Guerre

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«Dès l’instant que la guerre est déclarée, les gens deviennent convaincus qu’ils l’ont eux-mêmes voulue et entreprise. Ensuite, à l’exception de quelques récalcitrants, ils se laissent enrégimenter, contrôler, laissent changer tout l’environnement de leur existence quotidienne et se transforment en puissante machine de destruction […] L’opinion publique devient un seul bloc solide […] La guerre est la santé de l’État. Elle met automatiquement en mouvement dans toute la société ces forces irrésistibles qui tendent vers l’uniformité; elle engendre la coopération passionnée avec le gouvernement pour contraindre à l’obéissance ces groupes minoritaires et ces individus auxquels il manque l’instinct du troupeau […] Les classes dirigeantes apprennent vite à profiter de cette vénération que l’État suscite chez la majorité et à s’en servir pour renforcer la résistance à toute diminution de leurs privilèges.»

La Première Guerre mondiale venait de faire plus de neuf millions de victimes lorsque Randolph Bourne écrivit ce texte en 1918. La Seconde Guerre mondiale en a ensuite fait plus de soixante millions, et on estime que depuis 1945, trente-six millions d’individus sont morts dans le monde pour faits de guerre. En fait, quinze des vingt guerres qui ont fait plus d’un million de victimes au cours de l’histoire se sont produites au XXe siècle — ce qui représente 90% des victimes de la guerre des trois cent dernières années.

Moi, ce qui me tue, c’est que malgré cette hécatombe sans nom, le texte de Bourne n’a pas pris une seule ride. Mais pourquoi se surprendre? La guerre est l’expression par excellence de l’État; elle en est son meilleur garant. De même que le capitalisme doit continuellement générer des besoins artificiels pour écouler des marchandises de plus en plus superflues, l’État doit sans cesse susciter des conflits artificiels nécessitant son intervention violente. L’État est une machine dont la violence et la guerre sont les principales assises. Le fait que l’État fournisse accessoirement des services divers à la population ne fait que camoufler élégamment sa nature profonde de protecteur — protection étant pris ici dans le sens de racket.

Pacifistes, encore un effort si vous voulez mettre fin à la guerre: consacrez-vous dès aujourd’hui à construire un monde libéré des institutions de domination hiérarchique, dont l’État est la forme la plus achevée.

Si la guerre en Irak n’a pas lieu, pensez-vous vraiment que le kaki ne sera plus de saison?

Si la guerre en Irak n’a pas lieu, pensez-vous que l’armée américaine se consacrera à la distribution de bonbons aux enfants du tiers-monde?

Si la guerre en Irak n’a pas lieu, pensez-vous que Washington cessera de se servir des dépenses militaires comme moyen de soutenir les profits des entreprises de haute technologie au détriment du bien-être de l’immense majorité des Américains?

Si la guerre en Irak n’a pas lieu, croyez-vous que les marchands de canons diront adieu de bon cœur à leurs bénéfices juteux et qu’ils se retireront dans des communes pour apprendre à jouer Jeux interdits à la guitare sèche?

Si la guerre en Irak n’a pas lieu, pensez-vous que la soif de pétrole de l’Occident sera étanchée et que le Moyen-Orient deviendra une petite bourgade tranquille ?

Si la guerre en Irak n’a pas lieu, pensez-vous que les média cesseront de militariser les esprits?

Si la guerre en Irak n’a pas lieu, pensez-vous que tous les puissants de ce monde n’aimeront plus nous voir marcher au pas ? Qu’ils hésiteront à nous envoyer nous entre-tuer pour un oui ou pour un non, si c’est leur intérêt?

Si la guerre en Irak n’a pas lieu, ne rangeons pas nos pancartes, nos bannières et nos slogans trop rapidement. Lorsqu’elles ne le sont pas entre elles, les nations sont en guerre… contre nous.