― Je ne comprendrai jamais les straights, soupira Pierre en remuant son café.
― Bon, voilà l’hétérophobe qui recommence! commentai-je en levant les yeux au ciel.
― Je me suis rendu dans un cinéma porno le week-end dernier. Un cinéma où on présente des films hétéro.
― Ça existe encore? demandai-je, surprise. Internet ― non, les magnétoscopes! ― ne les a pas déjà tous tués?
― Apparemment non. Et laisse-moi te dire que l’action était plus intéressante dans la salle que sur l’écran!
― Connaissant ton aversion pour le sexe féminin, je ne suis pas trop surprise… surtout lorsqu’il se fait bourrer en gros plan!
― Tu parles! Lorsque mes yeux se sont habitués à la noirceur, j’ai vu qu’au fond, dans les derniers rangs, il y avait des vieux qui visiblement se polissaient le chinois de concert. Il y avait aussi un jeune latino aux cheveux longs qui n’arrêtait pas d’amener des mecs aux toilettes à l’avant, sur le côté droit de l’écran.
― Rien de bien surprenant. Je ne vois pas pourquoi tu en fais tant un plat, dis-je avant de croquer dans mon spéculos.
― Attends la suite. Il y avait un jeune, plutôt beau gosse, assis directement devant moi. Lui aussi se branlait, évidemment. Après quelques minutes, un costaud vêtu de cuir de la tête aux pieds est venu s’asseoir à côté de lui. Ça n’a pas été bien long avant que le lascar ne prenne les choses en main; le kid a fini par lui mettre une main sur la nuque et tirer sa tête vers le bas…
― Et tu ne t’es pas jeté dans la mêlée? Franchement, ça me surprend de toi…
― Disons que j’étais trop stupéfait pour réagir. Sur l’écran, une plotte se faisait farcir en gloussant pendant que juste en dessous, au vu et au su de tous, une demi-douzaine de mâles suçaient les queues qui voulaient bien se présenter à eux. Lorsque l’un deux remonta l’allée pour quitter, il avait encore la barbe engluée de foutre.
― Je ne vois toujours pas pourquoi tout ceci te bouleverse à ce point. À ce que je sache, tu as participé à des orgies autrement plus déchaînées avec tes petits copains, lui dis-je en étouffant un bâillement.
― En sortant, j’ai discuté avec le bonhomme du guichet, qui s’est avéré être le proprio. Il m’a dit que la scène dont j’avais été le témoin n’avait rien d’inhabituel. En fait, je n’avais rien vu; le soir précédent, un jeunot s’était foutu à poil sur la scène et s’était fait enculer par tout l’auditoire. Mais tu sais ce qui est le plus choquant?
― Non, quoi?
― Il m’a dit que la seule fois qu’il a osé projeter un film gay, toute la salle est sortie pour se plaindre. Certains ont même réclamé un remboursement!
Interloquée, je fixai mon ami.
― Je ne comprendrai jamais les straights, soupira Pierre en remuant son café refroidi.