le démocratisme, l’oppositionnisme, le progressisme, l’identitarisme et l’idéomanie.

*  *  *

La gauche est politicienne, en ce sens qu’une de ses convictions les plus profondes est que la lutte contre l’oppression et l’exploitation est essentiellement un programme politique qui doit être assumé par un parti et qui doit être réalisé à n’importe quel prix et par n’importe quel moyen. Cette fixation politique, qui implique une coupure entre ceux qui décident et ceux qui mettent en application ces décisions. Elle implique aussi l’existence d’institutions chargées de prendre ces fameuses décisions et veiller à leur exécution. La séparation et l’institutionnalisation inhérentes à la politique sont en soi autoritaires parce qu’elles exigent que les décisions soient prises avant même qu’adviennent les circonstances auxquelles elles s’appliquent. Les décisions politiques prennent toujours la forme de règles générales qui doivent être systématiquement appliquées lors de certaines situations, quel que soit le contexte ou les circonstances particulières.

La conception politique de la lutte a aussi pour conséquence inévitable de concentrer le pouvoir dans ces institutions décisionnelles et exécutives. Le programme de la gauche a toujours été d’influencer, de conquérir ou de créer des versions alternatives de ces institutions. En d’autres mots, l’objectif premier de la gauche a toujours été de changer et non de détruire les relations de pouvoir institutionnalisées.

Or, l’anarchie, même prise dans sa simple définition étymologique, vise l’abolition des relations de pouvoir institutionnalisées. Les anars ont toujours rejeté le principe d’une révolution politique et ont toujours considéré que la lutte révolutionnaire n’est pas un programme politique mais la lutte d’individus pour la réappropriation globale de leur vie. Une telle conception est éminemment anti-politique; en d’autres mots, l’anarchie s’oppose à toutes les formes d’organisation sociale, ainsi qu’à toutes les méthodes de lutte où les décisions qui concernent la vie et la lutte sont institutionnellement séparées de l’exécution, quelque soit le degré de participation démocratique du processus décisionnel.

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La deuxième perversion de la gauche est l’organisationnalisme, une forme de schizophrénie où l’organisation, que ce soit un parti ou un syndicat, est non seulement perçue comme le principal sinon le seul moyen d’action, mais comme l’incarnation même de la révolution. L’organisation représente la lutte: sa construction et sa croissance sont l’expression concrète du programme de gauche. Si les militants impliqués dans cette activité se définissent comme anarchistes et révolutionnaires, alors l’organisation se met pour eux à représenter la révolution et l’anarchie. La puissance de l’organisation se confond ainsi avec la force et la puissance de la lutte révolutionnaire et anarchiste.

Un exemple flagrant de ce phénomène est la révolution espagnole. Les dirigeants de la CNT et de la FAI, après avoir inspiré aux ouvriers de Catalogne et aux paysans d’Aragon le désir de se saisir des moyens de production, non seulement ne démantelèrent pas leur organisation pour les laisser explorer librement le jeu de la vie sociale selon leurs propres désirs, mais s’en servirent pour s’instituer gestionnaires étatiques de la production. Cette gestion fut dans le meilleur des cas aussi incompétente que celle des oligarques et des capitalistes et surtout n’eut que très peu à voir avec les principes autogestionnaires de la FAI-CNT pré-révolutionnaire.

Lorsque la lutte contre l’ordre établi est isolée des individus effectivement en lutte et placée entre les mains d’une organisation, cette lutte cesse d’être un projet libérateur pour ces individus et ne devient qu’une cause extérieure à laquelle ils adhèrent. Parce que cette cause est indissociée de l’organisation, l’activité principale des individus qui y adhèrent est l’entretient et l’expansion de l’organisation. Ainsi, la prochaine fois qu’un gauchiste vous fera un sermon sur l’importance de l’organisation hiérarchique au nom de l’efficacité, comprenez que la seule efficacité qu’une telle organisation peut atteindre est celle de s’organiser hiérarchiquement.

Autrement dit, la différence entre les anars et les gauchistes, c’est que les anars veulent que vous vous organisiez par vous-mêmes, alors que les gauchistes veulent vous organiser. Les gauchistes ont une seule obsession: vous recruter dans leur organisation pour que vous puissiez servir leur cause. Ils favorisent l’unité idéologique, stratégique et tactique grâce à l’autodiscipline (qui plus souvent qu’autrement la forme d’une autorépression) quand c’est possible, ou la discipline organisationnelle sous forme de sanctions quand c’est nécessaire. D’une façon ou d’une autre, on exige de l’individu qu’il abandonne toute forme d’autonomie et marche sans discuter sur un chemin tracé d’avance par un leadership génial et clairvoyant.

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La troisième perversion de la gauche est le démocratisme, qui est l’exercice de pression diverses auprès des pouvoirs établis, l’exercice des droits démocratiques, la conquête électorale ou violente du pouvoir, l’expropriation institutionnelle des moyens de production ou un mélange plus ou moins heureux de ces diverses méthodes. Pour transformer les relations de pouvoir institutionnalisées, la gauche tente de s’instituer en pouvoir alternatif ou en contre-pouvoir. Voilà pourquoi la gauche est condamnée à faire sienne l’idéologie actuelle du pouvoir – la démocratie.

Les divers systèmes de démocratie représentative exigent qu’un consensus soit créé envers les programmes politiques qui sont mis de l’avant. Même si tout pouvoir réside dans la coercition, la coercition exige, dans un système démocratique, l’obtention préalable d’une justification par le consentement. Voilà pourquoi il est nécessaire pour la gauche de recruter un nombre maximal d’adhérents qui peuvent compter comme des appuis à leur programme. Bref: en embrassant la démocratie, la gauche embrasse également l’illusion quantitative.

Gagner l’adhésion du plus grand nombre d’individus exige d’en appeler au plus bas dénominateur commun. Ainsi, au lieu de se consacrer à une réflexion théorique ardue, exigeante et vitale, la gauche développe dans l’espoir de ratisser le plus grand nombre d’adhérents des doctrines simplistes consistant pour l’essentiel en une litanie d’indignations morales portant sur les abus perpétrés par des dirigeants sans scrupules, dans un monde rigoureusement manichéen. Toute réflexion ou spéculation hors de ces vulgates est immédiatement condamnée avec véhémence par la gauche ou alors rejetée du revers de la main avec incompréhension. Cette incapacité à se consacrer à une exploration théorique sérieuse est le prix à payer d’une adhésion à l’illusion quantitative, qui veut que l’augmentation numérique de l’appui au programme est le signe de la force et de la santé du mouvement, sans égard à la passivité des adhérents.

L’illusion quantitative se trouve au cœur même du démocratisme. Or, le nombre d’adhérents à une cause, à une idée ou un programme ne détermine pas la puissance du mouvement. Bien au contraire: c’est la valeur qualitative de la lutte comme attaque des institutions de pouvoir et comme réappropriation de la vie par les individus qui compte. Ceci mène à rejeter les processus formels et institutionnalisés de prise de décision politiques, séparés par définition de la pratique et de la vie… tels que la démocratie.

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Quatrième perversion : l’oppositionnisme, qui consiste à s’acharner vaille que vaille à formuler des demandes et exiger des réformes aux pouvoirs en place. Il est évident qu’une telle méthode est compatible avec l’objectif de transformer les relations de pouvoir, précisément parce que les demandes partielles ne remettent pas en cause la nature même de ces relations de pouvoir. En fait, formuler des exigences à ceux qui détiennent le pouvoir implique que seulement de simples ajustements (même s’ils sont parfois radicaux) sont suffisants pour réaliser le programme de gauche. Ce faisant, on ne remet jamais en question l’ordre établi lui-même, pour la simple et bonne raison qu’une telle remise en cause menacerait le schème politique de pensée et d’action de la gauche.

Or, les réformes partielles ne peuvent, par définition, qu’offrir une amélioration temporaire des conditions de vie de ceux qui sont condamnés à subir l’ordre social morbide, étatiste et capitaliste. C’est en cela que l’opposition est toujours loyale à l’ordre établi, puisque ses énergies sont concentrées dans l’exigence de réformes et la défense des droits acquis, ce qui non seulement ne menace aucunement ledit ordre établi mais aussi le consolide sur ses bases, puisque la révolte et les luttes anti-systémiques sont canalisées vers des demandes «réalistes».

L’oppositionnisme est intimement lié à la cinquième perversion, le progressisme (qui est, soit dit en passant, l’épithète de choix des organisations de gauche en ce moment — les mots «socialisme» et «communisme» étant largement tombés en disgrâce). Le progressisme est l’idée que l’ordre établi est le résultat d’un processus historique continu (ou alors dialectique) d’amélioration qui peut être poursuivi et même accéléré par divers moyens, que ce soit l’exercice du droit de vote, la pétition, la désobéissance civile, le terrorisme ou la conquête du pouvoir politique — en fait, n’importe quelle action sauf la destruction de ce pouvoir.

Ainsi, le progressisme (et la stratégie de revendication de réformes partielles qui est son application pratique) forme un autre aspect quantitatif de la conception de gauche de la transformation sociale. Pour la gauche, la transformation sociale est une simple question de degrés, de position dans un processus de changement continu. Une quantité adéquate de réformes suffit pour mener collectivement les masses à leur objectif (quelque soit ledit objectif). La réforme et la révolution ne sont ainsi, pour la gauche, qu’une question de degré, que deux niveaux distincts d’une seule activité. Engoncée dans le mythe éminemment bourgeois du progrès, la gauche reste aveugle à la plate évidence que la seule trajectoire des sociétés humaines depuis l’essor de l’État moderne et du capitalisme est l’accroissement continuel de l’appauvrissement et de la domination, et que ce système ne peut en aucune manière être réformé.

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La sixième perversion, l’identitarisme, est particulièrement pernicieuse. Elle consiste à valoriser non pas les individus réels mais les catégories sociales auxquelles ils appartiennent, généralement malgré eux: le prolétariat, les femmes, les noirs, les autochtones, les gays et lesbiennes et ainsi de suite. Cet identitarisme est une forme particulièrement perverse d’action revendicative où les individus opprimés choisissent de s’identifier à la catégorie sociale par laquelle leur oppression s’exerce, dans un objectif supposé de rébellion et de défiance envers ladite oppression. Or, l’identification continuelle à ce rôle social limite la capacité des individus qui adhèrent à cette stratégie d’analyser en profondeur leur situation sociale et d’agir en tant qu’individus contre leur propre oppression. Ceci garantit ainsi la pérennité des relations sociales à la source de cette oppression. Pourtant, ce n’est qu’à titre de membres de catégories sociales opprimées que ces individus sont utiles à la gauche et à ses manœuvres politiciennes, parce que ces catégories sociales agissent comme des groupes de pression et de pouvoir dans un contexte démocratique.

Cette logique mène tout droit à l’anti-individualisme, car l’organisation n’a de cesse d’exiger que l’individu se sacrifie à une cause ou une autre, liée évidemment aux programmes et aux organisations de gauche. Derrière ces appels au sacrifice se cache les idéologies manipulatrices de l’identité collective, de la responsabilité collective et de la culpabilité collective. Les individus qui par définition font partie d’une catégorie sociale privilégiée — les hétéros, les blancs, les mâles, les petits bourgeois — sont tenus responsables de toutes les oppressions attribuées à leur groupe. Ils sont ensuite manipulés de sorte qu’ils expient leurs crimes en appuyant aveuglément les mouvements politiques de ceux qui sont plus opprimés qu’eux-mêmes. Quant aux individus qui sont considérés comme membres d’une catégorie sociale opprimée, ils sont tout aussi manipulés de sorte qu’ils acceptent l’identité collective de leur groupe, marquée par une solidarité obligatoire — qu’elle soit féministe, tiers-mondiste, gay, etc. Si par malheur ces individus rejettent ou même se mettent simplement à critiquer cette identité collective, la gauche les considère comme des aliénés qui acceptent leur propre oppression. En fait, l’individu qui contre sa propre oppression et sa propre exploitation agit de son propre chef, ou alors avec seulement ceux avec qui il a développé des liens d’affinité réelle, est généralement accusé d’individualisme bourgeois, malgré le fait qu’il lutte justement contre l’aliénation capitaliste et étatique imposée par la société bourgeoise.

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La dernière des perversions, l’idéomanie, englobe en quelque sorte toutes les autres. La gauche, qui conçoit la lutte sociale en des termes politiques, est foncièrement idéologique. La lutte de la gauche ne naît pas des désirs, des besoins et des rêves des individus exploités, opprimés, dominés et dépossédés par notre société. Elle n’est pas le résultat de l’action d’individus qui cherchent à se réapproprier leur propre vie en tentant de se donner les outils adéquats pour réussir cette tâche. Il s’agit plutôt d’un programme issu de l’esprit des leaders de gauche ou alors élaboré par des meetings institutionnels qui existent indépendamment et même précèdent les luttes individuelles (qui doivent par définition se subordonner à l’organisation et son programme). Quel que soit le slogan de ce programme — le socialisme, le communisme, l’anarchisme, le féminisme, l’anti-impérialisme, le nationalisme, les droits des animaux, l’écologie — le programme de gauche ne donne pas d’outils aux individus dans leur lutte contre la domination. Il demande plutôt auxdits individus d’échanger la domination exercée par l’ordre établi par celle exercée par le programme de gauche. Autrement dit, il exige que les individus continuent d’abandonner leur capacité de déterminer par eux-mêmes leur propre existence.

L’idéomanie mène au sacrifice de soi, au sacrifice de ses désirs, de ses aspirations, de ses rêves. Mais elle mène aussi à l’exigence de solutions faciles à des problèmes complexes, la simplicité des solutions étant un gage de leur valeur. L’idéomanie agit comme des œillères, comme un obstacle à l’examen de sa propre réalité subjective, comme un frein à l’exploration théorique des possibles.

 
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